L’Invention tragique du Moyen-Orient

Abis Sébastien, Futuribles, vendredi 12 mai 2017

Le Moyen-Orient cristallise les tensions internationales. Ce constat, connu et omniprésent dans l’actualité, ne doit pas masquer les ressorts historiques et géopolitiques de cette sismicité régionale. Les blocages sur le dossier israélo-palestinien, le terrorisme djihadiste, les guerres civiles en Irak et en Syrie, les secousses chroniques au Liban, la vulnérabilité de la Jordanie, sans oublier les ingérences de puissances extérieures sur les affaires moyen-orientales rarement traitées par les seuls protagonistes locaux : autant de dynamiques qui perdurent depuis des années, voire des décennies, positionnant la région du Moyen-Orient parmi celles où les inconnues stratégiques sont les plus nombreuses et les plus complexes.

Le nouvel essai proposé par Pierre Blanc et Jean-Paul Chagnollaud, deux universitaires reconnus pour leur expertise de terrain et leurs analyses pluridisciplinaires des enjeux au Moyen-Orient, a le mérite de replacer le chaos contemporain de la zone dans une perspective historique longue, au sein de laquelle les accords opérés par les États européens il y a un siècle prennent une résonance significative. Dans les années 1920, la Grande-Bretagne et la France tracent des frontières artificielles, à leur convenance réciproque, suite aux décisions prises en commun dès 1916 à travers cet accord devenu fameux et baptisé « Sykes-Picot », du nom des deux diplomates ayant œuvré à cet équilibre. Mais celui-ci n’est que favorable aux puissances coloniales. Le processus est mal perçu par des populations locales déjà épuisées par les violences politiques et sociales. De manière arbitraire sont ainsi créés la Syrie, l’Irak, la Jordanie et le Liban, tandis que les peuples kurde et palestinien se retrouvent marginalisés dans cette reconfiguration territoriale.

Loin d’apporter de la stabilité et de la coopération au Levant, le tournant des années 1920 plonge le Moyen-Orient dans la confusion, la frustration et le ressentiment. C’est une étape majeure dans la tragédie régionale que nous connaissons actuellement. Les replis communautaires explosent à partir de cette séquence où l’on invente des lignes de démarcation fictives dans une zone longtemps soumise au joug de l’empire Ottoman. Tout se passe comme si les sociétés locales n’avaient jamais droit à exprimer leurs propres aspirations. Les intérêts des autres priment sur ceux des premiers concernés. Les multiples communautés locales sont instrumentalisées au fil des arrangements entre vainqueurs de la Première Guerre mondiale.

Ces transactions s’avèrent d’autant plus problématiques que les visions stratégiques de la France et de la Grande-Bretagne ne sont pas véritablement complémentaires dans ce Moyen-Orient découpé. Pour Londres, depuis la promesse faite en 1917 au mouvement sioniste par lord Balfour, la construction d’un foyer national juif en Palestine devient l’un des moteurs de la politique britannique dans la région. En outre, comme les deux auteurs le montrent brillamment, la conférence de la paix de Paris en 1919 témoigne d’une véritable contradiction : les délégations arabe et kurde qui s’expriment au nom des peuples démographiquement majoritaires sont marginalisées alors que ceux qui représentent les minorités, comme Les libanais du mont Liban ou les sionistes, occupent le devant des négociations. Ce sont donc elles qui obtiendront le plus de résultats tangibles à l’issue de ces discussions diplomatiques. L’émir Fayçal pour les peuples arabes, et Chérif Pacha pour les Kurdes, sont les deux grands perdants de la conférence. Quant aux Arméniens, et malgré le drame de 1915 infligé par la tutelle ottomane, leurs exigences nationales sont ignorées. L’ouvrage consacre donc une partie spécifique à ces peules dont le sort demeure incertain, avec une attention qui se teinte d’inquiétude vis-à-vis des Palestiniens, plus divisés que jamais et dont l’enfermement, notamment à Gaza, semble susciter de l’indifférence tant le conflit en Syrie est venu les éclipser, depuis 2011, des écrans radars médiatiques et politiques.

La qualité de cet essai réside dans ce rappel minutieux du virage stratégique des années 1920 pour ensuite mieux comprendre la succession de crises et de tragédies dont est victime le Moyen-Orient depuis. Les révoltes populaires y ont été écrasées par les forces coloniales durant l’entre deux-guerres. Puis, après leurs indépendances respectives en 1932, 1943 et 1946, l’Irak, le Liban et la Syrie ont connu des trajectoires politiques différentes mais caractérisées par une série de dérives communes : polarisation communautaire progressive, logiques de prédation du pouvoir et des richesses par des clans, domination des faits d’armes, oppression des populations… Ce livre, dont l’une des forces réside aussi en sa capacité de synthétiser et d’illustrer (grâce à de l’iconographie au fil des pages) de manière très pédagogique les évolutions moyen-orientales depuis un siècle, se termine par une partie revenant sur les ingérences de la part de puissances dont les actions auront souvent pesé sur les destructions étatiques. Après la Grande-Bretagne et la France, ce fut la période américaine et soviétique, puis celle élargie aux ambitions de la Turquie, de l’Arabie Saoudite ou de l’Iran. Ces ingérences permanentes ne semblent pas étrangères à l’état de décomposition du Moyen-Orient.

La lecture de ce livre paraît donc indispensable pour deux raisons. Premièrement, il replace sur les temps longs de l’Histoire le chaos terrifiant dans lequel le Moyen-Orient se trouve actuellement, en prenant soin, objectivement, de rappeler les parts de responsabilité respectives. Deuxièmement, il redonne de la centralité aux frontières, enjeu majeur dans cette région du monde où rares seront les signaux favorables à la paix tant que cette question restera posée.

BLANC Pierre et CHAGNOLLAUD Jean-Paul , « L’Invention tragique du Moyen-Orient », Autrement, 2017.