L’arme d’autodestruction occidentale : l’aveuglement

Robert Fisk, vendredi 13 juin 2008

Les armes à feu cré­pitent à Bey­routh - et l’Amérique pense que les choses vont bien

Ils ont donc remis ça ! La belle et mer­veilleuse démo­cratie amé­ri­caine rampe devant les lob­byistes israé­liens de l’AIPAC [le Comité des Affaires Publiques Israélo-​​Américaines] en les fla­gornant. Elle se rallie encore et tou­jours à la cause d’un autre pays, celui-​​là même qui continue de voler la terre arabe.

Ça ne s’arrêtera jamais ? Même Barack Obama - ou "M. Baracka" comme un de mes amis irlandais l’a inno­cemment et mer­veilleu­sement décrit - a trouvé le temps de dire à son audi­toire juif que Jéru­salem est capitale indi­vi­sible d’Israël, ce qui n’est pas le point de vue du reste du monde qui continue de consi­dérer comme illégale l’annexion de Jérusalem-​​Est, qui est arabe. La sécurité d’Israël ! Répétez-​​le un millier de fois : la sécurité d’Israël - et menacez l’Iran pour faire bonne mesure !

Oui, les Israé­liens ont droit à la sécurité. Mais les Pales­ti­niens aussi. Et les Ira­kiens, les Libanais et les habi­tants du monde musulman au sens large, aussi. A présent, même Condo­leezza Rice admet - et elle aussi, bien sûr, l’a dit à l’AIPAC - qu’il n’y aura pas d’Etat pales­tinien d’ici la fin de l’année. Cette pro­messe de George Bush - que per­sonne n’a cru, de toute façon - s’est envolée. Voici les mots pathé­tiques de Rice : "L’objectif lui-​​même se pour­suivra au-​​delà de la direction amé­ri­caine actuelle".

Evi­demment ! Et le siège de Gaza se pour­suivra au-​​delà de l’actuel mandat pré­si­dentiel aux Etats-​​Unis. Et le mur israélien. Et la construction illégale de colonies israé­liennes. Et il conti­nuera à y avoir des morts en Irak au-​​delà de "la direction amé­ri­caine actuelle" - bien que "direction" pousse la défi­nition de ce mot un peu loin lorsque cela implique un mou du bulbe comme Bush - et les morts en Afgha­nistan et, je le crains, des morts aussi au Liban.

Il est étonnant de voir comment voyage l’aveuglement de soi-​​même. Les sbires de Bush pensent tou­jours qu’ils sou­tiennent le "gou­ver­nement" de Fouad Siniora au Liban, soutenu par les Amé­ri­cains. Mais Siniora ne peut même pas former un gou­ver­nement inté­ri­maire pour mettre en place une nou­velle série de règles, ce qui permet au Hez­bollah et aux autres groupes d’opposition de conserver un pouvoir de veto sur les déci­sions du gouvernement.

Ainsi, il n’y aura aucun désar­mement du Hez­bollah et c’est pourquoi - je le crains, une fois encore - il y aura une autre guerre par pro­cu­ration entre le Hez­bollah et les Israé­liens pour prendre le relais de la veille haine des Amé­ri­cains envers l’Iran. Il ne faut pas s’étonner si le pré­sident syrien, Bashar Assad, menace à présent de faire un voyage triomphal au Liban. Il a gagné. Et ne devait-​​il pas y avoir un tri­bunal inter­na­tional des Nations-​​Unies pour juger les res­pon­sables du meurtre, en 2005, de l’ancien Premier ministre Rafik Hariri ? Ce doit être la plus longue enquête judi­ciaire de toute l’histoire mon­diale. Et je soup­çonne qu’elle ne s’achèvera jamais (ou du moins sous "la direction amé­ri­caine actuelle").

A Bey­routh, la nuit, il y a des fusillades : des soldats du ministère de l’intérieur libanais en uni­forme noir patrouillent la Cor­niche près de chez moi dans des véhi­cules blindés également noirs.

Au moins, le Liban a un nouveau pré­sident, l’ancien général Michel Suleiman, un homme intel­ligent qui appa­raissait ini­tia­lement sur des affiches, les yeux tournés vers la gauche, regardant le Liban avec l’inquiétude d’un créancier. Main­tenant, il a sagement ordonné que toutes ces affiches soient arra­chées dans une ten­tative pour que les groupes sec­taires fassent de même avec leurs affiches de martyrs et de chefs de guerre. Et l’Amérique pense que les choses vont bien au Liban.

Et Bush et ses cohortes conti­nuent de dire qu’ils ne par­leront jamais aux "ter­ro­ristes". Mais que se passe-​​t-​​il pendant ce temps-​​là ? Eh bien ! C’est exac­tement ce que font leurs amis israé­liens - les amis israé­liens de M. Baracka. Ils parlent au Hamas par l’intermédiaire de l’Egypte, ils négo­cient avec la Syrie par l’intermédiaire de la Turquie et ils viennent juste de finir de négocier avec le Hez­bollah par l’intermédiaire de l’Allemagne (en rendant au Hez­bollah l’un de ses meilleurs espions qui crou­pissait en Israël en échange des restes d’Israéliens tués dans la guerre de 2006). Et Bush ne va pas parler aux "ter­ro­ristes", hein ? Je parie que cette semaine, à Washington, il n’en a pas parlé avec l’autre mou du bulbe, Ehoud Olmert.

Et ainsi, notre démence continue. La semaine der­nière, Blair, avec ses yeux de plus en plus déments, sortait devant nous des poncifs sur Dieu et la religion - et je n’ai pu m’empêcher de me référer à un article excellent d’un confrère, publié il y a quelques semaines, faisant remarquer qu’il sem­blait que Dieu n’avait jamais donné le moindre conseil à Blair. Tout comme avant avril 2003, n’aurait-IL pas pu dire à Blair : Eh, Tony ! Cette invasion de l’Irak pourrait ne pas être une bonne idée.

En effet, la relation qu’entretient Blair avec Dieu est elle-​​même très étrange. Et je crois bien avoir compris ce qui se passe. Je pense que Blair dit à Dieu qu’il sait abso­lument tout ce qui est juste - et Dieu approuve ses propos. Parce que Blair, à l’instar d’un grand nombre de poli­ti­ciens déviants, se prend pour Dieu. Parce qu’il y a deux Dieu ici bas : le Dieu Blair et l’être infini qui bénit chacun de ses mots, si obli­geant qu’IL ne LUI dit même pas de se rendre à Gaza.

C’est déses­pérant ! La Tate Gallery vient juste de m’envoyer un livre magni­fique de pein­tures orien­ta­listes, coïn­cidant avec sa der­nière expo­sition (le leurre oriental : Pein­tures Bri­tan­niques Orien­ta­listes) et je suis frappé par la redou­table beauté de cet ouvrage. Au 19ème siècle, nos peintres s’émerveillaient des splen­deurs de l’Orient.

C’en est fini avec les peintres d’aujourd’hui. A la place, nous envoyons nos pho­to­graphes et ils reviennent avec des images de voi­tures piégées, de corps démembrés, de maisons détruites, de Pales­ti­niens sup­pliant qu’on leur donne de la nour­riture et du car­burant, des hommes en armes enca­goulés dans les rues de Bey­routh et, oui, aussi, des cadavres d’Israéliens. Ce que voyaient les orien­ta­listes était la majesté de cet endroit, mais aujourd’hui nous ne voyons que les ter­rains vagues que nous avons aidé à créer.

Mais la peur, non ! La sécurité d’Israël vient en premier et M. Baracka veut qu’Israël conserve tout Jéru­salem - de même que l’Etat Pales­tinien - et Condee dit que "l’objectif durera au-​​delà de la pré­si­dence amé­ri­caine actuelle". Et il y a un oiseau qui se tient dans le palmier devant chez moi à Bey­routh et piaule à la ronde "piou-​​piou-​​piou-​​piou-​​piou", pendant environ une heure chaque matin - ce qui explique pourquoi mon logeur a pris l’habitude de lui lancer des pierres.

Mais j’ai un ami très cher qui pense qu’autrefois il y avait tout un orchestre d’oiseaux devant chez moi et qu’un jour, presque tous - ceux qui imi­taient les violons et les trom­pettes - en eurent assez de la guerre et se sont enfuis (vers Chypre, s’ils étaient sages, mais sinon, peut-​​être vers l’Irlande), ne laissant que les hiron­delles avec leurs flûtes dis­cor­dantes pour me rap­peler le monde stagnant du Proche-​​Orient et nos poli­ti­ciens men­teurs et lâches. "Piou-​​piou-​​piou", faisaient-​​ils encore hier matin. "Piou-​​piou-​​piou". Et je préfère penser qu’ils avaient raison.