L’ascension de Petraeus libère Cheney vis-​​à-​​vis de l’Iran

Gareth Porter, dimanche 27 avril 2008

La nomi­nation du Général David Petraeus en tant que nouveau chef du Central Command des Etats-​​Unis garantit qu’il sera dis­po­nible pour défendre la poli­tique de l’administration de George W Bush [1] vis-​​à-​​vis de l’Iran et de l’Irak, du moins dans les der­niers mois du mandat de Bush, et peut-​​être même au-​​delà.

Cela donne aussi au Vice-​​président Dick Cheney une plus grande liberté d’action pour exploiter, durant les der­niers mois de l’administration Bush, l’option d’une frappe aérienne contre l’Iran.

Selon le Secré­taire à la Défense Robert Gates, Petraeus prendra le com­man­dement de CENTCOM à la fin de l’été ou au début de l’automne.

La capacité de l’administration amé­ri­caine de menacer, à la fois publi­quement et en cou­lisse, d’attaquer l’Iran a été spec­ta­cu­lai­rement réduite en 2007, par l’opposition de l’ancien chef de CENTCOM, l’Amiral William Fallon, jusqu’à ce qu’il se retire de ce poste, le mois dernier, sous la pression de Gates et de la Maison-​​Blanche.

Petraeus a prouvé sa volonté de coopérer étroi­tement avec la Maison-​​Blanche sur l’Irak et l’Iran, en four­bissant des argu­ments contre toute réduction post-"surge" [montée en puis­sance] des troupes et en accusant l’Iran de défier la pré­sence mili­taire des Etats-​​Unis. En plus de la défé­rence du Congrès et des médias envers Petraeus, la mal­léa­bilité de ce dernier sur ces ques­tions a fait de lui le choix évident pour rem­placer Fallon.

Mais en fait, dès l’année der­nière, Petraeus avait déjà pris le contrôle d’un grand nombre des pou­voirs du chef de CENTCOM.

En tant que com­mandant en chef en Irak, il était en théorie, dans la chaîne de com­man­dement, sous les ordres de Fallon. En réalité, Petraeus ignorait les points de vue de Fallon et prenait direc­tement ses ordres de la Maison-​​Blanche. Petraeus exerçait en effet le rôle de com­mandant en chef sur les ques­tions jumelles de l’Irak et de l’Iran.

Depuis le début de sa prise de com­man­dement de CENTCOM, Fallon s’est régu­liè­rement que­rellé avec Petraeus sur le "surge" et le retrait d’Irak. Fallon s’est opposé au "surge" et il pensait que les Etats-​​Unis devraient com­mencer à retirer d’Irak la plupart de leurs soldats. Mais il était effi­ca­cement contre­carré par le lien étroit entre Petraeus et la Maison-​​Blanche, pour pouvoir influencer la poli­tique mili­taire des Etats-​​Unis en Irak et dans l’ensemble de la région.

Fallon a aussi exercé beaucoup de pression, selon une source qui connaît bien sa manière de penser, pour tenter de négocier un accord avec l’Iran sur le passage inof­fensif par le Détroit d’Ormuz, afin d’apaiser les ten­sions causées par le dif­férent entre les Etats-​​Unis et l’Iran sur les obli­ga­tions des navires de guerre tran­sitant par ce détroit. Mais toutes négo­cia­tions de ce type seraient entrées en conflit avec l’emphase que l’administration a placée sur une confron­tation avec l’Iran, et ils n’étaient pas intéressés.

Petraeus a révélé dans son audition du 10 avril dernier devant le Congrès qu’il avait déjà assumé quelques-​​unes des fonc­tions nor­ma­lement exercées par le chef de CENTCOM, en ce qui concerne les rela­tions avec les chefs mili­taires dans la région. Petraeus a déclaré qu’il était "vraiment allé dans quelques pays voisins, dans une ini­tiative … de découvrir les réseaux de cer­tains de ces com­bat­tants étrangers, les pays dans les­quels ils opèrent, et leurs sources".

En fait, Asso­ciated Press a rap­porté que Petraeus, depuis sep­tembre 2007, s’était rendu dans cinq pays du Proche-​​Orient - la Jor­danie, le Koweït, Bahreïn, la Turquie et les Emirats Arabes Unis. Ceci aurait nor­ma­lement dû être le travail de Fallon, mais la Maison-​​Blanche a bien fait com­prendre qu’elle voulait que ce soit Petraeus - pas Fallon - qui accom­plisse ces missions.

Selon la même source, il était devenu de plus en plus évident à Fallon qu’il ne diri­geait pas vraiment les choses à CENTCOM. La frus­tration de Fallon vis-​​à-​​vis du pouvoir de fait que Petraeus exerçait sur la poli­tique au Proche-​​Orient était la raison prin­cipale pour laquelle il était prêt à se retirer.

Mais, ainsi que l’a rap­porté le magazine Esquire au début du mois de mars, ce fut le refus de Fallon d’accepter que l’option d’une frappe mili­taire contre l’Iran soit tou­jours effec­ti­vement sur la table qui conduisit à des ten­sions sérieuses avec la Maison-​​Blanche. Il était évident que Fallon avait irrité Cheney, en sug­gérant publi­quement en trois occa­sions, entre sep­tembre et fin-​​novembre 2007, qu’une frappe mili­taire contre l’Iran avait été écartée par Washington.

L’annonce de la démission de Fallon, le 11 mars dernier, a été suivie moins d’une semaine plus tard par un voyage de 10 jours de Cheney au Proche-​​Orient, durant lequel le vice-​​président a parlé expli­ci­tement d’une option mili­taire contre l’Iran lors de ses visites en Turquie et en Arabie Saoudite. Ce qui semble indiquer que Cheney s’est senti plus libre de brandir la menace mili­taire contre l’Iran avec Fallon qui était neutralisé.

Durant sa visite en Turquie le mois dernier, Cheney a sol­licité agres­si­vement le soutien poli­tique des diri­geants turcs, pour une frappe des Etats-​​Unis contre les ins­tal­la­tions nucléaires ira­niennes, selon une source bien au courant de la ren­contre de Cheney à Ankara.

Cheney a été "très agressif" en demandant au Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan et au Pré­sident Abdullah Gul, de même qu’au chef d’état-major le Général Yasar Bukyu­kanit, de "s’embarquer" dans une telle attaque, selon cette source, qui a accès au compte-​​rendu de la visite de Cheney.

Cheney a indiqué que la Turquie avait été ajoutée à la der­nière minute à son voyage, sem­blant ainsi indiquer que cette décision de rendre visite à Ankara était liée à la démission de Fallon.

Après la ren­contre entre Cheney et le Roi d’Arabie Saoudite Abdallah ben Abdul Aziz, lors du même voyage, des sources saou­diennes ont fait savoir aux médias que le Roi Abdallah avait dit à Cheney que son gou­ver­nement s’opposait à toute frappe mili­taire des Etats-​​Unis contre l’Iran. Indi­quant par là que Cheney avait abordé l’option mili­taire aussi à Riyad.

Lors de ce voyage, l’un des prin­cipaux objectifs de Cheney semble avoir été de faire passer le message à l’Iran que l’option d’une frappe contre ses ins­tal­la­tions nucléaires est bien tou­jours d’actualité.

Dans une interview avec Cheney, alors que celui-​​ci se trouvait à Ankara, la jour­na­liste d’ABC News, Martha Raddatz, a fait le com­men­taire suivant : "[Lorsque] vous venez ici, les gens dans la région se mettent à penser que vous êtes ici pour pla­nifier quelque sorte d’action militaire".

Cheney a for­tement sous-​​entendu que c’était en effet l’objectif majeur de son voyage. "Eh bien, je pense que la chose impor­tante à garder en tête", a-​​t-​​il dit, "est l’objectif que nous par­ta­geons avec un grand nombre de nos amis dans la région, et c’est qu’un Iran doté de l’arme nucléaire serait très désta­bi­lisant pour toute la région".

Petraeus est devenu le prin­cipal porte-​​parole de l’administration pour l’argument tenant l’Iran pour prin­ci­pa­lement res­pon­sable de la résis­tance mili­taire chiite à l’occupation étasu­nienne en Irak. Petraeus et son état-​​major ont déve­loppé l’idée, début 2007, selon laquelle l’Iran uti­lisait un soi-​​disant "groupe spécial" de com­bat­tants rebelles de l’Armée du Mehdi du diri­geant chiite Muqtada al-​​Sadr, pour livrer une guerre par pro­cu­ration contre les forces étasuniennes.

Lors de sa der­nière audition devant les com­mis­sions par­le­men­taires, Petraeus a déclaré que ces "groupes spé­ciaux" pré­ten­dument orga­nisés et mani­pulés par l’Iran "posent la plus grande menace à long-​​terme à la via­bilité d’un Irak démocratique".

[1] Le général Petraeus est nommé à la tête du Commandement central

L’actuel com­mandant des forces amé­ri­caines en Irak a été choisi par George Bush pour diriger les opé­ra­tions sur une zone cou­vrant l’Afrique de l’Est, le Moyen-​​​​Orient, et l’Asie Centrale.

Le général David Petraeus, commandant des forces américaines en Irak

Le général David Petraeus, com­mandant des forces amé­ri­caines en Irak © Reuters Le général David Petraeus, jusqu’ici com­mandant des forces amé­ri­caines en Irak, a été choisi par George W. Bush pour prendre la tête du Com­man­dement central (CentCom), a annoncé, mercredi 23 avril, le secré­taire amé­ricain à la Défense Robert Gates. Le CentCom, dont le quartier général est en Floride, cha­peaute les forces amé­ri­caines sur une zone cou­vrant l’Afrique de l’Est, le Moyen-​​​​Orient, et l’Asie Centrale.

Il succède à l’amiral William Fallon

Si le Sénat confirme sa nomi­nation, le général Petraeus suc­cédera à l’amiral William Fallon, qui avait abrup­tement quitté son poste en mars, après la publi­cation dans un magazine d’un article affirmant qu’il était en désaccord avec la poli­tique ira­nienne du pré­sident amé­ricain. L’amiral William Fallon avait cédé son com­man­dement le 28 mars à son prin­cipal adjoint, le général Martin Dempsey, qui assurait l’intérim, et a démis­sionné de la marine au début du mois. Le général David Petraeus sera quant à lui rem­placé en Irak par son actuel numéro deux, le général Ray Odierno, a précisé Robert Gates.

Artisan de la nouvelle stratégie en Irak

David Petraeus, 55 ans, en Irak depuis un an, est très bien vu par l’administration Bush et par des élus au Congrès, pour avoir été le concepteur et l’artisan de la nou­velle stra­tégie amé­ri­caine en Irak. Celle-​​​​ci, qui com­prend le déploiement de quelque 30.000 soldats sup­plé­men­taires, a débouché sur une amé­lio­ration de la situation sécu­ri­taire dans le pays.

Nou­velObs (Avec AP) 23 avril

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