L’article suédois sur la récolte d’organes est du mauvais journalisme nuisible

Gideon Levy, lundi 31 août 2009

Le Ministre des Affaires Etran­gères Avigdor Lie­berman aurait dû envoyer un bouquet de fleurs à Donald Boström, le pho­to­graphe de presse suédois qui a écrit cet article, pré­tendant que les Forces de Défense d’Israël [FDI] récol­taient des organes sur des Pales­ti­niens morts.

Et le Ministère des Affaires Etran­gères aurait dû envoyer une lettre de remer­cie­ments aux rédac­teurs en chef de ce journal, Afton­bladet. Cela faisait long­temps qu’un tel atout n’était pas tombé entre les mains des amis de l’occupation pour leur pro­pa­gande. Cela faisait long­temps qu’une telle nui­sance n’avait été causée à ceux qui essayent sérieu­sement de docu­menter les hor­reurs de l’occupation.

Ce reportage suédois bizarre a conduit à une réponse israé­lienne non moins bizarre. Le mauvais jour­na­lisme irres­pon­sable a croisé le chemin de la mau­vaise diplo­matie irres­pon­sable. Au lieu de se contenter de réfuter le contenu de ce reportage, Lie­berman, égal à lui-​​même, a agi comme une petite brute. Dans sa réponse enflammée – de sa mention irré­vé­ren­cieuse de l’Holocauste pour carac­té­riser toute cri­tique d’Israël comme étant anti­sémite, à son exi­gence gro­tesque que le Ministère suédois des Affaires Etran­gères condamne cet article – Lie­berman a causé de très gros dégâts diplo­ma­tiques à Israël. Il a même scan­da­leu­sement attaqué la Norvège pour sa célé­bration du 150ème anni­ver­saire de la nais­sance de son plus grand auteur. Cependant, les dom­mages pro­voqués par cet article à la lutte contre l’occupation ne peuvent pas être ignorés.

La tâche du jour­na­lisme sérieux consiste à docu­menter, à enquêter et à prouver – pas à appeler les autres à enquêter, comme l’a fait le tabloïd suédois. Par exemple, on pourrait accuser de crime ce jour­na­liste suédois, en écrivant qu’il viole des petits garçons et des petites filles, tout cela en se basant sur des soupçons et des rumeurs, et demander à la police sué­doise qu’elle mène son enquête. C’est ce que ce jour­na­liste a fait, en affirmant qu’il existait un trafic d’organes palestiniens.

Il y a eu des cas où les organes de Pales­ti­niens qui avaient été tués furent récoltés sans per­mission, une chose que l’Institut de Médecine Légale [d’Israël] a fait à d’autre en Israël, pour des raisons de recherche. Mais c’est loin d’être suf­fisant pour soup­çonner un trafic d’organes, en se basant seulement sur le fait qu’un pales­tinien décédé, en 1992, a été retrouvé avec ses organes ôtés et son corps recousu. Et que 17 ans plus tard, quelques Juifs soup­çonnés de se livrer au trafic d’organes ont été arrêtés. Ce n’est pas du jour­na­lisme pro­fes­sionnel, c’est du mauvais jour­na­lisme nuisible.

L’occupation israé­lienne est suf­fi­samment répu­gnante sans rajouter d’histoires à dormir debout nor­diques. Les méfaits de l’occupation sont suf­fi­samment abo­mi­nables pour ne pas y ajouter exa­gé­ra­tions et inven­tions. Nous, un petit groupe de jour­na­listes israé­liens essayant de décrire l’occupation, avons tou­jours su que nous ne devons jamais publier de reportage non fondé. Une erreur, et c’est l’ensemble de cette entre­prise jour­na­lis­tique qui tom­berait entre les mains de la pro­pa­gande offi­cielle, laquelle réfute auto­ma­ti­quement tout soupçon et n’attend qu’une seule erreur de notre part. Regardez ce que le bureau du porte-​​parole des FDI a fait à l’organisation « Rompre le Silence », juste parce qu’elle a été créée en tant que société à res­pon­sa­bilité limitée à but-​​ non lucratif et non en tant qu’association à but non lucratif, comme si cela avait un rapport avec la qualité des témoi­gnages qu’elle présente.

Au fil des ans, les FDI ont tué des mil­liers de civils inno­cents, parmi eux, des femmes et des enfants. Les ser­vices de sécurité du Shin Bet ont torturé des cen­taines de per­sonnes au cours d’interrogatoires, parfois jusqu’à la mort. Israël empêche la nour­riture et les médi­ca­ments de par­venir jusqu’à Gaza. Le Shin Bet exige des malades qu’ils deviennent des col­labos en échange d’un trai­tement médical. Des mil­liers de maisons dans les ter­ri­toires [occupés] ont été démolies pour rien. Des dou­zaines de per­sonnes ont été tuées par des unités spé­ciales, alors qu’elles auraient pu être arrêtées à la place. Des mil­liers de détenus sont restés en prison pendant des mois ou des années sans procès. N’est-ce pas suf­fisant pour dresser un por­trait fiable de l’occupation ? N’est-ce pas suf­fi­samment choquant ?

A l’instar de la com­pa­raison per­verse avec les Nazis, toute exa­gé­ration dans la des­cription de la cruauté de l’occupation finira par nuire à la lutte qui est menée contre elle. Il est facile de prouver qu’Israël ne s’est pas livré au trafic d’organes pales­ti­niens, tout comme il est facile de prouver que les soldats israé­liens n’agissent pas comme des Nazis ou qu’Israël ne commet pas de génocide. Cela ne veut pas dire que l’occupation n’est pas un fléau, ni qu’elle n’est cri­mi­nelle et brutale. Ces fausses his­toires servent la pro­pa­gande israé­lienne : Regardez ! Nous avons publié un démenti, nous avons prouvé que l’occupation n’était pas aussi cruelle qu’ils le disent, et nous avons mis en doute tous les autres témoi­gnages sérieux et par­fai­tement fondés.

Ceux qui connaissent Boström disent qu’il est un mer­veilleux pho­to­graphe, mais un jour­na­liste moins brillant. Il l’a prouvé avec cet article. Boström est impliqué dans le mou­vement de soli­darité suédois avec les Pales­ti­niens, mais cela ne veut pas néces­sai­rement dire qu’il a des moti­va­tions anti­sé­mites cachées. Il se peut même qu’il ait eu de bonnes inten­tions, mais les bonnes inten­tions ne suf­fisent pas.

Main­tenant, les cher­cheurs, les jour­na­listes et les asso­cia­tions des droits de l’homme qui font leur travail sérieu­sement doivent prouver l’exactitude de leurs décou­vertes. La vérité est que l’occupation est un véri­table fléau, même si elle ne cor­respond pas tout à fait à ce qu’Aftonbladet a présenté.

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voir aussi sur Agoravox :

Cri­minel de guerre jusque dans les tripes ? Israël accusé de trafic d’organes

Ils assas­sinent de jeunes Pales­ti­niens pour extraire leurs organes et les revendre au marché noir. Telle est l’accusation portée à l’encontre des soldats israé­liens par le plus grand quo­tidien suédois. Un réqui­si­toire acca­blant qui a déclenché l’ire du régime de Tel Aviv et relancé le débat sur la liberté d’expression et les consé­quences poli­tiques de l’investigation journalistique.

Lundi 17 août, le journal popu­laire Afton­bladet, proche du parti social-​​démocrate, publia un article reten­tissant du pho­to­jour­na­liste Donald Boström. Intitulé « Nos enfants sont pillés de leurs organes », le papier relate les témoi­gnages de familles pales­ti­niennes affirmant avoir récupéré, auprès de l’armée israé­lienne, les corps de leurs défunts, la poi­trine recousue. Abattus par Tsahal, cer­tains d’entre eux avaient été aupa­ravant kid­nappés par des mili­taires. Les proches des vic­times se disent prêts à faire exhumer les dépouilles afin de confirmer leurs accu­sa­tions. Une photo jointe à l’article montre un jeune homme dont le torse est effec­ti­vement recousu sur toute la lon­gueur. Un cas par­ti­culier est abordé dans le reportage : celui d’un résident de Cis­jor­danie, Bilal Ahmed Ghanem, tué en 1992 à l’âge de 19 ans et rendu à sa famille, cinq jours plus tard, avec des traces de couture sur le corps. Israël rejette ces accu­sa­tions, confirmant tout au plus effectuer, comme le vou­drait la pro­cédure mili­taire, des « autopsies de routine » sur le corps de Pales­ti­niens retournés à leurs proches. Dimanche 23 août, le journal suédois enfonce le clou dans un nouveau reportage, détaillant le cas de Bilal

Face au scandale pro­voqué par ces révé­la­tions, les auto­rités israé­liennes ont exprimé avec véhé­mence leur indi­gnation : Danny Ayalon, vice-​​ministre des Affaires étran­gères, crie à l’antisémitisme et en appelle, via le réseau Internet Twitter, au gou­ver­nement suédois pour condamner le journal et son article, « digne des pays arabes » selon la délicate formule de l’ambassadeur israélien en Suède, Benny Dagan. Ce fin connaisseur déclaré de la culture arabe a connu, en février dernier, une gloire inter­na­tionale, mais fugace, puisqu’il devint le troi­sième homme poli­tique, après George Bush et le Premier ministre chinois Wen Jiabao, à servir de cible aux chaussures-​​projectiles, sous les cris d’une étudiante sué­doise scandant alors les mots « Assassins ! » et « Intifada ! ».

Antisémitisme, version hardcore

Parmi les nom­breuses réac­tions, remar­quables par leur tempo cres­cendo, figure celle du porte-​​parole du ministère des Affaires étran­gères, Ygal Palmor, qui sur­en­chérit, évoquant « une hys­térie raciste » typique du « Moyen-​​Âge », sus­cep­tible d’encourager des « crimes anti­sé­mites ». Un autre porte-​​parole, Yossi Lévy, déplore ce qu’il estime également être un libelle anti­sémite inju­rieux, assimilé gros­siè­rement, sous l’emprise d’un cliché culturel, à de la « por­no­graphie sué­doise de la haine ». Le ministre de tutelle, Avigdor Lie­bermann, confirme, quant à lui, sa légen­daire finesse en com­parant la démarche jour­na­lis­tique du quo­tidien suédois à celle de la presse nazie et en exi­geant la publi­cation, par le gou­ver­nement de Stockholm, d‘un document officiel condamnant l‘article, qua­lifié d‘ « appel au meurtre visant des juifs ». L’ancien portier de dis­co­thèque, ori­gi­naire de Mol­davie, cultive là un savant paradoxe en matière de liberté d’expression puisqu’il a fait savoir que toute accré­di­tation serait doré­navant refusée aux cor­res­pon­dants éven­tuels du quo­tidien suédois incriminé. Par ailleurs, il a eu la char­mante attention envers son homo­logue suédois de lui indiquer que l’attitude dis­crète de Stockholm lui rap­pelait la seconde guerre mon­diale, « quand la Suède refusait d’intervenir contre le génocide nazi. ». Dimanche, l’éditorialiste du quo­tidien Haaretz, Tom Segev, a dénoncé, dans sa tribune, ce langage calom­nieux, à la fois inef­ficace sur un plan diplo­ma­tique et réducteur pour qui connaît l’histoire com­plexe des rap­ports entre la Suède, les Juifs d’Europe et l’Allemagne nazie. Quant au ministre de la défense, Ehud Barak, il envisage purement et sim­plement d’intenter une action judi­ciaire à l’encontre du jour­na­liste Donald Boström, accusé de col­porter des ragots infâmes sur Tsahal , « l’armée la plus éthique qui soit » selon lui. Se disant consterné, il demande également au gou­ver­nement suédois de « se dis­socier publi­quement » d’une « écoeu­rante calomnie ».

L’ambassadrice de Suède dans le pays, Eli­sabet Borsiin Bonnier, avait pourtant fait profil bas au len­demain de la parution de l‘article, indi­quant « par­tager le malaise d’Israël » et condamner fer­mement le journal de ses com­pa­triotes à l’origine du scandale. Une posture péni­tente mais isolée : le ministère suédois des Affaires étran­gères a fait savoir mer­credi sa désap­pro­bation quant à la réaction de son ambas­sa­drice, jugée influencée par « l’opinion locale en Israël », tout en rap­pelant le principe de la liberté de la presse. Propos réaf­firmés jeudi soir par le ministre lui-​​même, Carl Bildt, sur son blog,où il compare mali­cieu­sement la nécessité de laisser s’exprimer toutes les opi­nions au sujet d’Israël avec la tolé­rance accordée, par le Danemark en 2006, à la publi­cation des cari­ca­tures du pro­phète Mohammed. Il y témoigne sa com­pré­hension à l’égard des réac­tions vives en Israël sur un sujet sus­cep­tible, concède-​​t-​​il, de « donner à l’antisémitisme l’opportunité de se déve­lopper » mais rejette fer­mement la requête de son homo­logue israélien quant à toute condam­nation du journal. « Notre pays ne marche pas ainsi », précise le ministre suédois des Affaires étran­gères. « Israël attend une décla­ration gou­ver­ne­mentale claire et non pas une opinion publiée sur un blog », rétorqua l’ambassadeur israélien Danny Began. Samedi, le Premier ministre suédois fredrik Reinfeld s’est impliqué sur la question, estimant que « per­sonne ne pouvait exiger du gou­ver­nement suédois qu’il viole sa propre Consti­tution ».Ce à quoi Benyamin Neta­nyahu a rétorqué : « Nous ne demandons pas des excuses du gou­ver­nement suédois, nous voulons une condam­nation (de l’article) »

Le rappel à l’ordre exprimé par le ministre Bildt a eu une consé­quence immé­diate : le retrait du com­mu­niqué paru sur le site de l’ambassade, dans lequel l’ambassadrice fus­ti­geait, de par sa propre ini­tiative, le journal suédois. A l’instar de l’opposition poli­tique, comme l’illustre le conseil sar­cas­tique du porte-​​parole des Verts, Per Garhton, qui recom­mande à la diplomate de revenir au pays « apprendre les fon­da­mentaux de la liberté d’expression à la sué­doise », nombre de jour­na­listes ont vivement pro­testé contre son com­por­tement, sug­gérant qu’elle s’était « pliée à la pression du gou­ver­nement israélien » au point de pié­tiner un principe cher à la démo­cratie scandinave.

Deux quo­ti­diens, Syd­venska et Stockholm News, se démar­queront pourtant, en jetant l‘anathème, comme cer­tains intel­lec­tuels proches d‘Israël, sur leurs confrères, les accusant expli­ci­tement de raviver « hon­teu­sement et mal­hon­nê­tement » l’antisémitisme, comme le démon­tre­raient les accoin­tances jugées « gau­chistes » d’Âsa Lin­denborg, res­pon­sable, dans le journal Afton­bladet, de la rubrique « culture » dans laquelle est paru l’article. L’intéressée n‘exprime aucun regret, rap­pelant que le sujet du trafic d’organes a déjà été débattu au sein même de la Knesset et estimant « indigne » qu’Israël puisse porter un jugement sur le travail de jour­na­listes étrangers. Lin­denborg per­siste et signe dans une nou­velle tribune, publiée ven­dredi et inti­tulée « Exa­miner Israël ! », dans laquelle elle juge indis­pen­sable de pro­céder à une nou­velle enquête sur le terrain.

Cette affaire inter­vient dans un contexte de regain de tension entre les deux pays. Depuis plu­sieurs mois, les inci­dents diplo­ma­tiques se suc­cèdent. Israël ne man­quant pas une occasion pour cri­tiquer le parti pris pales­tinien supposé de la Suède, au travers, par exemple, de son finan­cement d’ ONG jugées « cou­pables d’être trop cri­tiques » envers la poli­tique de colo­ni­sation pra­tiquée par Tel Aviv, tandis que Stockholm dénonce régu­liè­rement les vio­la­tions des droits de l‘homme imputées à Israël dans les ter­ri­toires occupés. En outre, la Suède, qui préside l’Union euro­péenne depuis le 1er juillet, s’est vue sol­li­citée par la Ligue arabe pour exiger la trans­pa­rence des auto­rités israé­liennes sur son arsenal nucléaire, ce qui ne man­quera pas d’accentuer les res­sen­ti­ments de part et d’autre si cette requête devait être suivie de recom­man­da­tions offi­cielles. Chaque jour qui passe rend désormais plus sérieuse la menace-​​sanction, évoquée par Lie­bermann, de faire annuler la visite, prévue le 10 sep­tembre, de son homo­logue suédois en Israël.

La polémique qui cache le scandale

A l’origine du scandale, le pho­to­jour­na­liste indé­pendant Donald Boström rejette à son tour les accu­sa­tions pro­férées à son endroit, niant l’antisémitisme ou la croyance en un quel­conque « complot juif » que cer­tains vou­draient lui faire endosser. L’homme connaît bien la Palestine pour s’y être rendu en reportage à maintes reprises. Il est notamment l’auteur d’un ouvrage paru en 2001 et intitulé « Inshallah ». Celui que ses détrac­teurs, comme Barry Rubin, qua­li­fient « d’activiste anti-​​israélien tra­vaillant pour un tabloïd radical » déplore qu’on s’attache à dénigrer sa per­sonne plutôt que d’étudier la validité des témoi­gnages rap­portés, pré­cisant qu’il n’accuse pas lui-​​même l’armée israé­lienne de telles exac­tions mais qu’il se contente de tirer des conclu­sions à partir d’une ving­taine de témoi­gnages récoltés et recoupés. Surtout, il en appelle à la Cour inter­na­tionale de Justice pour qu’elle puisse mener une inves­ti­gation exhaustive sur la réalité de ces actes, consti­tutifs de « crimes de guerre » s’ils étaient plei­nement avérés. Interrogé samedi par la télé­vision sué­doise, Donald Boström main­tient ses propos, encou­ra­geant le gou­ver­nement de son pays à tenir bon durant ce « test de démo­cratie » que pas­serait à cette occasion Israël. Depuis la parution de l’article et son écho inter­na­tional, le reporter indique avoir reçu des menaces de mort, au point d’en être sérieu­sement inquiété. Donald Boström a déposé plainte auprès de la police.

Soli­daire, le rédacteur en chef du journal, Jan Helin, défend son col­la­bo­rateur, cri­ti­quant au passage l’attitude des offi­ciels israé­liens comme celle de l’ambassadrice de Suède, consistant à intenter à son équipe un procès en sor­cel­lerie, en exploitant des « clichés anti­sé­mites du Moyen Age » et ce, afin « de balayer d’un revers de la main un sujet important posé sur la table ».

La com­mu­nauté juive de Suède, quant à elle, a adopté une position cou­ra­geuse en cri­ti­quant la réaction des offi­ciels israé­liens. Leur repré­sen­tante, Lena Posner-​​Korosi, juge en effet que toute cette affaire a pris des pro­por­tions déme­surées à cause de l’attitude outrée de Tel Aviv.

Cela n’a pas empêché la polé­mique de prendre une nou­velle ampleur ce week-​​end, avec la décou­verte du cor­res­pondant israélien en Suède de Maariv selon qui la recherche pour le livre de Boström a béné­ficié en 2001 d’une sub­vention du ministère suédois des Affaires étran­gères, ce qui, de facto, permet de créer un lien entre le jour­na­liste et le gou­ver­nement suédois.

La question du trafic d’organes en Israël est effec­ti­vement un sujet sen­sible. Une résis­tance cultu­relle à la pra­tique dans le pays se traduit par un nombre insuf­fisant de don­neurs poten­tiels. Israël est comparé, au niveau mondial, à la plaque tour­nante d’un tel trafic, au point d’être considéré par les ins­ti­tu­tions médi­cales comme un « paria » , selon le terme employé par l’anthropologue Nancy Scheper-​​Hugues, experte reconnue sur la question. Des cas de col­lecte illégale d’organes via Israël ont été relatés dans le passé, notamment à travers la Turquie, la Chine, la Mol­davie et l’Afrique du sud.

Mais l’hypothèse d’extraction d’organes vitaux sur le corps de Pales­ti­niens décédés et/​ou non consen­tants remonte publi­quement à 1990, à l’initiative de la jour­na­liste amé­ri­caine Mary Barret. D’autres experts d’un tel trafic cor­ro­borent ces allé­ga­tions, tel Norm Barber dans son ouvrage de réfé­rence, réédité en 2007 et com­portant divers exemples détaillés. En 2002, une article du Tehran Times avait également évoqué le pro­blème mais l’information ne fut pas prise au sérieux par les confrères occi­dentaux car elle émanait d’une agence de presse ira­nienne, l’Irna, jugée biaisée en raison de son anti­sio­nisme affiché.

Suite à la parution de l’article suédois, le Front Popu­laire de Libé­ration de la Palestine (FPLP) a réclamé, auprès des orga­ni­sa­tions inter­na­tio­nales des droits de l’homme, une enquête sur ces allé­ga­tions, rap­pelant au passage que des his­toires simi­laires cir­cu­laient déjà parmi leurs mili­tants durant les années 80 dans la bande de Gaza. Nouveau rebon­dis­sement : Imec, une agence de presse regroupant des jour­na­listes pales­ti­niens et étrangers, a rap­porté samedi le témoi­gnage du cher­cheur Abdul-​​Nasser Farwana, ancien détenu dans les geôles israé­liennes, qui confirme le récit de Donald Boström, évoquant même l’existence de « cen­taines de cas », accu­mulés au cours des années, de corps rendus aux­quels il man­quait des organes vitaux ; selon lui, cette sordide réalité s’accompagnerait de l’existence de « centres secrets de détention » et de « cime­tières clan­destins ». Propos rap­portés également par Ma’an, une autre agence inter­na­tionale, basée à Béthléem et financée par le Danemark et les Pays-​​Bas.

Trafic d’influences

La sus­picion, long­temps tenace, envers la validité de l’hypothèse d’un trafic israélien d’organes extraits de corps pales­ti­niens, est com­pa­rable au doute offi­ciel­lement émis en 2004 par le dépar­tement d’Etat des Etats-​​Unis, qui rejetait alors la « rumeur » d’un trafic amé­ricain d’organes via Israël et New York. Les offi­ciels amé­ri­cains évoquaient une simple « légende urbaine ». Mau­vaise appré­ciation ou dés­in­for­mation ? Ironie du sort, la pré­tendue rumeur devint réalité cinq ans plus tard quand, cet été, un vaste cartel a été démantelé dans le New Jersey. Une qua­ran­taine d’individus, parmi les­quels des élus et des reli­gieux liés au parti israélien Shas, ont été arrêtés, soup­çonnés d’avoir par­ticipé à un blan­chiment d’argent lié à une revente de reins en pro­ve­nance d‘Israël. Le réseau était dirigé par un rabbin orthodoxe de Brooklyn, Lévy Izhak Rosenbaum. Pendant des années, Nancy Scheper-​​Hugues avait alerté les auto­rités sur l’existence d’un tel trafic opérant à travers Etats-​​Unis, Israël et la Mol­davie, entre autres lieux de passage et de tran­saction. Visi­blement, le gou­ver­nement israélien ferme les yeux sur de telles pra­tiques, si l’on en juge par la dépo­sition, effectuée en 2004 devant une juri­diction bré­si­lienne par Geldaya Tauber Gady, ex-​​officier de Tsahal impliqué alors dans un tel réseau inter­na­tional. Un témoi­gnage acca­blant qui fut rap­porté dans une dépêche, passée alors inaperçue, de l’Agence France-​​Presse.

A ce jour, Israël et la Suède campent sur leurs posi­tions, a priori irré­con­ci­liables. Le premier se dit « déçu et surpris » par le refus suédois de condamner vigou­reu­sement l’article tandis que les auto­rités de Stockholm se contentent d’invoquer le principe de la liberté d’expression. Au-​​delà de la crise diplo­ma­tique latente, la question du trafic d’organes en Israël demeure, et tout par­ti­cu­liè­rement celle de son ampleur exacte. A charge désormais à l’ONU, à travers la Cour inter­na­tionale de justice, ainsi qu’aux jour­na­listes d’investigation, israé­liens, pales­ti­niens et étrangers, de vérifier, en toute liberté, les ter­ribles accu­sa­tions portées contre Tsahal. Le déni caté­go­rique des auto­rités ne fera que ren­forcer la sus­picion, jetant défi­ni­ti­vement l’opprobre sur Israël et sa pré­tendue « éthique », lar­gement écornée, l’hiver dernier, par l’agression de la popu­lation civile de Gaza.

Toute impunité n’a qu’un temps. Au lieu d’ouvrir immé­dia­tement une enquête interne auprès des res­pon­sables poli­tiques, mili­taires et médicaux pour vérifier ces plaintes, ne serait-​​ce que pour faire taire les rumeurs, les auto­rités israé­liennes adoptent l’attitude psycho-​​rigide consistant à pousser des cris d’orfraie, à rejeter en bloc la moindre éven­tualité d’une quel­conque extraction d’organes effectuée par une poignée de sou­dards hors-​​la-​​loi et, en prime, à pro­diguer des leçons de déon­to­logie jour­na­lis­tique à la Suède. Deux polé­miques pour le prix d’une : l’indulgence soup­çonnée envers un trafic illégal d’organes et la volonté tacite de mettre au pas une presse étrangère. Cette stra­tégie radicale com­porte un risque pour Tel Aviv : celui d’être accusé, à son tour, non pas de dif­famer mais de camoufler la vérité.

La fin d’un tabou ?

Seul progrès notable dans la genèse du scandale : désormais, les médias de réfé­rence ne semblent plus craindre d’évoquer l’hypothèse, autrefois taxée auto­ma­ti­quement d’antisémite et reléguée aux sites extré­mistes pré­ten­dument financés par Téhéran, d’un trafic israélien d’organes extraits de corps pales­ti­niens. Dès la publi­cation du papier sul­fureux dans le quo­tidien suédois, le journal israélien Haaretz, réputé pour sa cré­di­bilité et son indé­pen­dance, fut le premier à reprendre l‘information avant d’être imité par CNN et Le Monde. Nul n’a jamais songé à traiter de « sino­phobe » qui­conque dénonçait le trafic d’organes, réalisé en Chine, sur la dépouille des condamnés à mort. Doré­navant, la sem­pi­ter­nelle accu­sation d’antisémitisme, invoquée régu­liè­rement, et spé­cia­lement dans le débat géo­po­li­tique en France, semble, dou­cement mais sûrement , perdre de sa capacité d’intimidation. Sans doute faut-​​il y voir le contre-​​effet, per­cep­tible désormais dans la sphère média­tique inter­na­tionale, de la colo­ration du gou­ver­nement israélien actuel, le plus à droite de toute son histoire.

En 2006, la plupart des médias occi­dentaux invo­quaient le principe de la liberté de la presse pour publier les cari­ca­tures du pro­phète Mohammed, malgré les émois sus­cités dans la com­mu­nauté musulmane, inquiète d’y voir une forme déguisée d’islamophobie. Bien que le sujet abordé par l’article suédois soit autrement plus grave que des dessins anti-​​religieux, un parallèle en matière de liberté de la presse est envi­sa­geable. Dans les pro­chains jours, la contro­verse sera-​​t-​​elle sérieu­sement traitée par les jour­na­listes occi­dentaux avec la même « envergure », malgré les accu­sa­tions, par cer­tains, de sen­sa­tion­na­lisme crypto-​​antisémite ? Ou bien, démon­trant la loi récur­rente, ici ou là, du « deux poids deux mesures », le scandale sera-​​t-​​il pro­gres­si­vement confiné aux médias alter­natifs et étouffé, dès lors, dans le débat public ? L’avenir proche le dira. Libérer -enfin-​​ la parole sur la nature et l’ampleur des exac­tions com­mises par Israël : tel est le sursaut salu­taire que toute cette affaire aura eu, d’ores et déjà, le mérite d‘initier.

 [2]

[1] publié par Haaretz, 27 août 2009

"Swedish article on organ harvesting was cheap and harmful journalism"

http://​www​.haaretz​.com/​h​a​s​e​n​/​s​pages…

et par Questions critiques,

http://​ques​tions​cri​tiques​.free​.fr/e…

Traduit de l’anglais JFG-​​​​QuestionsCritiques

[2] http://​www​.ago​ravox​.fr/​t​r​i​b​u​n​e​-libr…