L’enjeu caché d’Annapolis

Denis Sieffert, vendredi 30 novembre 2007

Der­rière l’apparence d’une négo­ciation israélo-​​palestinienne sans calen­drier ni contrainte, les États-​​Unis pour­suivent d’autres objectifs régionaux. Le but est d’obtenir un iso­lement de l’Iran , du Hez­bollah et du Hamas.

Pour quelle raison George Bush s’est-il soudain pris de passion pour le conflit israélo-​​palestinien au point de convoquer dans la petite ville d’Annapolis, non loin de Washington, une qua­ran­taine de pays et d’organisations ? Après sept années de pré­sence à la Maison Blanche, on peut s’étonner de ce déploiement diplo­ma­tique qui contredit toute la poli­tique menée jusqu’ici au Proche et au Moyen-​​Orient par l’administration répu­bli­caine. Si l’enjeu en avait été vraiment le règlement du conflit israélo-​​palestinien, on peut ima­giner que le pré­sident amé­ricain et sa secré­taire d’État, Condo­leezza Rice, auraient posé aux pro­ta­go­nistes quelques condi­tions préa­lables. Quitte à annuler cette confé­rence dans le cas où celles-​​ci n’auraient pas été rem­plies. Or, les États-​​Unis n’ont cessé de battre en retraite et de limiter l’ambition de la réunion sans jamais la remettre en cause. Il était ini­tia­lement prévu que les Israé­liens et les Pales­ti­niens arri­ve­raient à Anna­polis por­teurs d’un document commun des­sinant les contours de la négo­ciation sur chacun des grands pro­blèmes qui touchent au statut final d’un futur État pales­tinien : les fron­tières, le déman­tè­lement des colonies, le partage de Jéru­salem et le sort des réfugiés. Ainsi qu’un calen­drier serré faisant obli­gation aux deux parties d’aboutir avant la fin de 2008, terme du deuxième mandat pré­si­dentiel de George Bush.

Au lieu de cela, la confé­rence d’Annapolis s’est ouverte mardi sans aucun accord préa­lable ni calen­drier. Mais la réunion a fina­lement débuté comme si son contenu importait peu. C’est que der­rière un règlement du conflit israélo-​​palestinien auquel per­sonne ne croit, et dont au demeurant Israël ne veut pas payer le prix, les objectifs pour­suivis par les États-​​Unis sont ailleurs. L’insistance mani­festée par l’administration amé­ri­caine pour obtenir la pré­sence de l’Arabie Saoudite et même de la Syrie en témoigne. Il s’agissait surtout de ras­sembler à Anna­polis tous ceux qui ont à craindre d’une montée en puis­sance de l’Iran. L’Arabie Saoudite, grand concurrent régional de Téhéran, est évidemment au premier chef concernée. Les efforts amé­ri­cains, même tardifs, visaient également à attirer Damas dans un nouveau front anti-​​iranien. Cela, fût-​​ce au prix de deux conces­sions pour l’instant de pure forme. La garantie donnée par les États-​​Unis et Israël que le pro­blème du plateau du Golan, occupé depuis 1967 par Israël, et tou­jours reven­diqué par la Syrie, serait évoqué ; et l’assurance donnée à l’Arabie Saoudite que l’initiative de paix arabe, lancée en 2002 par celui qui n’était encore que le prince Abdallah, ser­virait de réfé­rence aux négo­cia­tions israélo-​​palestiniennes futures. Une spec­ta­cu­laire poignée de main entre le ministre saoudien des Affaires étran­gères, Saoud al-​​Fayçal, et un officiel israélien aurait par­fai­tement fait l’affaire. George Bush aurait obtenu pour son allié israélien ce qui inté­ressait Israël dans l’initiative arabe : une nor­ma­li­sation, au moins sym­bo­lique, des rela­tions de l’État hébreu avec les pays de la région. Et cela sans la contre­partie, c’est-à-dire sans le retrait israélien des ter­ri­toires pales­ti­niens et un retour aux fron­tières de 1967. Et pour lui-​​même, il aurait obtenu la défi­nition d’un axe diplo­ma­tique isolant l’Iran, le Hez­bollah libanais et le Hamas. Les condi­tions d’une offensive amé­ri­caine, contre l’Iran, et israé­lienne, contre ces deux mou­ve­ments, auraient été réunies. Même sur ce plan, Anna­polis n’aura peut-​​être pas entiè­rement répondu à l’attente amé­ri­caine. Les Saou­diens se sont efforcés de ne pas tomber dans le piège. Les ren­contres impromptues avec les négo­cia­teurs israé­liens devaient être soi­gneu­sement évitées.

Et le conflit israélo-​​palestinien dans tout cela ? Pour réa­liser son objectif prin­cipal, il ne déplairait sans doute pas à l’administration Bush d’obtenir quelques avancées réelles sur ce dossier. En donnant du grain à moudre au pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne, Mahmoud Abbas, les États-​​Unis pou­vaient espérer isoler le Hamas. Mais les objectifs régionaux de Washington se heurtent ici aux intérêts locaux et nationaux d’Israël, qui, même pour ren­forcer la position de Mahmoud Abbas, n’a aucune intention de déman­teler les colonies de Cis­jor­danie. Au contraire, c’est le mou­vement inverse qui continue de s’opérer. Israël n’a pas renoncé à une poli­tique de fait accompli qui devrait à moyen terme rendre impos­sible tout projet d’État pales­tinien. À Anna­polis, comme ce fut le cas avec la Feuille de route, on en revient tou­jours au même pro­blème. Même s’il peut arriver que les États-​​Unis et Israël aient conjonc­tu­rel­lement des intérêts diver­gents, Washington n’est jamais disposé à exercer sur son allié his­to­rique des pres­sions suf­fi­santes pour lui faire renoncer à l’essentiel : la colo­ni­sation, qui demeure plus que jamais le coeur du conflit. Pour le reste, Israël accomplit des « gestes » sur­va­lo­risés par la com­mu­nauté inter­na­tionale, comme la récente libé­ration de 435 pri­son­niers poli­tiques pales­ti­niens. Un chiffre déri­soire quand on sait que quelque dix mille Pales­ti­niens sont tou­jours dans les prisons israé­liennes. Et la mani­pu­lation de l’opinion est encore plus évidente quand on sait que six cents Pales­ti­niens ont été arrêtés au mois d’octobre. Il se pourrait que sorte d’Annapolis le lan­cement d’un nouveau et « long pro­cessus de paix ». Sans aucun contour ni aucune contrainte. C’est alors la vérité du terrain qui prime. La pour­suite de la colo­ni­sation, les construc­tions israé­liennes dans la zone dite E1, qui menace de scinder la Cis­jor­danie en deux. On peut faire confiance à Israël pour mettre à profit ce nouveau et long pro­cessus pour pour­suivre sa poli­tique du fait accompli.