LeMonde.fr, mardi 4 mars 2008
L’intégralité du débat avec Selon Michel Bôle-Richard, correspondant du "Monde" à Jérusalem, l’opération "Hiver chaud" menée par Israël à Gaza est un échec. Comme au Liban en 2006, Tsahal ne peut empêcher les tirs de roquettes sur son territoire., lundi 3 mars, à 15 h 30.
Breiz : Peut-on réellement parler d’un échec israélien ? Le bilan humain est favorable à Israël et le Hamas paraît affaibli par ces quelques jours de combat… Ne serait-il pas le vrai perdant de ces quelques jours de combat ?
Michel Bôle-Richard : On ne peut pas parler de défaite pour le Hamas. Quel est le bilan de l’opération "Hiver chaud" ? Elle a abouti à la mort de 110 à 120 Palestiniens, mais l’objectif affiché de l’opération était pour Israël de réduire les tirs de Qassam et de Katiouchas, et cet objectif n’a pas été atteint. Preuve en est que juste après le retrait des troupes israéliennes, lundi au petit matin, le Hamas a de nouveau lancé en direction d’Israël des roquettes pour "saluer sa victoire" et prouver que l’opération "Hiver chaud" avait été un échec.
Quant au bilan favorable à Israël, à partir du moment où l’on utilise des avions de chasse et des hélicoptères de combat avec des missiles pour taper sur des combattants, forcément que la balance entre les victimes israéliennes et les victimes palestiniennes n’est pas du tout la même.
Alami Aziz du Maroc : Israël annonce avoir achevé la première phase de l’opération, sans réussir à stopper les tirs des roquettes. Quelle pourrait être la deuxième phase de cette opération ?
Michel Bôle-Richard : Ce sera de nouvelles opérations, si tant est que les opérations militaires puissent permettre d’éviter les tirs de roquette en direction d’Israël. Cette opération a démontré parfaitement que les troupes israéliennes étaient incapables de stopper ces tirs. J’étais hier avec des combattants palestiniens. Les forces israéliennes étaient à environ 400 mètres et on a vu partir à une centaine de mètres des roquettes Qassam, sous le nez des Israéliens.
Les Israéliens, qui étaient postés sur une colline qui domine le camp de Jabaliya, n’ont pratiquement pas pénétré à l’intérieur du camp. Ce sont des rues sinueuses, étroites, et le coût humain pour Tsahal serait très élevé. Le coût pour la population palestinienne aussi. Il est clair que pour empêcher les tirs de roquette, il faudrait un contrôle pendant des jours et des jours, ce qui est pratiquement impossible, car la population de Gaza est l’une des plus denses au monde, et une opération massive israélienne aurait un coût énorme.
Gros : L’armée israélienne, affaiblie ces dernières années, est-elle encore capable de mener une telle opération terrestre ?
Michel_Bôle-Richard : L’armée israélienne reste puissante. Elle est encore capable de mener une opération massive comme elle l’a fait au Liban, même si, au final, ça s’est révélé un échec. Mais si elle le fait à Gaza, ce sera là aussi un échec. On se retrouve pratiquement dans la même situation qu’en juillet 2006 : pendant les 34 jours de guerre au Liban, Tsahal a été incapable jusqu’au dernier jour d’empêcher les tirs de roquettes Katioucha, et maintenant dans la bande de Gaza, le même phénomène se reproduit.
Bella : Quelle est la capacité de nuisance du Hamas, avec ces tirs de roquettes ?
Michel Bôle-Richard : Avant, les Qassam, qui sont des roquettes artisanales, causaient peu de dégâts. Depuis 2001, il y a eu 12 victimes israéliennes. Aujourd’hui, le Hamas a considérablement amélioré ces engins et leur capacité de tir, à tel point que maintenant ces roquettes atteignent les faubourgs d’Ashkélon. J’y suis passé cet après-midi, une roquette est tombée sur le toit d’un immeuble, faisant des dégâts très impressionnants. Hier, une autre roquette est tombée près d’une maison, a pulvérisé l’intérieur du bâtiment et les enfants n’ont eu la vie sauve qu’en se réfugiant dans un abri.
Ceci pour dire qu’en l’espace de quelques mois, la capacité de nuisance et de dommages que peut occasionner le Hamas a considérablement augmenté. Il a des moyens beaucoup plus sophistiqués.
Eytan : Quel est le soutien de la population palestinienne à ces tirs de roquette ?
Michel Bôle-Richard : La population palestinienne à Gaza soutient totalement les tirs de roquette. Elle estime que c’est le seul moyen de répondre aux agressions et aux incursions israéliennes. Comme le disent les habitants de Gaza, quand un Israélien est tué par une roquette, cela fait les gros titres de la presse internationale, mais il faut au moins 50 morts pour que l’opinion publique internationale s’émeuve de ce qui se passe à Gaza. Donc, la plupart des Gazaouis estiment que c’est le seul moyen de répondre à l’agression israélienne.
De plus, aux yeux des Palestiniens de Gaza, ce type d’opération est à la fois contre-productif pour Israël et décrédibilise Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne.
Brunok : Pourtant, l’arrêt des tirs de roquette se traduirait par l’arrêt des attaques israéliennes… C’est du gagnant-gagnant, non ?
Michel Bôle-Richard : La question est sans cesse posée : qui a commencé ? Dans le cas présent, ça a débuté mercredi par une attaque israélienne à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, où cinq militants du Hamas, très vraisemblablement des artificiers de roquettes Qassam, ont été tués. A la suite de ça, le Hamas a répliqué en lançant une salve de roquettes sur Sdérot, et ensuite ce fut l’engrenage. C’est toujours la même question de la poule et de l’œuf : qui a commencé ? Les Israéliens estiment de leur droit de faire des assassinats ciblés et de tuer des lanceurs de roquettes, quitte à faire des dégâts collatéraux. Et les Palestiniens disent : on ne peut pas se laisser massacrer comme ça, nous avons le droit de résister contre l’occupant.
Pascale : Donc, selon vous, la justification de "légitime défense" apportée par Israël aux opérations militaires à Gaza n’est pas pertinente ? Comment Israël pourrait-elle se défendre autrement, à votre avis ?
Michel Bôle-Richard : C’est une question fondamentale. Israël a le droit et le devoir de défendre ses citoyens contre les roquettes Qassam. Mais comment le faire ? Par des incursions militaires en tuant des Palestiniens ? Cela apporte-t-il des solutions ? Cela résout-il le problème ? Jusqu’à présent, toutes les incursions israéliennes dans la bande de Gaza n’ont jamais empêché les tirs de Qassam.
Le Hamas, depuis qu’il a pris le pouvoir le 15 juin 2007 dans la bande de Gaza, propose une trêve aux Israéliens. Israël refuse car son gouvernement ne veut pas dialoguer avec le Hamas, mouvement islamiste qui ne reconnaît pas l’Etat d’Israël. Mais tout le monde sait que la sécurité de la population de Sdérot et d’Ashkélon passera, un jour ou l’autre, de façon directe ou indirecte, par une trêve avec le Hamas.
La crainte des Israéliens est que dialoguer de façon directe ou indirecte avec le Hamas serait considéré comme un échec. En plus, les Israéliens estiment qu’en instaurant une trêve, cela permettrait au mouvement islamiste de se renforcer et d’améliorer sa capacité militaire.
Pouldu : Les roquettes tirées de Gaza visent ouvertement la population civile israélienne. En est-il de même pour les raids israéliens ?
Michel Bôle-Richard : Les raids israéliens sont en fait des assassinats ciblés, des missiles tirés soit par des drones, soit par des hélicoptères de combat, voire par des F-16, contre des voitures, des bâtiments, des personnes censées être des "terroristes" pour Israël. Mais il y a forcément des bavures. Au cours des derniers jours, sur les 110 ou 120 Palestiniens tués, d’après les chiffres qu’on a, au moins la moitié sont des victimes civiles, dont une vingtaine d’enfants et une bonne dizaine de femmes qui sont étrangers aux combats.
Les Palestiniens, eux, n’ont pas les moyens technologiques d’Israël. Ils utilisent des roquettes artisanales d’une portée d’une dizaine de kilomètres, qui tombent un peu n’importe où, la plupart du temps sur Gaza et quelquefois sur Sdérot.
Ce qui est incontestable, c’est que depuis quelques mois, la portée des Qassam et le type de roquette utilisé se sont améliorés, mais ces roquettes restent des engins imprécis.
Samy : Que signifient les déclarations du ministre israélien sur une "shoah" qui frapperait les Arabes de Palestine ?
Michel Bôle-Richard : Le vice-ministre de la défense a déclaré que si les roquettes continuaient à tomber sur Israël, et si leur portée augmentait, la population palestinienne pourrait être victime d’une "shoah". Ce terme signifie "catastrophe" en hébreu, comme "nakba" en arabe.
Le terme shoah est également synonyme d’holocauste, alors que le terme de nakba est utilisé pour l’éviction, le départ des Arabes pendant la guerre qui a suivi la partition de la Palestine.
Le vice-ministre a reconnu que le terme était inapproprié, car l’acception du terme shoah est aujourd’hui pour tout le monde celle d’"holocauste", et non celle de casastrophe. Utiliser le terme "shoah" dans le contexte de la lutte contre les lanceurs de Qassam de la bande de Gaza est manifestement inapproprié.
Iksel : Comment la société israélienne a-t-elle réagi aux événements de ces derniers jours ? Notamment à la mort de plusieurs enfants palestiniens ?
Michel Bôle-Richard : En fait, les journaux israéliens parlent des victimes mais se sentent peu concernés par ce qui se passe à Gaza. La plupart des gens en Israël estiment que le gouvernement du Hamas est un régime terroriste et que les Palestiniens ne méritent que ce qu’ils ont. Mais, phénomène intéressant, la semaine dernière, selon un sondage publié par Haaretz, 64 % de la population israélienne estime qu’il faut négocier avec le Hamas.
Truc : Y a-t-il eu des pressions de la part des Etats-Unis demandant la fin des opérations ?
Michel Bôle-Richard : C’est manifeste. La veille du retrait, dimanche, Ehoud Barak et Ehoud Olmert disaient que l’opération allait continuer, M. Barak précisant même que l’escalade était inévitable. Donc tout le monde s’attendait à ce que les 2 000 soldats de Tsahal déployés dans la bande de Gaza y restent pendant quelques jours jours. Et ce matin ils se sont retirés.
Pourquoi ? Parce que la Maison Blanche a estimé que les violences ne pouvaient pas continuer, que les négociations devaient reprendre. Le jour-même, Mahmoud Habbas avait décidé de rompre tout contact avec Israël dans le processus de paix qui a débuté il y a maintenant trois mois et qui est au point mort.
Donc les pressions sont manifestes. D’autant plus que Condoleezza Rice entame une tournée au Proche-Orient pour tenter de relancer le processus de paix.
Samy : Dans ces conditions, l’hypothèse d’une Palestine indépendante en 2008 est-elle toujours crédible ?
Michel Bôle-Richard : Non, plus du tout. Et Ehoud Olmert l’a reconnu il y a quelques jours à l’occasion d’un voyage au Japon. Il est indéniable que depuis que le processus de paix a été relancé par George W. Bush à Annapolis, aucun signe concret n’a été donné par les Israéliens, tant en ce qui concerne la levée des check-points en Cisjordanie que la libération de prisonniers palestiniens.
Sur les trois questions essentielles que sont le statut de Jérusalem, le tracé des frontières de l’Etat Palestinien et le retour des réfugiés, aucun progrès n’a été accompli. Et en ce qui concerne le démantèlement des colonies sauvages, il n’y a eu pour le moment aucun geste des autorités israéliennes.