L’affaire Salah Hamouri continue : un curieux traitement politique et médiatique

Énième rebondissement dans l’affaire Salah Hamouri. Son épouse enceinte Elsa Lefort a été expulsée de Jérusalem et il ne lui reste que quelques jours pour rejoindre la ville où elle doit accoucher pour que leur enfant puisse obtenir un statut de « résident permanent ». L’acharnement d’Israël sur l’ex-prisonnier politique franco-palestinien, emblématique des tentatives d’asphyxier la communauté palestinienne de Jérusalem, fait pourtant toujours aussi peu de bruit en France. Le journaliste Nadir Dendoune s’est penché sur ce silence médiatique dans un documentaire qui sera projeté à l’espace Paul Éluard à Stains vendredi 19 février 2016, suivi d’un débat.

Françoise Feugas, Orient XXI, mardi 9 février 2016

« Ma détention-expulsion ne découle pas d’un banal différend administratif mais bel et bien d’un choix politique délibéré ayant pour but de m’éloigner de Jérusalem et de mon époux, au moment même où n’importe quel couple souffrirait d’un tel éloignement forcé, aux derniers mois d’une grossesse et juste avant la naissance d’un premier enfant. » Ainsi s’exprimait Elsa Lefort dans les colonnes de L’Humanité, le 22 janvier 2016. L’épouse de Salah Hamouri, enceinte de sept mois, s’est vue interdire le retour à Jérusalem, où elle vit et travaille. Elle disposait pourtant d’un visa consulaire dit « de service » valable jusqu’en octobre 2016 obtenu par son employeur, le consulat général de France à Jérusalem. Les autorités israéliennes, qui lui avaient auparavant refusé un « visa d’épouse », prétendent qu’elle aurait dissimulé son statut marital. Mais surtout qu’étant mariée avec un homme qu’Israël considère comme un dangereux terroriste, elle constitue elle-même une menace pour la sécurité du pays.

Ceux qui ont suivi « l’affaire Salah Hamouri » comprennent aisément qu’il s’agit là du dernier épisode d’un acharnement de plus de dix ans à ruiner la vie sociale, familiale et professionnelle de ce jeune ex-prisonnier politique, né d’une mère française et d’un père palestinien. En empêchant son épouse de le rejoindre et de mettre au monde leur enfant à Jérusalem, les autorités israéliennes privent le futur bébé du statut de « résident permanent » que possèdent les Palestiniens de Jérusalem-Est. Un statut spécial, créé à la suite de l’occupation israélienne de Jérusalem-Est en 1967, sans lequel ils ne peuvent pas résider dans leur ville. Autant dire que c’est l’avenir même de cette famille qui est en jeu. Son histoire est aussi celle de centaines de familles qui subissent la politique démographique israélienne à l’œuvre à Jérusalem (refus du regroupement familial en particulier) et la volonté de pousser dehors les binationaux politisés avec une attache à l’étranger.

Procès d’intention

Salah Hamouri, le futur père, est né et a grandi à Jérusalem. Il est arrêté le 13 mars 2005 lors d’un banal contrôle à un checkpoint. On l’accuse d’appartenir au Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), parti politique membre de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) — mais considéré comme une organisation terroriste par Israël —, et surtout d’avoir eu l’intention d’assassiner le rabbin Ovadia Yossef, leader spirituel du parti religieux ultra-orthodoxe Shass. La seule « preuve » dont dispose la justice est le fait que Salah Hamouri soit passé en voiture, trois mois avant son arrestation, devant le domicile du rabbin.

Après trois ans de détention préventive au cours desquels un tribunal militaire se réunit plus de vingt fois pour tenter d’étayer en vain ces accusations, son avocate Lea Tsemel lui conseille d’utiliser le principe du « plaider coupable » (dit aussi « plaidoyer de marchandage », en anglais plea bargain) selon lequel une réduction de peine peut être demandée par un procureur en échange d’un aveu de culpabilité de la part de l’accusé. Il écope donc de sept ans d’emprisonnement, au lieu des quatorze années dont le menaçaient les juges militaires. Et les effectuera presque entièrement, à deux mois près : il fera en effet partie du second contingent de prisonniers politiques palestiniens échangés le 18 décembre 2011 contre la libération de Gilad Shalit, le soldat tankiste franco-israélien capturé par des combattants palestiniens le 25 juin 2006 dans la bande de Gaza.

Après sa libération, Salah Hamouri reprend des études de droit dans le but de devenir avocat. Mais la trêve est de courte durée : deux arrêtés militaires sont pris contre lui en 2015, lui interdisant de se rendre dans les territoires occupés palestiniens et l’empêchant ainsi de finir son cursus d’études — ses cours se déroulent à Ramallah. Sa vie est à l’image de celle de tant de Palestiniens à Jérusalem, en butte à une politique d’asphyxie qui se poursuit dans l’indifférence de la communauté internationale.

« Deux poids-deux mesures »

Le sort du soldat Gilad Shalit a fait couler beaucoup d’encre et suscité beaucoup d’émoi en France. Son portrait géant est placardé à l’entrée de la mairie de Paris, ville dont il est fait citoyen d’honneur en décembre 2008. Des milliers de manifestants réclament sa libération. Dans les nombreuses dépêches de l’AFP qui lui sont consacrées, on parle à son propos, systématiquement, de violation des droits humains, du droit international et on évoque les Conventions de Genève. Sa famille est reçue à l’Élysée par le président Nicolas Sarkozy.

Rien de tout cela pour le civil Salah Hamouri, pourtant tout aussi Français et surtout condamné sans preuve pour « délit d’intention ». Retranchée derrière le jugement de première instance du tribunal militaire contre lequel Salah Hamouri ne fait pas appel, la classe politique française se garde de toute gesticulation diplomatique et les médias dominants suivent. La première dépêche de l’AFP tombe le 20 octobre 2008, soit trois ans après l’arrestation et l’emprisonnement du jeune homme, sous le titre : « Paris demande ‘un geste de clémence’ pour le Franco-Palestinien Salah Hamouri ». Mais la France ne réclamera jamais ni la justice ni le respect de ses droits fondamentaux qui, aux dires de Léa Tsemel, ont pourtant été bafoués « dès le début. »

Parler du silence

Un jour de novembre 2009, le comédien François Cluzet rompt le silence en interpellant au journal télévisé de France 2 les politiques et les médias. Les images d’archives de cette intervention télévisée débutent le documentaire de Nadir Dendoune, L’affaire Salah Hamouri. Le film retrace l’histoire du silence et de l’inertie politique, entremêlant archives, témoignages et analyses de spécialistes d’Israël et de la Palestine, journalistes et chercheurs.

Ainsi, Gwenaëlle Lenoir, ex-grand reporter à France 3, rappelle qu’Israël étant considéré comme un État démocratique, la foi en sa justice est telle qu’on considère que si Hamouri a été condamné, c’est qu’en effet il a fait quelque chose. Ou on fait semblant de le croire. Et on s’empresse d’oublier que la justice israélienne est à deux vitesses, et que concernant les Palestiniens c’est une justice militaire qui s’applique. « On ignore ce fait jusque dans les rédactions. Les possibilités de défense sont réduites, on ne dépend pas du même droit. »

Le « deux poids deux mesures » politique entraîne de façon quasi automatique son pendant médiatique. Pour Benjamin Barthe, journaliste au Monde, nous sommes tributaires d’une histoire, en l’occurrence celle de la Shoah, et du récit héroïco-mythique de la création d’Israël dans les années 1950. En boucle, car cela pèse aussi, ajoute l’historien et essayiste Dominique Vidal, dans les réactions du corps politique français -– et donc dans les médias. Richard Prasquier, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), explique quant à lui que lorsque les médias mettent en cause Israël, « c’est grave parce que ça génère de l’hostilité qui se traduit par de l’antisionisme, donc de l’antisémitisme. » Pour Dominique Vidal — et pour le réalisateur Nadir Dendoune —, c’est au contraire cette position, avec toutes les conséquences qu’elle induit, qui alimente l’antisémitisme.

L’ex-correspondant de France 2 à Jérusalem Charles Enderlin, lui, déclare n’avoir pas de réponse. Avec Patrick Le Hyaric, directeur de L’Humanité, il évoque cependant les pressions subies par les journalistes et les organes de presse, voire des personnalités, quand ils prennent fait et cause pour les Palestiniens. Un reportage de France 2 dans l’émission « Un œil sur la planète », diffusé le 3 octobre 2011, a par exemple suscité une tempête de réactions, du Crif à l’ambassade d’Israël, accusant la chaîne d’antisémitisme. La campagne a été très dure : communiqués, accusations, envois de très nombreux courriels, SMS, appels à la direction de France 2. « Il est extrêmement difficile, lorsqu’on est envoyé spécial ou permanent, de couvrir la situation des Palestiniens en Cisjordanie et dans une certaine mesure à Gaza, et bien entendu à Jérusalem-Est », témoigne Gwenaëlle Lenoir. Au nom d’un « équilibre » dans le traitement de l’information qui n’a jamais existé entre l’occupant et l’occupé, mais qui continue malgré tout d’être régulièrement avancé.

Un film de salut public

Nadir Dendoune savait que ce serait difficile de faire un film sur Salah Hamouri, c’est pourquoi il a choisi de le produire lui-même, en faisant appel au crowdfunding pour le financer. Difficile, mais pas impossible ; le film est en boîte en mai 2015. Pour son précédent film Palestine (2011), une cinquantaine de projections avaient pu être programmées, en France, au Canada et à Ramallah. Confiant, Nadir Dendoune fait donc jouer à nouveau son réseau professionnel, mais il n’obtient cette fois presque pas de réponses. « Trop court », lui dit-on ; ou « ce n’est pas le moment ». Dans la plupart des cas, c’est le silence, même sur Internet, et même de la part de ceux avec qui il avait organisé des projections-débats pour Palestine. Bien sûr, « un film sur la Palestine, ce n’est jamais très simple », reconnaît-il. Mais là, le malaise est plus profond. » Un malaise dont il dit qu’il est contre-productif : « on laisse un boulevard aux complotistes » et contradictoire avec le soi-disant « esprit Charlie » : peut-on, oui ou non, parler de tout ?

Ainsi, son propre film est-il à son tour victime d’un silence qu’il a voulu précisément dénoncer. « Rien de pire qu’une parole frustrée », conclut le journaliste qui ne baisse pas les bras. Il entend bien continuer à débattre du silence médiatique et de l’auto-censure des rédactions avec qui voudra. Alors, quand il affirme avoir fait « un film de salut public », on se prend à le croire.