L’affaire Siné

Bernard Langlois, dimanche 3 août 2008

Il n’est pas incongru, dans un espace public aseptisé, de polé­miquer à grands ren­forts de noms d’oiseaux, c’est même recom­mandé – c’est sain, ça fouette le sang, ça réveille, ça ravigote –, mais il est des limites à ne pas franchir, l’accusation d’antisémitisme en est une, qui porte atteinte à l’honneur.

Mes lec­teurs régu­liers savent tout le bien que je pense du sieur Phi­lippe Val, ancien chan­sonnier très moyen­nement doué, devenu par d’obscures manœuvres directeur d’un titre sati­rique qui fut long­temps glo­rieux, Charlie Hebdo. On ne va pas revenir sur toutes les vilenies par ce mon­sieur dis­pensées chaque semaine, le long d’éditoriaux filan­dreux à pré­ten­tions phi­lo­so­phiques (qui lui ont valu le surnom de Spi­noval, tant il fait usage, à grands coups de cita­tions, de l’œuvre du ­philo­sophe marrane Spinoza), ni sur la patiente épuration conduite, dans une rédaction menée à la schlague, de tous éléments ayant osé contester la dérive avérée du journal vers des horizons quasi néo­con­ser­va­teurs (atlan­tisme, libé­ra­lisme, sio­nisme, isla­mo­phobie…) à l’opposé de ce que fut le vrai Charlie Hebdo d’antan : passons. Le renvoi de Siné, der­nière salo­perie en date, est une grosse bêtise, dont (peut-​​être) ce petit arri­viste de Val ne se remettra pas ; le pré­texte en est dégueu­lasse et grotesque.

Grosse bêtise, car Siné, à près de 80 balais, est une des grandes figures du journal et du dessin anar en général, au talent ico­no­claste et au courage poli­tique (notamment pendant la guerre d’Algérie) très lar­gement reconnus. La nou­velle de son licen­ciement a pro­voqué une levée de bou­cliers et la mani­fes­tation d’un soutien qui doivent lui faire chaud au cœur [1].

Pré­texte, car la vraie raison n’est pas du tout la crainte d’un procès qu’aurait envisagé de lui faire le fils Sarkozy, que Siné épin­glait dans sa der­nière planche avec son sens habituel de la nuance : en vérité, Siné était un des rares auteurs de Charlie qui se per­mettait encore de contester publi­quement le patron, et qui lui était encore ­rentré dans le lard récemment à propos d’une autre salo­perie, dirigée ce coup-​​là contre Denis Robert.

Pré­texte dégueu­lasse, parce qu’il n’y a pas d’injure plus grave, au regard de l’Histoire et de ce qu’elle nous a appris du sort du peuple juif, que de traiter quelqu’un d’antisémite : aux yeux d’un Siné (aux miens aussi du reste), il n’est pas incongru, dans un espace public aseptisé, de polé­miquer à grands ren­forts de noms d’oiseaux, c’est même recom­mandé – c’est sain, ça fouette le sang, ça réveille, ça ravigote –, mais il est des limites à ne pas franchir, l’accusation d’antisémitisme en est une, qui porte atteinte à l’honneur.

Pré­texte gro­tesque, enfin, car qui connaît Siné (l’homme et l’œuvre), ses goûts inter­lopes, son inter­na­tio­na­lisme de principe, sa phobie de toute idéo­logie cocar­dière, de tous sec­ta­rismes, de toutes reli­gions, de tous interdits en général, et son goût immodéré pour les pro­vo­ca­tions en tous genres – au demeurant, le meilleur des hommes, des époux, des pères et des amis des chats (qui le lui ont bien rendu !) –, qui le lit et rigole de ses pochades depuis des lustres sait qu’il n’a rien d’un raciste en général, ni d’un anti­sémite en par­ti­culier. Mais voilà : comme quelques autres, qui ont subi la même accu­sation gra­tuite, il sou­tient sans bar­guigner le peuple pales­tinien, depuis un demi-​​siècle sous le joug d’un État qui l’est, lui, raciste. Sinon dans ses prin­cipes, du moins dans sa poli­tique ordi­naire. Vous savez bien que L’accusation a été d’abord portée sur une radio par un agent d’influence israélien cou­tumier du fait (comment s’appelle-t-il, déjà ? Sar­ko­lo­vitch, un nom comme ça). Siné, fort natu­rel­lement, traîne ce peigne-​​cul en justice.

Pied gauche

Mais le plus triste, à mes yeux, est l’absence de réaction de la plupart des rédac­teurs de Charlie, les col­lègues de Bob : les vieux de la vieille se retournent, gênés, dans leur couche ; ou font mine de ne pas com­prendre ; ou, pour les plus frin­gants, toussent un peu en tétant leur havane : ils ont l’excuse d’être vieux, amortis, décorés, malades, voire déjà morts (seul Willem, à l’heure où je rédige, a signé la pétition de soutien). Les jeunes, eux, n’ont aucune excuse, sauf de pré­server leur car­rière (mais vu le barouf que pro­voque l’affaire, on va peut-​​être trouver des résis­tants de la der­nière heure…). Autrefois, c’était surtout la page 3 qui salissait les semelles quand par mégarde on mar­chait dessus ; aujourd’hui, c’est tout le journal qu’il vaut mieux contourner, quand on le croise sur un trottoir. À la rigueur, si l’on est super­sti­tieux, on peut y mettre le pied gauche.