L’après-Abbas ?

Daoud Kuttab, lundi 23 novembre 2009

Le retrait du pré­sident Mahmoud Abbas de l’élection pré­si­den­tielle prévue le 24 janvier 2010 n’a pro­voqué aucune réaction en Palestine - parce que la pré­si­dence de l’Autorité pales­ti­nienne n’a plus vraiment de pertinence.

La décision d’un res­pon­sable poli­tique de ne pas se repré­senter aux élec­tions déclenche souvent des dis­cus­sions enflammées à propos de ses poten­tiels héri­tiers. Le retrait du pré­sident Mahmoud Abbas de l’élection pré­si­den­tielle prévue le 24 janvier 2010 n’a pourtant pro­voqué aucune réaction en Palestine - non pas par manque de concur­rents poten­tiels ni par souci de ne pas favo­riser tel ou tel suc­cesseur, mais parce que la pré­si­dence de l’Autorité pales­ti­nienne n’a plus vraiment de pertinence.

Le retrait de M. Abbas coïncide avec une méfiance des Pales­ti­niens du pro­cessus poli­tique qui remet en question la logique der­rière la création de l’Autorité pales­ti­nienne ; une autorité établie au milieu des années 1990 à la suite des accords d’Oslo. La prin­cipale com­po­sante de l’accord de l’OLP avec Israël consistait en une période de tran­sition de cinq ans qui aurait permis de négocier l’existence d’un État pales­tinien indé­pendant aux côtés d’Israël.

Seize ans plus tard, il est clair que les Israé­liens n’ont fait aucun effort pour s’accommoder des aspi­ra­tions natio­nales pales­ti­niennes - et qu’aucun effort n’a été entrepris pour les convaincre. Le nombre de colonies juives illé­gales implantées sur les ter­ri­toires pales­ti­niens a doublé et les Pales­ti­niens sont main­tenant convaincus que les négo­cia­tions sont une perte de temps. Beaucoup se rap­pellent la stra­tégie envi­sagée par l’ancien Premier ministre israélien Yitzhak Shamir : « J’aurais entamé des négo­cia­tions sur l’autonomie pendant dix ans, ce qui nous aurait permis d’installer un demi-​​million de per­sonnes en Cisjordanie. »

La période d’intérim de cinq ans pré­voyait ini­tia­lement l’élection d’un Conseil légis­latif pales­tinien et d’un res­pon­sable exé­cutif que les Israé­liens auraient appelé chairman, pour ne pas avoir à uti­liser le terme de « pré­sident ». Dans la mesure où la langue arabe ne fait pas de dis­tinction entre les termes de « chairman » et de « pré­sident », les Israé­liens ont accepté l’utilisation du terme arabe de « rayyès » dans les textes offi­ciels en anglais.

Les réfugiés pales­ti­niens en exil et les Pales­ti­niens vivant dans la dia­spora n’étaient pas auto­risés à voter. Les Pales­ti­niens de Jérusalem-​​Est n’étaient auto­risés à voter qu’à la poste ou dans des cabines situées en dehors des limites de la ville.

Le retrait de M. Abbas ne fait que confirmer l’évidence. Il est peu pro­bable que de telles élec­tions, y compris celle prévue en janvier pro­chain, se tiennent, compte tenu des ten­sions per­sis­tantes entre l’OLP et le Hamas, lequel contrôle Gaza. Le Hamas a par­ticipé aux élec­tions légis­la­tives de 2006 qui se sont tenues suite au retrait mili­taire des Israé­liens de Gaza. Mais le Hamas ainsi que d’autres groupes radicaux pales­ti­niens rejettent depuis long­temps le pro­cessus d’Oslo car il leur semble absurde d’envisager des élec­tions libres sous occu­pation israé­lienne. Le Hamas a le pouvoir d’empêcher le vote et a annoncé qu’il le ferait.

De plus, M. Abbas n’a pas aban­donné son poste de chef de l’OLP et de leader de sa plus grande com­po­sante, le Fateh, qui contrôle tou­jours la Cis­jor­danie. Et M. Abbas ne devrait pas démis­sionner à moins que le pré­sident du Conseil légis­latif pales­tinien, soutenu par le Hamas, ne prenne sa suite. Dans le même temps, aucun leader de l’OLP ne se pré­sentera à ces élec­tions sans l’accord tacite de M. Abbas, aval qu’il refusera d’accorder tant que l’on ne trouvera pas une solution viable au pro­blème de l’occupation. L’OLP devrait pro­fiter de la décision de M. Abbas parce qu’elle contribue à affaiblir le statut du pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne et ren­force le profil de son poste en tant que chairman du comité exé­cutif de l’OLP. Ce faisant, cela per­met­trait l’arrivée d’une nou­velle géné­ration de res­pon­sables poli­tiques et surtout une tran­sition au pro­cessus post-​​Oslo.

La vieille garde de l’OLP - des hommes comme Yasser Arafat et M. Abbas, qui ont permis le retour d’exil de l’Organisation de libé­ration avec les accords d’Oslo - a dominé le paysage poli­tique pales­tinien jusqu’à aujourd’hui. Après leur départ, les leaders pales­ti­niens nés sous l’occupation et qui sont passés par les prisons israé­liennes devraient prendre la relève. L’une des prin­ci­pales figures de cette nou­velle géné­ration est Marwan Bar­ghouthi, leader du mou­vement étudiant de l’Université de Birzeit dans les années 1980 et l’un des prin­cipaux orga­ni­sa­teurs de la pre­mière intifada, ce qui jus­tifia sa dépor­tation par Israël à la fin des années 1980. Il a été arrêté en 2002 et condamné à la prison à vie, accusé d’avoir organisé la seconde intifada et d’avoir ordonné quelques-​​unes des attaques militaires.

Bien qu’en prison, M. Bar­ghouthi a récemment été élu au Conseil central du Fateh et il devrait être rejoint par cer­tains de ceux qui ont été empri­sonnés par les Israé­liens. L’un d’eux est Jibril Rajoub, empri­sonné pendant 19 ans, déporté lors de la pre­mière intifada et qui est revenu pour prendre en charge les ser­vices de sécurité à la suite de la création de l’Autorité pales­ti­nienne. Un autre est Mahmoud Dahlan, lui aussi ancien pri­sonnier et ancien res­pon­sable de la sécurité ; mais un grand nombre de Pales­ti­niens le tiennent pour res­pon­sable de la perte de Gaza au profit du Hamas, ce qui amoindrit ses chances. Enfin, Nasser al-​​Qudwa, ancien repré­sentant de l’OLP aux Nations unies, est aussi sur les rangs. M. Qudwa, qui n’a jamais été direc­tement impliqué dans des acti­vités mili­taires ou de sécurité, pourrait être une figure de com­promis à la suc­cession de M. Abbas. Pour de nom­breux Pales­ti­niens, M. Qudwa, natio­na­liste discret et plu­ri­lingue (et neveu de Arafat), repré­sen­terait une alter­native accep­table tant au niveau régional qu’international.

Les mois à venir per­met­tront de savoir si, en effet, une nou­velle ère de la poli­tique pales­ti­nienne post-​​Oslo est sur le point de naître et si un nouveau leader, avec de nou­veaux par­tisans, sera à même de raviver la cause pales­ti­nienne. Celui qui l’emportera devra pré­senter une stra­tégie efficace pour mettre fin à qua­rante ans d’occupation mili­taire et per­mettre l’avènement d’un État véri­ta­blement indé­pendant qui réunirait sous sa ban­nière la majorité des Palestiniens.