L’Iran, une puissance virtuelle ?

Jean-​​Paul Chagnollaud, samedi 31 mai 2008

Il n’est plus pos­sible désormais d’aborder les pro­blèmes poli­tiques du Proche-​​Orient sans prendre en compte le rôle et l’influence de l’Iran que ce soit au Liban, en Syrie, en Iraq ou dans le conflit israélo-​​palestinien.

L’émergence de ce pays n’est en rien une nou­veauté car his­to­ri­quement la Perse a tou­jours occupé une place impor­tante dans cette région ; pendant des siècles, les grands équi­libres régionaux repo­saient avant tout sur les rap­ports de forces qu’entretenaient ce grand pays et l’Empire ottoman. A une époque plus récente, l’Iran du Shah était un Etat avec lequel il fallait compter mais la per­ception qu’on pouvait en avoir en Occident était dif­fé­rente de celle d’aujourd’hui puisqu’il était un de ses alliés pri­vi­légiés sur lequel les Etats-​​Unis s’appuyaient pour leur poli­tique dans la région. Dans cette confi­gu­ration, l’Iran du Shah par­ti­cipait à l’équilibre stra­té­gique du Proche-​​Orient dans le contexte de la Guerre froide face à l’Union sovié­tique for­tement implantée en Syrie, en Iraq et en Egypte, jusqu’au revi­rement de Anouar El Sadate au début des années 70.

Cet équi­libre a disparu en plu­sieurs séquences assez proches les unes des autres. D’abord, il y eut la révo­lution isla­mique presque immé­dia­tement acca­parée par la guerre contre l’Iraq qui allait durer jusqu’en 1988. Ce conflit ter­rible et dévas­tateur, qui a neu­tralisé les deux pays pendant huit ans, a fait le jeu de bien d’autres acteurs sur la scène inter­na­tionale. L’Occident sou­tenait l’Iraq pour contrer ce qu’il per­cevait comme une menace isla­miste tandis qu’Israël, qui avait tout intérêt à ce que ce conflit perdure, sou­tenait l’Iran en sous-​​main pour contribuer à abattre le régime de Saddam Hussein considéré comme son ennemi poten­tiel­lement le plus dan­gereux ; c’est d’ailleurs au tout début de cette guerre que le gou­ver­nement de Begin fit détruire par son aviation la cen­trale nucléaire d’Osirak (en 1981).

Ensuite, il y eut la pre­mière guerre du Golfe, en 1992, qui a com­mencé à changer, en pro­fondeur, la donne stra­té­gique ; l’Iraq en est sorti très affaibli avec une réduction consi­dé­rable de ses capa­cités mili­taires, un abandon forcé de ses pro­grammes d’armes de des­truction mas­sives et la perte de la maî­trise de son espace aérien étroi­tement sur­veillé par les Etats-​​Unis et la Grande-​​Bretagne.

Enfin, moins de dix ans plus tard (en mars 2003), l’invasion de ce pays par les Etats-​​Unis a ouvert une étape majeure dans la recom­po­sition des équi­libres stra­té­giques de la région. Sous le choc, le régime de Saddam Hussein s’est effondré tandis que la société ira­quienne se fis­surait en de mul­tiples frag­ments suivant les vieux cli­vages eth­niques et com­mu­nau­taires (sun­nites, chiites et kurdes) qui n’avaient, en fait, jamais été dépassés

Même si les vio­lences semblent moins dra­ma­tiques en 2008 que les années pré­cé­dentes, les pro­blèmes de fond demeurent et il faudra beaucoup de temps avant que l’Iraq ne retrouve son unité si jamais il y par­vient un jour. Cela paraît d’autant plus dif­ficile que ce pays, créé de toutes pièces en 1920 par les Bri­tan­niques après un mar­chandage de fron­tières avec la France, n’a jamais connu de véri­table unité nationale autre que celle – fictive et illu­soire – imposée par la guerre et la vio­lence extrême d’un appareil d’Etat capable de toutes les hor­reurs contre sa propre popu­lation : arres­ta­tions arbi­traires, assas­sinats ciblés, mas­sacres sur une grande échelle, dépor­ta­tions, uti­li­sation d’armes chimiques…

Désormais, avec l’effondrement de l’Iraq, l’Iran n’a plus de rival arabe capable de s’opposer à sa puis­sance poten­tielle dans cette partie du Moyen-​​Orient. C’est comme si l’équilibre qui avait tou­jours existé entre l’Empire ottoman et la Perse dis­pa­raissait dans la mesure où l’Iraq pouvait, vis-​​à-​​vis de Téhéran, tenir le rôle qui fut jadis celui de la Sublime Porte.

Le bou­le­ver­sement qui s’amorce est donc consi­dé­rable puisque l’Iran débar­rassé, malgré lui, de son rival his­to­rique et fort de ses immenses réserves de pétrole et de gaz peut, à terme, s’affirmer comme la grande puis­sance de la région. Les pre­miers sans doute à avoir compris la portée de ces chan­ge­ments décisifs sont les Israé­liens qui, dès le len­demain de la pre­mière guerre du Golfe, ont com­mencé à beaucoup s’intéresser au devenir de l’Iran.

C’est par rapport à ces nou­velles pers­pec­tives qu’il convient de situer la volonté de Téhéran de se doter de la tech­no­logie nucléaire [1], en reprenant en partie le projet déjà porté par le Shah et qui avait été aban­donné par le nouveau régime. Selon le dis­cours officiel, cette démarche ne ser­virait que des objectifs scien­ti­fiques et tech­niques pour déve­lopper la recherche et mettre en ouvre un pro­gramme élec­tro­nu­cléaire qui, à terme, per­met­trait d’utiliser autrement une partie des revenus du pétrole. Cette argu­men­tation n’a convaincu ni les Etats-​​Unis, ni l’Union euro­péenne, ni la Russie, ni la Chine et ce d’autant moins que ce pro­gramme d’enrichissement et de retrai­tement resté secret n’a été découvert qu’en 2002 à la suite des révé­la­tions faites par les Moud­ja­hi­dines du peuple et confirmées très vite par l’AIEA. La com­mu­nauté inter­na­tionale n’aurait sans doute pas eu les mêmes soupçons si les Ira­niens avaient joué le jeu de la trans­pa­rence dès le début.

L’accord de Paris remis en cause

Tou­jours est-​​il que depuis cette date le bras de fer entre l’Iran et l’AIEA puis le Conseil de sécurité n’a pas cessé ; le conseil des gou­ver­neurs de l’AIEA a adopté plu­sieurs réso­lu­tions suc­ces­sives à partir de sep­tembre 2003 pour appeler Téhéran à faire preuve de trans­pa­rence et sus­pendre les acti­vités en cause.

En octobre 2003, lors d’une visite dans la capitale ira­nienne des trois ministres des Affaires étran­gères (français, bri­tan­nique et allemand), l’Iran s’était engagé à coopérer avec l’AIEA, à signer [2] et à mettre en ouvre un pro­tocole addi­tionnel ren­forçant les pos­si­bi­lités d’inspection et à sus­pendre l’enrichissement et le retrai­tement. L’accord de Paris par lequel l’Iran s’engageait à arrêter ces acti­vités a été remis en cause en août 2005, au len­demain de l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad.

C’est pourquoi le conseil des gou­ver­neurs de l’AIEA a décidé, en février 2006, de saisir le Conseil de sécurité des Nations unies qui, quelques semaines après, adoptait une décla­ration pré­si­den­tielle réaf­firmant les demandes de l’AIEA. L’Iran ne tint aucun compte de cette décla­ration puisque le gou­ver­nement annonçait dès le mois d’avril qu’il faisait fonc­tionner avec succès une unité de 164 cen­tri­fu­geuses d’uranium à Nantaz. Réunis à Vienne en juin 2006, les ministres des Affaires étran­gères des cinq membres per­ma­nents du Conseil de sécurité et de l’Allemagne aux­quels s’était joint le repré­sentant de l’Union euro­péenne sont par­venus à un accord sur un nouvel ensemble de pro­po­si­tions visant à résoudre le pro­blème en donnant aux Ira­niens la pos­si­bilité de pour­suivre un pro­gramme nucléaire paci­fique avec l’aide de la com­mu­nauté inter­na­tionale en échange de leur accep­tation des demandes for­mulées par l’AIEA.

En appui à ces pro­po­si­tions, le Conseil de sécurité a adopté le 31 juillet 2006 une réso­lution (1696) qui « endosse » l’offre, demande « une coopé­ration com­plète avec l’AIEA » et rend « obli­ga­toire la sus­pension des acti­vités sen­sibles ». Fin août, M. El Baradei, directeur général, de l’AIEA remettait un rapport aux Nations unies indi­quant que le pro­gramme nucléaire iranien n’était tou­jours pas en conformité avec la réso­lution 1696. Dans ces condi­tions, et comme il l’avait annoncé, le Conseil de sécurité se saisit à nouveau du pro­blème pour adopter une nou­velle réso­lution beaucoup plus contrai­gnante pour imposer des mesures dont la mise en ouvre et l’exécution ont un caractère obli­ga­toire à l’égard de tous les Etats membres puisqu’elle s’appuie sur l’article 41 du cha­pitre VII de la Charte. Ces mesures com­portent notamment un embargo général à l’égard des « matières, équi­pe­ments, biens et tech­no­logies… sus­cep­tibles de contribuer à l’enrichissement, au retrai­tement ou à l’eau lourde ou à la mise au point de vec­teurs d’armes nucléaires » et une série de sanc­tions très pré­ci­sément ciblées.

Devant le refus iranien de se plier à ces exi­gences, le Conseil adopta alors à l’unanimité la réso­lution 1747, le 24 mars 2007, qui intro­duisait de nou­velles mesures visant à pousser l’Iran à pri­vi­légier la négo­ciation. Une semaine plus tard, l’Iran faisait savoir qu’il n’était plus engagé par cer­taines dis­po­si­tions de ses accords avec l’AIEA et, en avril, le pré­sident Ahma­ni­dejad annonçait que le pro­gramme d’enrichissement était entré « dans une phase indus­trielle ». Depuis, malgré de mul­tiples dis­cus­sions dans les dif­fé­rentes ins­tances inter­na­tio­nales, rien de fon­da­mental n’a bougé dans ce dossier. D’où une nou­velle réso­lution du Conseil de sécurité le 3 mars 2008 qui ren­force encore les sanc­tions. La réaction ira­nienne ne s’est pas fait attendre puisque dès le len­demain de son adoption, l’ambassadeur iranien aux Nations unies, relayé sans la moindre nuance cri­tique par les medias du pays, estimait que ce texte était « injuste et irra­tionnel » tandis que Mahmoud Ahma­ni­dejad déclarait que « cette réso­lution anti-​​iranienne allait entamer la cré­di­bilité du Conseil de sécurité ». Un éditorial de la presse ira­nienne paru dans Iran Times résume bien la ligne offi­cielle : après s’être étonné que ce texte tombe quelques jours après que le dernier rapport de l’AIEA se soit montré plutôt ouvert aux thèses ira­niennes, le jour­na­liste estime que les pays occi­dentaux ont utilisé cer­tains de ses « aspects négatifs » pour faire pression sur le Conseil de sécurité et péna­liser l’Iran ; et il conclut ainsi : « Alors que va-​​t-​​il se passer main­tenant ? Rien ne va détourner notre pays de continuer dans la voie d’un pro­gramme nucléaire pacifique ».

Sortir de l’alternative bombardeur-​​bombardé

Le vice-​​ministre des Affaires étran­gères que j’ai ren­contré à Téhéran à ce moment-​​là m’a lon­guement expliqué que les sanc­tions ne gênaient pas l’Iran et que, de toutes façons, le Conseil de sécurité ne pourrait guère aller plus loin dans cette voie sans ren­contrer l’opposition de la Russie et de la Chine. Cette position offi­cielle ne reflète sans doute pas tout à fait une réalité beaucoup plus contrastée d’autant qu’il faut dis­tinguer les sanc­tions votées par le Conseil de sécurité de celles que les Etats-​​Unis ont mis en place de manière uni­la­térale dans le secteur financier en per­suadant de grandes banques de ne plus col­la­borer avec leurs homo­logues ira­niennes. Ces sanc­tions finan­cières gênent incon­tes­ta­blement l’économie ira­nienne en empê­chant ses entre­pre­neurs de s’insérer nor­ma­lement dans le circuit ban­caire inter­na­tional. Comme ils ne peuvent plus traiter direc­tement, ils doivent recourir à des inter­mé­diaires, ce qui ral­longe les cir­cuits et rend plus chères les tran­sac­tions. Cela affecte beaucoup le secteur privé, par ailleurs déjà assez fragile. S’il est dif­ficile d’évaluer la portée de ces déci­sions, il est clair qu’elles pèsent et pèseront davantage encore dans les mois qui viennent sur le pays, ce qui ne veut pas dire sur le régime lui-​​même. Et c’est toute l’ambiguïté de ce type de poli­tique déjà mise en ouvre ailleurs et il n’y a pas si long­temps de manière infi­niment plus dras­tique contre l’Iraq. On l’a peut-​​être oublié mais l’embargo qui pendant des années a pris ce pays en tenaille a touché gra­vement des pans entiers de la popu­lation sans pour autant affecter le régime qui s’en est très bien accommodé. Les sanc­tions tou­chant direc­tement la sphère nucléaire seront sans doute aussi effi­caces pour ralentir le pro­gramme nucléaire d’autant que les cir­cuits clan­destins qui avaient permis à l’Iran d’avancer sont mieux connus et donc sans doute mieux sur­veillés même si, par défi­nition, les réseaux clan­destins savent s’adapter aux retour­ne­ments de situation comme a su le faire, pendant des années, celui du docteur Khan.

Quoi qu’il en soit la com­mu­nauté inter­na­tionale n’a pas d’autre choix que de continuer cette poli­tique pour obliger Téhéran à négocier dans la trans­pa­rence ; compte tenu de l’importance des conces­sions et des coopé­ra­tions qu’elle est prête à faire, l’Iran aurait sans doute tort de continuer à tenir ce dis­cours radical qui ne peut que l’isoler davantage encore ; même la Russie a insisté très for­tement auprès de l’Iran pour que les termes des réso­lu­tions des Nations unies soient mis en ouvre. La négo­ciation est la seule voie pos­sible pour ne pas s’enfermer dans cette alter­native où le choix ne serait plus qu’entre un Iran doté de la bombe ou un Iran bom­bardé pour reprendre la formule du pré­sident Sarkozy. Un Iran bom­bardé plon­gerait cer­tai­nement la région dans un indes­crip­tible chaos d’autant que Téhéran aurait bien des pos­si­bi­lités de repré­sailles. Un Iran doté de la bombe aurait de graves consé­quences sur le régime de non-​​prolifération qui ne s’en relè­verait sans doute pas et sur Israël qui verrait ainsi dis­pa­raître son monopole nucléaire dans la région.

Un discours rideau de fumée

Il se joue dans cette affaire dif­ficile une sorte de partie de poker inter­na­tional où les pos­tures et les dis­cours des acteurs semblent peser plus lourd que la réalité des jeux dont chacun dispose vraiment. Et de ce point de vue, on peut penser que le dis­cours radical et popu­liste du pré­sident iranien n’est pas en phase avec les moyens réels dont il dispose. Il y a pro­ba­blement dans son attitude une part de bluff qui peut en fait très mal tourner. On a en effet l’impression que ce dis­cours pro­vo­cateur est au moins autant à des­ti­nation de son opinion publique, et sans doute aussi de la rue arabe, que de la com­mu­nauté inter­na­tionale. Il pro­voque comme s’il avait la conviction que les menaces contre l’Iran res­teront purement ver­bales. Or aujourd’hui tout porte à croire que l’Iran n’a pas les moyens de ce jeu dan­gereux. Son armée autant qu’on puisse le savoir n’a cer­tai­nement plus les moyens qu’elles pou­vaient avoir jadis, et surtout sur le plan écono­mique, même si c’est un pays riche en pétrole, les choses vont mal avec une inflation qui tourne autour de 20 % et un chômage important qui touche beaucoup de jeunes [3].

On peut ainsi penser que le dis­cours enflammé du pré­sident iranien est une manière de tenter de faire oublier l’échec du régime sur le plan écono­mique et social. Ce qui peut le conforter dans cette attitude et aggraver encore les risques d’une telle posture sur le plan inter­na­tional. Dès lors, on voit bien l’une des contra­dic­tions majeures de cette crise : l’Iran se com­porte comme une puis­sance régionale alors qu’elle n’est sans doute aujourd’hui encore qu’une puis­sance vir­tuelle dis­posant beaucoup plus d’un pouvoir de nui­sance que d’une véri­table capacité d’influence. Mars 2008

 [1]

[1] Notes

1. Tariq Khaïtous, Nucléaire iranien, ce que veut véri­ta­blement Téhéran, Confluences-​​​​Méditerranée, n° 60.

2. La signature a eu lieu en décembre 2003 mais l’accord n’a tou­jours pas été ratifié.

3. Sepideh Far­khondeh, Sociéte civile en Iran, Mythes et réa­lités. L’Harmattan, 2008.