L’autre « nakba »

Christian Merville, samedi 16 juin 2007

L’actuelle dégra­dation de la situation dans la bande de Gaza n’est pas le fruit du simple hasard, pas plus qu’elle ne résulte seulement d’incidents isolés. Elle s’inscrit dans une logique implacable…

Plus d’un million de per­sonnes jetées sur le chemin de l’exode ; des mil­liers de civils mas­sacrés et des cen­taines de loca­lités défi­ni­ti­vement rayées de la carte…

L’histoire relèvera que, sur­venant en 1948, ce cata­clysme avait fait peu de bruit dans un monde encore trau­matisé par la Seconde Guerre mon­diale et, de plus, sou­cieux de se donner bonne conscience en créant un État pour les res­capés des camps de la mort nazis. « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre » : reprise ulté­rieu­rement par Golda Meir, la formule est du pasteur Blackstone qui, aussi loin qu’en 1891, rêvait de regrouper tous les juifs du monde à l’intérieur de fron­tières qui res­taient à créer … afin de faci­liter leur conversion ulté­rieure au chris­tia­nisme. La création en 1948 de l’État d’Israël, ce fut pour le monde arabe la « nakba », dont nous assistons depuis quelque temps à une réédition tout aussi sanglante.

Dès les élec­tions légis­la­tives de janvier 2006, qui virent une vic­toire incon­testée du Mou­vement de la résis­tance isla­mique, chacun s’est ingénié à mul­ti­plier comme à plaisir les pas de clerc : inquiétude d’un monde arabe qui voyait poindre, après l’Afghanistan puis l’Irak, un nouveau foyer d’islamisme, sus­pension de l’aide inter­na­tionale débou­chant sur une ter­rible crise écono­mique et sociale ; mul­ti­pli­cation des coups de boutoir israé­liens : len­tement, sûrement, tous les éléments de la crise se met­taient en place pour déboucher sur le duel à mort auquel l’on assiste aujourd’hui.

D’autant plus que les deux grands mou­ve­ments qui se par­tagent la scène pales­ti­nienne se retrou­vaient sans leader véri­table : Ahmad Yassine avait disparu le 22 mars 2004, suivi sept mois plus tard, le 11 novembre, par Yasser Arafat. Pour remplir le vide ainsi créé, les héri­tiers du cheikh aveugle se réfu­giaient dans un extré­misme destiné à masquer leur inca­pacité à imprimer leur marque sur le cours des événe­ments, tandis qu’au sein du Fateh, désormais orphelin de père, le falot Mahmoud Abbas se retrouvait aux com­mandes, flanqué d’adjoints qui ne rêvaient en réalité que de le sup­planter à la tête de ce qui n’est plus qu’une juteuse entreprise.

Sur un grand corps gra­vement atteint, la greffe de la « libé­ration » ne pouvait nor­ma­lement prendre. Au « oui à la négo­ciation » de l’un répondait le « oui à la lutte armée » de l’autre, tandis que, de rai­dis­se­ments en inci­dents armés ou non, s’installait la méfiance. C’est ainsi que le Hamas voit d’un mauvais œil des moni­teurs amé­ri­cains entraîner les membres de la garde de l’Autorité, dont le chef soup­çonne les Bri­gades Ezzeddine el-​​Qassam d’inféodation à des ser­vices étrangers.

Hier, l’escalade a atteint un nouvel Himalaya avec la des­truction à l’explosif du tunnel sur lequel avait été érigé le quartier général des forces de sécurité. Celles-​​ci sont tenues, en vertu de l’ultimatum qui vient de leur être adressé, de livrer leurs armes ven­dredi avant 19 heures. Le comble de l’horreur, lui, a été franchi avec la mort de deux employés de l’Unrwa, portant l’office à sus­pendre ses acti­vités pour une durée indé­ter­minée. Le pauvre Abou Mazen en est réduit à lancer des mises en garde d’une désar­mante naïveté et qui accusent un net retard sur l’événement : « Sans un arrêt des combats, reconnaît-​​il, je crois l’effondrement iné­luc­table. » Tandis que Fawzi Barhoum, le martial porte-​​parole des isla­mistes, net­tement menaçant, fait état de la déter­mi­nation de ses cama­rades à « punir tous les assassins et les cri­minels », car « les tuer constitue la meilleure dissuasion ».

Pro­fesseur à l’Université de Bir Zeit, le Dr Ali Jarbawi tire de tout cela l’unique conclusion, croit-​​il, qui s’impose : il faut envi­sager très sérieu­sement la sup­pression de l’Autorité palestinienne.

De quelle utilité peut bien être cet orga­nisme à l’ombre de l’occupation israé­lienne ? se demandait-​​il déjà bien avant le déclen­chement des hos­ti­lités entre groupes rivaux. Il pourrait ajouter que l’acte de décès des accords d’Oslo remontant à quelques années déjà, une telle dis­pa­rition serait chose naturelle.

D’autant plus que l’actuelle dégra­dation de la situation dans la bande de Gaza n’est pas le fruit du simple hasard, pas plus qu’elle ne résulte seulement d’incidents isolés. Elle s’inscrit dans une logique impla­cable qui poursuit son bon­homme de chemin depuis le déman­tè­lement, décidé par Ariel Sharon, des implan­ta­tions, dans ce ter­ri­toire où vivent plus d’un million 250 000 Pales­ti­niens, pos­sédant l’un des plus forts taux de natalité de la planète, l’un des plus misé­rables aussi.

Il ne reste plus aux Israé­liens qu’à se dépêcher de prévoir un retour de leur armée sur les lieux. Une consta­tation faite dès hier, sans doute pour ne pas aban­donner les Pales­ti­niens à leur triste sort. Tant il est vrai, mais cela on le savait depuis long­temps, que l’État sio­niste, tout comme la nature, a horreur le vide. Surtout quand lui-​​même a si géné­reu­sement contribué à le créer.