L’enjeu de l’eau dans les pays riverains de la Méditerranée

M. Zouaoui Mourad, jeudi 29 octobre 2009

Alors qu’Israël est dénoncé pour sa poli­tique de main mise sur l’eau au Proche-​​Orient, alors qu’il est accusé d’"assoiffer" les Pales­ti­niens [1], cet article publié en août 2009 garde tout son intérêt

Partie B (2e partie et fin) : Géopolitique de l’eau

- Chapitre 1 : une source de conflits au Proche-​​Orient

- 1-​​ La guerre de l’eau :

Le pro­blème de l’insuffisance des res­sources en eau au Proche-​​Orient en général, en Palestine et en Israël en par­ti­culier, a incité les obser­va­teurs à affirmer que l’eau sera la cause de la pro­chaine guerre dans la région. Un tel scé­nario peut paraître éloigné de la réalité étant donné que les guerres actuelles sont encore essen­tiel­lement motivées par la volonté de s’emparer de ter­ri­toires et, de plus en plus, des res­sources pétro­lières, comme nous avons pu le constater avec l’invasion de l’Irak par les Etats-​​Unis. Cependant, étant donné les taux de crois­sance démo­gra­phique élevés de la région et les pro­blèmes de séche­resse que celle-​​ci connaît, tout effort visant à réduire les ten­sions et à par­venir à un véri­table règlement de paix devra s’attaquer obli­ga­toi­rement au pro­blème de l’accès à l’eau.

L’inégalité d’accès à cette res­source et de sa consom­mation entre Israé­liens et Pales­ti­niens est d’une injustice de plus en plus criante. Un Israélien consomme environ 4 fois ce que consomme un Pales­tinien. Les colons israé­liens en Cis­jor­danie et dans la bande de Gaza, qui s’offrent le luxe des pis­cines, consom­me­raient 600 litres d’eau par jour tandis que les Pales­ti­niens en consomment moins de 100 litres, chiffre qui cor­respond au besoin minimum estimé par L’OMS. (5).Depuis la construction du mur israélien, la situation n’a fait qu’empirer. Israël a rendu inuti­li­sable une cin­quan­taine de puits, empêché l’approvisionnement en eau de vil­lages pales­ti­niens et détruit des conduites d’eau et autres infra­struc­tures connexes. Les res­pon­sables israé­liens, qu’ils appar­tiennent au Likoud ou au Parti tra­vailliste, uti­lisent depuis long­temps les res­sources en eau situées dans les ter­ri­toires pales­ti­niens comme pré­texte pour conserver les ter­ri­toires occupés. Ainsi, lorsqu’on essaie de com­prendre la nature du conflit au sujet de l’eau et des moyens de le résoudre, il est important, non seulement de déter­miner la nature des res­sources en eau dis­po­nibles et d’envisager la manière de les par­tager, mais il faut aussi ana­lyser les intérêts ter­ri­to­riaux d’Israël en Cis­jor­danie et dans la bande de Gaza et exa­miner comment le droit inter­na­tional et les accords de paix signés jusqu’ici abordent la question d’une répar­tition « équi­table et rai­son­nable » de l’eau.

Les conflits liés aux grands bar­rages ne s’arrêtent pas aux pro­vinces, mais peuvent également faire l’objet de guerres entre pays. Le Tigre et l’Euphrate, les grands fleuves qui ali­mentent l’agriculture de la Turquie, de la Syrie et de l’Irak depuis des mil­liers d’années, ont fait l’objet de plu­sieurs grands conflits entre ces trois pays. Les deux fleuves prennent leurs sources en Turquie, dans l’est de l’Anatolie, et ce pays dispose d’une sou­ve­raineté absolue sur les eaux de son ter­ri­toire. La position turque est la sui­vante : « L’eau nous appar­tient autant que le pétrole de l’Irak lui appar­tient. » Le barrage Atatürk est au centre du projet de déve­lop­pement du sud-​​est ana­tolien Great Ana­tolien Project (GAP). Ce barrage achevé en 1990, achemine de l’eau vers la plaine de Harran, dans le sud-​​est de la Turquie, par un tunnel de 26 km de long. On prévoit une inten­si­fi­cation du conflit entre l’Irak et la Turquie à mesure que cette der­nière tente de faire pro­gresser son projet de 32 mil­liards de dollars, consistant à ériger 22 bar­rages sur l’Euphrate pour per­mettre l’irrigation de 1,7 million d’hectares de terre. Si deux bar­rages opé­ra­tionnels venaient s’ajouter au barrage Atatürk, l’Irak per­drait 80 à 90% de sa part des eaux de l’Euphrate. Les projets de déve­lop­pement de l’eau sur l’Euphrate ont causé des conflits armés entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et les Kurdes. En 1974, il y a eu des inci­dents entre la Syrie et l’Irak. Le PKK a menacé de taire sauter le barrage Atatürk.

- 2-​​ Une répar­tition inéqui­table : L’usage de l’eau condi­tionne lar­gement les rela­tions entre Israël et ses voisins.

L’Etat hébreu, dont les ingé­nieurs et les agri­cul­teurs ont réalisé des pro­messes en faisant « fleurir le désert » n’a guère de res­sources propres en eau. Il dépend, d’une part des nappes phréa­tiques situées en partie ou en totalité en Cis­jor­danie, d’autre part du Jourdain, fleuve fron­tière, qui ali­mente le lac de Tibé­riade. Or, des quatre rivières dont la réunion forme le Jourdain, une seule, le DAN, prend sa source en Israël, le Yarmouk et le Banias en Syrie, le Hasbani dans le Sud-​​Liban. En 2001, les Israé­liens ont menacé de bom­barder le canal de déri­vation des eaux du Hasbani, tout nou­vel­lement construit. Aujourd’hui, plus de 60% de l’eau consommée par les Israé­liens, notamment pour l’irrigation agricole, sont pré­levés dans les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés par Israël, en par­ti­culier en Cis­jor­danie et une grande partie des ins­tal­la­tions hydrau­liques sont situées hors des fron­tières d’avant 1967. Située en aval du lac de Tibé­riade, au niveau duquel Israël prélève les eaux du Jourdain supé­rieur, la Jor­danie dépend de fait de son voisin. Elle se trouve dans une situation de pénurie tout aussi cri­tique ; à Amman, l’eau ne coule au robinet que 3 jours par semaine. Les ter­ri­toires pales­ti­niens ne sont pas moins assoiffés. L’eau entiè­rement sous le contrôle d’Israël, est très inéga­lement repartie. La question de l’eau a jusqu’à présent été reportée aux négo­cia­tions finales, tou­jours repoussées. Elle constitue une redou­table bombe à retardement.

- Chapitre 2 : l’avenir

- 1-​​ La préservation de l’eau :

La crise de l’eau est grave et l’humanité ne peut se per­mettre de la négliger. Les diri­geants poli­tiques devront redoubler d’efforts pour mettre en œuvre les poli­tiques et pra­tiques sus­cep­tibles d’assurer l’avenir de la planète. La stra­tégie la plus impor­tante consiste à pré­server les res­sources hydriques et à régé­nérer les eaux pol­luées. Elle requiert, de la part des citoyens du monde, un chan­gement d’attitude radical à l’égard de l’eau. Autrement dit, les êtres humains doivent cesser de s’imaginer que l’eau est une res­source inépui­sable qu’ils peuvent gas­piller afin de satis­faire tous leurs besoins et caprices. Ils vont devoir modifier leurs habi­tudes et satis­faire ces besoins en fonction des res­sources hydriques dis­po­nibles. Grâce à cer­taines tech­niques éprouvées et acces­sibles, l’agriculture pourrait réduire sa consom­mation d’eau de 50%, l’industrie de 90% et chaque agglo­mé­ration urbaine d’un tiers, sans que la pro­duction écono­mique ou que la qualité de vie en soient le moins du monde sacrifiées.

Des spé­cia­listes de l’environnement ont décrit de façon détaillée les tech­niques et les pra­tiques qui per­met­traient de diminuer la consom­mation d’eau dans le domaine de l’agriculture. Les énormes sub­ven­tions accordées pour l’irrigation des cultures non durables sur des terres arides doivent être sup­primées. Seules les terres riches en eau devraient être uti­lisées pour les cultures vivrières avides d’eau. En outre, les preuves que l’élevage intensif nuit aux res­sources hydriques, aux animaux et aux être humains sont de plus en plus nom­breuses et indis­cu­tables. Par consé­quent, il faut bannir, ou du moins régle­menter sévè­rement, ce type d’élevage. Il faut aussi interdire l’usage des pes­ti­cides, d’herbicides, d’antibiotiques de nitrates et d’engrais chi­miques, ou exiger que cet usage soit soumis à un contrôle dra­conien. Les res­sources hydriques exis­tantes ne per­mettent pas une agri­culture de type indus­triel. Il faut donc appeler tous les gou­ver­ne­ments à légi­férer pour la contre­carrer. Il faut également créer des pro­grammes inter­na­tionaux favo­risant les cultures et l’élevage à petite échelle. Dans les pays médi­ter­ra­néens et partout dans le monde, les pertes d’eau mas­sives attri­buables à de mau­vaises méthodes d’irrigation pour­raient être faci­lement et consi­dé­ra­blement réduites. Il suffit d’avoir recours à des tech­niques nou­velles et plus effi­caces, à une meilleure gestion et à des pra­tiques agri­coles écolo­giques, dont l’irrigation au goutte-​​à-​​goutte et l’utilisation d’arroseurs per­mettent d’économiser l’eau. Les sys­tèmes d’irrigation au goutte-​​à-​​goutte dis­tri­buent l’eau direc­tement au pied ou à la racine de la plante, ce qui évite l’évaporation. Avec la méthode habi­tuelle, 80 % de l’eau dis­tribuée ruis­selle et s’évapore. A l’heure actuelle, le système de goutte-​​à-​​goutte n’est employé que sur 1 % des terres irri­guées de la planète.

Pour les cen­taines de mil­liers de fer­miers et paysans pauvres autour de la Médi­ter­ranée (Sud et Moyen-​​Orient) l’irrigation au goutte-​​à-​​goutte et d’autres tech­niques conçues pour des petites exploi­ta­tions repré­sentent les seuls moyens d’assurer une dis­tri­bution d’eau équi­table et durable. De ce fait, on considère de plus en plus que la pro­duction agricole à petite échelle pra­tiquée par le culti­vateur est un exemple à suivre en matière d’économie d’eau. Conju­guées aux méthodes d’irrigation plus écolo­giques, les solu­tions à la crise de l’eau doivent aussi se fonder sur un rejet beaucoup plus ferme des projets de grands bar­rages et de détour­ne­ments de cours d’eau. Les rivières et les fleuves qui cou­laient autrefois vers la mer doivent être libérés afin que leurs eaux puissent enrichir les bassins hydro­gra­phiques et offrir un habitat propice à la vie aqua­tique. Cette régé­né­ration prendra des années, mais la nature fera sa part si on met fin à la construction de bar­rages. La pro­tection de la nature et le déve­lop­pement des sociétés humaines relèvent d’une démarche globale axée sur la coopé­ration locale, régionale et inter­na­tionale. Le respect de la nature doit devenir le prin­cipal objectif du mou­vement mondial pour la pré­ser­vation de l’eau. Enfin il est indis­pen­sable d’obéir à une loi fon­da­mentale de la nature : le rythme d’extraction de l’eau pro­venant d’une nappe sou­ter­raine ne peut dépasser celui de son renou­vel­lement naturel, sinon nos enfants connaî­tront une pénurie totale d’eau. En matière d’eau douce, la loi de la nature est claire, l’extraction ne peut excéder le renouvellement.

- 2-​​ Les droits fondamentaux :

L’adoption de la Décla­ration uni­ver­selle des droits de l’homme par l’ONU a marqué un tournant décisif dans le long che­mi­nement effectué par la com­mu­nauté inter­na­tionale pour défendre la pri­mauté des droits de l’homme et du citoyen sur toute forme de tyrannie poli­tique ou écono­mique. Pourtant, un demi-​​siècle plus tard, un bon mil­liard de per­sonnes se voit encore refuser l’exercice d’un des droits fon­da­mentaux garantis dans le pacte inter­na­tional relatif aux droits écono­miques, sociaux et culturels : le droit de dis­poser de l’eau potable. Au cours des cin­quante der­nières années, les droits du capital privé se sont élargis de façon expo­nen­tielle, alors que les droits des pauvres n’ont cessé de régresser sur l’échiquier poli­tique. Ce n’est pas par hasard que l’appauvrissement des res­sources hydriques partout dans le monde s’est produit en même temps que la crois­sance du pouvoir des entre­prises trans­na­tio­nales et d’un système financier mondial res­pon­sable de la dépos­session des col­lec­ti­vités, des peuples autoch­tones et des petits fer­miers. La sécurité hydrique et écolo­gique de la planète et de l’humanité est tota­lement incom­pa­tible avec la vente de l’eau au plus offrant sur le marché libre. Si les citoyens perdent toute emprise sur ce pré­cieux bien commun, ils ne pourront pas non plus ins­taurer les condi­tions pro­pices à sa conser­vation et à son partage équitable.

Les mou­ve­ments popu­laires en faveur de la pré­ser­vation de l’eau doivent abso­lument mettre l’accent sur l’instauration de droits fon­da­mentaux sur l’eau pour tous. Cette ferme position exige qu’ils s’opposent avec vigueur à la pri­va­ti­sation des réserves mon­diales d’eau douce. Les Etats doivent com­prendre qu’il est de leur res­pon­sa­bilité de pro­téger les res­sources hydriques et de fournir de l’eau à tous les citoyens, car il s’agit là d’un droit fon­da­mental. Certes, il ne faut pas écarter la pos­si­bilité que les Etats fac­turent la consom­mation d’eau dans le but d’éviter le gas­pillage. Mais cette pra­tique ne peut pas relever que d’un système public dont les recettes ser­viront non pas à enrichir les action­naires et les PDG, mais à régé­nérer l’eau, à réparer les infra­struc­tures et à construire des réseaux d’accès uni­versel à l’eau. En ce début du 21e siècle, l’eau est au cœur de l’avenir écono­mique et de la sta­bilité des sociétés des pays de la rive sud de la Médi­ter­ranée. L’enjeu est de taille. La conti­nuation de l’impasse meur­trière dans le conflit israélo-​​arabe due à la poli­tique du gou­ver­nement Israélien ; une poli­tique de création de nou­veaux faits accomplis (colo­ni­sation, expro­priation des terres, mur de sépa­ration, génocide de Gaza) rend un règlement des ques­tions de l’eau plus dif­ficile, même si à l’avenir un règlement du conflit s’avère pro­bable. Mais ce qui est impé­ratif, c’est d’avoir la volonté de com­promis, la sagesse et la vision futu­riste ; on a tout à gagner dans la coopé­ration et on a tout à perdre ou bien à ne pas gagner assez en l’absence de coopé­ration. L’idée de coopé­ration régionale n’est plus un choix idéo­lo­gique ou un luxe poli­tique, c’est plutôt une nécessité stra­té­gique de survie. Mais qui dit coopé­ration régionale dans ce secteur, comme dans d’autres, dit aussi règlement global et juste du conflit israélo-​​arabe.

Cette crise de l’eau qui accable aujourd’hui les peuples du sud de la Médi­ter­ranée sera peut être à l’origine de la paix mon­diale. Alors, grâce à ses efforts, l’homme recon­naîtra que les eaux sacrées de la vie sont le patri­moine commun de la terre et de toutes les espèces et que ce patri­moine doit être pré­servé pour les géné­ra­tions futures.