L’alliance de l’Europe avec Israël

David Cronin, lundi 8 mars 2010

Pire encore que sa com­plicité dans la pro­pa­gation des men­songes israé­liens, l’UE s’est abs­tenue de tenir Israël pour res­pon­sable de ses crimes de guerre. … L’aspect le plus trou­blant de cette coopé­ration est la manière dont les sociétés israé­liennes d’armement sont devenues éligibles aux finan­ce­ments européens.

Un des travers de la spé­cia­li­sation dans les affaires de poli­tique euro­péenne, comme ce fut mon cas ces quinze der­nières années, est que cer­tains pré­sup­posés s’ancrent fer­mement dans votre cerveau. Long­temps, mon esprit cri­tique est resté en berne lorsque j’écoutais des hauts repré­sen­tants de l’Union euro­péenne parler du Moyen Orient. J’acceptais avec joie le dis­cours officiel selon lequel ils s’efforçaient de par­venir à une solution juste du conflit entre Israël et les Pales­ti­niens et qu’il serait insensé de laisser le dit pro­cessus de paix dans une situation de "san­glante mise de côté", selon les termes de Chris Patten, l’ancien com­mis­saire de l’Union Européenne.

Les attaques israé­liennes contre le Liban en 2006 et contre Gaza il y a seulement un peu plus d’un an ont illustré à quel point j’avais été naïf et crédule. Dans le premier exemple, Tony Blair avait empêché l’UE d’appeler for­mel­lement à un cessez-​​le-​​feu parce qu’il voulait qu’Israël se voie reconnu toute la latitude qu’elle jugeait néces­saire pour com­battre le Hez­bollah (le mas­sacre de civils Libanais par Israël pendant cette guerre de 33 jours n’avait pro­voqué guère plus que des décla­ra­tions de "regrets" de la part de Londres).

Il est vrai que l’UE avait demandé ins­tamment un arrêt de la vio­lence qu’Israël avait infligée au 1,5 million d’habitants de Gaza fin 2008, début 2009. Cependant, en qua­li­fiant l’agression de "dis­pro­por­tionnée," les membres les plus impor­tants de l’UE avaient impli­ci­tement approuvé la version israé­lienne des événe­ments - que tout avait été pro­voqué par les mis­siles que le Hamas lançait sur les villes de Sderot et d’Ashkelon au sud d’Israël. "Gaza étaient une crise en suspens," me disait Marc Otte, l’envoyé spécial de l’UE pour la paix au Proche Orient. "Croyez-​​vous que les Pales­ti­niens pou­vaient continuer à tirer des roquettes sur Israël sans qu’Israël réagisse ?"

Otte faisait une lecture déli­bé­rément sélective de l’histoire récente. Loin de sim­plement réagir à ce que le Hamas avait fait, Israël avait créé les condi­tions qui ont incité le Hamas à faire s’abattre dans la pous­sière ses armes rudi­men­taires (sans com­pa­raison, il faut le dire, avec les machines à tuer ultra-​​modernes de l’arsenal israélien). Dans les mois qui avaient précédé, le Hamas avait observé une ces­sation des hos­ti­lités avec Israël que l’Égypte avait obtenue en juin 2008. Cependant, tout changea le 4 novembre de cette année. Parce que le monde entier était surtout inté­ressé par l’élection par l’Amérique de son premier pré­sident noir, le décision israé­lienne de rompre le cessez-​​le-​​feu avec un raid sur Gaza qui avait tué six membres du Hamas était passée géné­ra­lement inaperçue à l’international. En consé­quence, la plupart des medias grand public avait ignoré le fait que les roquettes tirées par le Hamas sur le sud d’Israël venaient en repré­sailles pour le raid de novembre.

Pire encore que sa com­plicité dans la pro­pa­gation des men­songes israé­liens, l’UE s’est abs­tenue de tenir Israël pour res­pon­sable de ses crimes de guerre. L’enquête réa­lisée par une équipe nommé par l’ONU sous la direction de Richard Gold­stone, un juge Sud-​​Africain en retraite, sur la conduite de la guerre contre Gaza par Israël était aussi exhaustive que pos­sible compte tenu des cir­cons­tances (avec le refus de coopé­ration des auto­rités israé­liennes). Mais quand les 575 pages du rapport d’enquête ont été dis­cutées à l’Assemblée générale de l’ONU en novembre 2009, 22 des 27 États membres de l’UE ont refusé de l’adopter. Une conclusion majeure du rapport était qu’il n’y avait pas "d’objectif mili­taire jus­ti­fiable" der­rière dix des onze inci­dents qu’il a exa­minés et dans les­quels des civils ont été visés par Israël, s’est avérée trop gênante pour la plupart des gou­ver­ne­ments européens.

Alors qu’en 2009 cer­tains gros titres don­naient l’impression qu’il y avait des fric­tions entre les diplo­maties israé­lienne et euro­péenne sur tous les sujets, depuis le statut de Jéru­salem jusqu’à l’article du tabloïd suédois qui sug­gérait que les soldats israé­liens pré­le­vaient sys­té­ma­ti­quement les organes des cadavres de Pales­ti­niens, la réalité est qu’Israël jouit de rela­tions extrê­mement cor­diales et pro­fi­tables avec l’UE. Cette réalité a été mise en relief par Javier Solana, faisant un voyage d’adieu en Israël à l’automne, peu de temps avant sa démission du poste de chef de la diplo­matie euro­péenne. "Aucun pays exté­rieur au continent européen n’a le type de rela­tions avec l’Union euro­péenne qui est celui qu’a Israël," avait-​​il dit. "Israël, permettez-​​moi de le dire, est un membre de l’Union euro­péenne sans être membre de ses ins­ti­tu­tions. Elle est membre de tous les pro­grammes [de l’UE], elle par­ticipe à tous les programmes."

A mon sens, l’aspect le plus trou­blant de cette coopé­ration est la manière dont les sociétés israé­liennes d’armement sont devenues éligibles aux finan­ce­ments euro­péens. Avec Israël comme prin­cipal par­ti­cipant exté­rieur au "pro­gramme cadre" pour la recherche scien­ti­fique, l’UE est devenue la deuxième plus grande source de sub­vention de la recherche pour ce pays. Les offi­ciels de Tel Aviv avec qui j’ai discuté pré­voient que la par­ti­ci­pation israé­lienne au pro­gramme plu­ri­annuel, qui a démarré en 2007, aura rap­porté 500 mil­lions d’euros à son achè­vement en 2013.

Parmi les béné­fi­ciaires de ces sub­ven­tions, se trouve Motorola Israël. Israël par­ticipe à un pro­gramme de sur­veillance financé par l’UE connu sous le nom d’iDetect4All, qui met en œuvre des cap­teurs pour détecter des intru­sions dans des bâti­ments ou des sites de grande impor­tance écono­mique. Le concept der­rière iDetect4All est simi­laire à celui qui est der­rière le système radar que Motorola a ins­tallé dans 47 colonies israé­liennes de Cis­jor­danie ces cinq der­nières années. Le Jeru­salem Post a pré­senté ce système comme une "clôture vir­tuelle" qui utilise des caméras ther­miques pour repérer les per­sonnes non auto­risées à entrer dans les colonies.

Un autre béné­fi­ciaire des sub­ven­tions de l’UE est Israel Aerospace Indus­tries (IAI), le constructeur d’avions uti­lisés pour ter­ro­riser les civils pales­ti­niens. Cette entre­prise joue un rôle essentiel dans le projet "Ciel Propre" de l’UE, qui cherche à réduire la contri­bution de l’aviation au chan­gement cli­ma­tique en déve­loppant des moteurs d’avion moins pol­luants. Du fait qu’IAI s’est vu donner carte blanche par la Com­mission euro­péenne pour déposer des brevets sur toute inno­vation réa­lisée dans le cadre de ce projet, il est tout à fait envi­sa­geable que des avions uti­lisés dans de futurs bom­bar­de­ments de la Palestine auront été déve­loppés avec l’aide invo­lon­taire du contri­buable européen.

Il est hau­tement pro­bable que l’intégration d’Israël dans l’Union euro­péenne ira encore plus loin dans un avenir proche. En 2008, les chefs de la diplo­matie de l’UE ont approuvé un plan pour "rehausser" leurs rela­tions avec Israël au travers d’un "par­te­nariat pri­vi­légié" qui per­met­trait à Israël de faire partie du marché unique européen des biens et ser­vices. Les démarches pour donner un effet concret à ce rehaus­sement sont au point mort depuis en raison de la guerre contre Gaza et du malaise de cer­taines capi­tales euro­péennes devant la ligne dure du gou­ver­nement de Ben­jamin Neta­nyahou. Néan­moins, cer­taines étapes signi­fi­ca­tives ont été fran­chies ces der­niers mois. En novembre dernier, par exemple, un accord sur les échanges agri­coles a été finalisé aux termes duquel 80 % des pro­duits frais israé­liens et 95 % des ali­ments élaborés en Israël peuvent être exportés vers l’Union euro­péenne sans droits de douane. Un accord de coopé­ration entre Europol, l’agence poli­cière euro­péenne, et Israël a aussi été conclu (même s’il attend tou­jours d’être ratifié par les gou­ver­ne­ments euro­péens). Ceci en dépit de nom­breux rap­ports d’organisations des droits de l’Homme selon les­quels les détenus en Israël sont tor­turés de façon rou­ti­nière et en dépit des règles appli­cables depuis 1998 qui inter­disent Europol de traiter des données obtenues par des méthodes cruelles.

Un facteur qui a contribué à ouvrir la voie à cette coopé­ration est tout un ensemble d’organisations de lob­bying dédiées à la pro­motion d’Israël a com­mencé à se déve­lopper à Bruxelles. L’American Jewish Com­mittee, le Congrès Juif Européen et le B’nai Brith ont tous créé des bureaux des affaires euro­péennes ces toutes der­nières années, tandis qu’une alliance inter partis de députés euro­péens (European Friends of Israel) a été fondée en 2006. Ces orga­ni­sa­tions ont répondu à la révulsion générale de l’opinion publique devant l’agression israé­lienne en qua­li­fiant ceux qui cri­tiquent Israël, dont des juifs de gauche, d’antisémites (une affir­mation absurde sachant que la plupart des mili­tants soli­daires avec la Palestine abhorrent l’antisémitisme). Ils ont également fait valoir qu’il est dans l’intérêt de l’Europe de se lier à Israël parce que son économie est prospère et a fait preuve de rési­lience devant la récession écono­mique mondiale.

La machine de pro­pa­gande bien huilée a contribué à convaincre les déci­deurs poli­tiques qu’Israël devait être vue comme une sorte de Canada médi­ter­ranéen, un pays "normal" indus­trialisé pré­sentant de nom­breuses simi­la­rités avec l’Europe. Mais Israël n’est pas un pays normal, c’est un pays qui occupe illé­ga­lement le ter­ri­toire d’un autre peuple.

Les rela­tions tou­jours plus appro­fondies de l’UE avec Israël ne peuvent pas être dis­jointes des bru­ta­lités infligées au quo­tidien aux Pales­ti­niens. Plus ces rela­tions seront étroites, plus l’Europe devra s’accommoder de l’oppression de la Palestine. L’Union euro­péenne ne peut pas aider à résoudre les pro­blèmes du Moyen Orient si elle par­ticipe à l’aggravation de ces problèmes.