L’armée israélienne accusée de pratiquer la guerre sainte

Ethan Bronner, mardi 7 avril 2009

L’armée israé­lienne, jadis bastion de la gauche laïque, serait désormais sous l’influence de cou­rants natio­na­listes reli­gieux. The New York Times a mené une enquête sur ce sujet délicat.

Plu­sieurs témoi­gnages de soldats israé­liens, publiés par un ins­titut affilié au mou­vement des kib­boutz de la gauche laïque qui dis­pense une ins­truction pré­mi­li­taire, ont révélé un aga­cement indé­niable envers les soldats reli­gieux, les décrivant comme des indi­vidus qui se consi­dèrent comme investis d’une mission divine.

Selon l’un des soldats, iden­tifié sous le pseu­donyme de Ram, “le rab­binat a fait par­venir toutes sortes de bro­chures et d’articles [durant l’opération israé­lienne de décembre et janvier der­niers] à Gaza. Le message était très clair : nous sommes le peuple juif, nous sommes ici par miracle, Dieu nous a ramenés ici et nous devons main­tenant nous battre pour expulser les non-​​Juifs qui font obs­tacle à notre conquête de la terre sacrée. Voilà l’essentiel de son message, et de nom­breux soldats consi­dé­raient cette opé­ration [Plomb durci] comme une guerre sainte.”

Dany Zamir, le directeur du pro­gramme pré­mi­li­taire qui a recueilli les témoi­gnages des soldats, exprime ses craintes face à la mul­ti­pli­cation des éléments natio­na­listes reli­gieux au sein de l’armée. Au cours des qua­rante pre­mières années d’existence d’Israël, l’armée était – comme la plupart des ins­ti­tu­tions du pays – dominée par des membres des kib­boutz qui se consi­dé­raient comme laïcs, occi­dentaux et ins­truits. Depuis dix ou vingt ans, les natio­na­listes reli­gieux, notamment plu­sieurs des ins­ti­ga­teurs du mou­vement de colo­ni­sation de la Cis­jor­danie, sont de plus en plus nom­breux dans la hié­rarchie militaire.

“Le corps des offi­ciers de la brigade d’élite Golani est main­tenant constitué en grande partie de diplômés des écoles pré­pa­ra­toires appar­tenant à la droite reli­gieuse”, fait remarquer Moshe Hal­bertal, pro­fesseur de phi­lo­sophie et coauteur du code d’éthique mili­taire. “La droite reli­gieuse cherche à influencer la société israé­lienne par l’intermédiaire de l’armée.” Pour M. Hal­bertal comme pour la majeure partie des Israé­liens, Tsahal est une ins­ti­tution par­ti­cu­liè­rement propice car elle a tou­jours fonc­tionné comme un lieu de mixité sociale où se retrouvent des indi­vidus de tous horizons.

Les adver­saires de la droite reli­gieuse sont par­ti­cu­liè­rement inquiets de l’influence du rabbin en chef des armées, le bri­gadier général Avichaï Rontzki, lui-​​même colon en Cis­jor­danie. Très actif pendant la guerre, il a passé la majeure partie de son temps sur le terrain, avec les troupes. Il a même repris une citation d’un texte clas­sique hébreu pour en faire un slogan pendant la guerre : “Celui qui fait preuve de misé­ri­corde envers l’homme cruel se conduira bientôt avec cruauté envers le miséricordieux.”

Une bro­chure remise aux soldats a soulevé la contro­verse lorsqu’on y a découvert une ordon­nance rab­bi­nique recom­mandant de ne pas faire preuve de pitié envers l’ennemi. Le ministère de la Défense a répri­mandé le rabbin. A la même époque, en janvier, Avshalom Vilan, alors député de gauche au Par­lement, a accusé le rabbin d’avoir “détourné l’armée israé­lienne de ses objectifs et [d’avoir] trans­formé un combat jus­tifié par la nécessité [de se défendre] en guerre sainte”.

Juste après le retrait des troupes et des colons israé­liens de Gaza, en 2005, on a voulu mettre fin à cer­tains pro­grammes reli­gieux au sein de l’armée parce que des soldats qui en fai­saient partie avaient affirmé qu’ils refu­se­raient d’obtempérer si on leur demandait à nouveau de déman­teler des colonies. Tou­tefois, après l’arrivée au pouvoir du Hamas à Gaza [2007] et la mul­ti­pli­cation des tirs de roquettes sur Israël, ce projet a été oublié.

Subordonnés au respect de la loi de la torah

Selon Yaron Ezrahi, poli­to­logue de gauche de l’Université hébraïque [de Jéru­salem], qui a enseigné à des com­man­dants de l’armée, la sup­pression de ces pro­grammes devrait figurer à nouveau à l’ordre du jour. En effet, si nous devons retenir une leçon de Gaza, c’est que la tra­dition huma­niste sur laquelle se fondent les codes d’éthique n’y a pas été suf­fi­samment respectée.

Une cam­pagne de pro­pa­gande a dis­crè­tement été lancée à la mi-​​mars pour dis­cré­diter les témoi­gnages recueillis par M. Zamir en invo­quant ses sym­pa­thies gau­chistes. Dans le même temps, les nom­breux propos et écrits du rabbin Rontzki ont circulé chez les intel­lec­tuels de gauche. Il aurait notamment écrit que ce que d’autres appellent “valeurs huma­nistes” ne sont que des sen­ti­ments sub­jectifs qui doivent être subor­donnés au respect de la loi de la Torah. Il aurait également affirmé que la prin­cipale raison pour un médecin juif de traiter un patient non juif le jour du sabbat – alors que le travail est interdit mais qu’il faut soigner les malades et les blessés – est d’éviter d’exposer les Juifs de la dia­spora à la haine.

Selon M. Hal­bertal, le clivage de plus en plus marqué de la société israé­lienne n’existe pas seulement entre Juifs reli­gieux et Juifs laïcs, mais également entre les diverses fac­tions reli­gieuses. Le débat concerne trois aspects : la sainteté de la terre contre celle de la vie ; la relation entre mes­sia­nisme et sio­nisme ; et la place des non-​​Juifs dans un Etat juif souverain.