L’Initiative de Genève : une chance pour la paix ?

Michel Staszewski, samedi 3 janvier 2004

Cet article prend sa place dans la série des contri­bu­tions ayant trait à ladite Ini­tiative de Genève que nous avons publiées sur le site. L’apparent réa­lisme poli­tique, face à une situation certes tra­gique, conduit de nom­breux obser­va­teurs et, y compris de forces qui ont mani­festé leur soli­darité avec la résis­tance du peuple pales­tinien, à faire l’impasse sur le sens effectif de ces accords pour l’essentiel du peuple pales­tinien et des peuples opprimés de la région.

Cer­tains se laissent enivrer par ce « gioco delle parte » autrement ce jeu où chacun tient son rôle entre le gou­ver­nement Sharon qui attaque le « Pacte de Genève » et ses ini­tia­teurs, dont les liens avec un secteur de l’administration Bush et ses agences ainsi que l’appareil répressif de l’Etat sio­niste ne sont pas nouveaux.

L’article de Michel Stas­zewski expose les prin­cipaux points d’ombre de ces « accords vir­tuels » et donc qui se veulent précis qui per­mettent de jeter la lumière sur la signi­fi­cation de cette opé­ration arti­fi­cieuse. Réd.

À en croire les grands médias, la paix et la récon­ci­liation tant attendues seraient enfin à portée de main. Aban­donnant la poli­tique « des petits pas », des per­son­na­lités cou­ra­geuses, tant pales­ti­niennes qu’israéliennes, se seraient atta­quées à toutes les ques­tions dif­fi­ciles et auraient trouvé, pour chacune d’entre elles, et dans les moindres détails, la meilleure solution pos­sible. Il suf­firait que les opi­nions publiques israé­lienne et pales­ti­nienne portent au pouvoir des repré­sen­tants poli­tiques par­tisans de l’initiative de Genève pour que ce conflit, vieux de plus d’un siècle, soit résolu. Une lecture attentive du contenu de ce projet d’accord me conduit à un jugement très différent.

Le texte publié est, tout d’abord, très incomplet. Il est dépourvu de ses très nom­breuses annexes censées fournir les détails de chacun de ses articles. C’est ainsi que manquent des éléments aussi impor­tants que la déli­mi­tation exacte des ter­ri­toires res­pectifs ou la com­po­sition des groupes de civils et de mili­taires chargés de veiller à l’application des accords. Et le pro­blème essentiel de la répar­tition des res­sources en eau n’est pas du tout abordé.

D’autre part, le caractère extrê­mement dés­équi­libré de ce document le rend dif­fi­ci­lement accep­table pour la grande majorité des Pales­ti­niens, qu’ils résident en Palestine, en Israël ou ailleurs. Examinons-​​en quelques points.

Le ter­ri­toire de la Palestine man­da­taire serait divisé sur base de la fron­tière du 4 juin 1967, c’est-à-dire que 78% des terres seraient attri­buées à l’État d’Israël et 22% à l’État de Palestine.

Rap­pelons que le principe de cette répar­tition très inégale est offi­ciel­lement accepté par l’OLP depuis les Accords d’Oslo de 1993.

Les négo­cia­teurs israé­liens ont cependant obtenu l’échange de ter­ri­toires cis­jor­da­niens for­tement peuplés de colons juifs contre un ter­ri­toire israélien jouxtant le sud-​​ouest de la Cis­jor­danie et une bande de terre lon­geant la bande de Gaza. Pour qui connaît un peu la géo­graphie locale, il est clair que cet échange est très inéqui­table du point de vue de la pluviométrie.

Cette inégalité pourrait néan­moins être com­pensée par un partage équi­table des res­sources glo­bales en eau… qui n’est pas du tout garanti par le texte actuel puisque l’article consacré à la répar­tition des res­sources en eau reste à rédiger. Un cor­ridor, ouvert en per­ma­nence, sous admi­nis­tration pales­ti­nienne mais sous sou­ve­raineté israé­lienne, relierait la Cis­jor­danie à la bande de Gaza. Des « bar­rières de défense » seraient construites le long de ce cor­ridor, en ter­ri­toire israélien.

Pour ce qui concerne Jéru­salem, le projet prévoit que la ville serait à nouveau divisée. Le seul endroit où l’on pourrait, en principe, cir­culer librement d’une zone à l’autre serait l’intérieur de la vieille ville (un ter­ri­toire minuscule en com­pa­raison de l’agglomération entière), mais à chacune de ses portes serait établi un poste de douane donnant accès soit à l’État de Palestine soit à celui d’Israël. La répar­tition inégale du ter­ri­toire de la vieille ville - trois quarts pour la Palestine, un quart pour Israël - ne doit pas faire illusion : dans la mesure où l’ensemble de la vieille ville se trouve à l’est de la « Ligne verte », c’est bien l’État israélien qui serait gagnant dans l’affaire. De plus, le grand cime­tière juif du Mont des Oli­viers, situé à l’est de la vieille ville, demeu­rerait sous admi­nis­tration israélienne.

Pour le reste, Jérusalem-​​Ouest res­terait entiè­rement sous contrôle israélien alors que les nom­breuses colonies juives construites depuis 1967 autour de Jérusalem-​​Est seraient annexées à l’État d’Israël.

Environ quatre des six mil­lions de Pales­ti­niens sont des exilés ou des des­cen­dants des exilés de 1948. Le droit au retour des exilés est un droit humain essentiel reconnu internationalement.

Que les Pales­ti­niens acceptent d’en faire un objet de négo­ciation, prenant ainsi en consi­dé­ration les angoisses démo­gra­phiques des Israé­liens, devrait être considéré par ces der­niers comme une offre extrê­mement géné­reuse. Or le projet d’accord implique que les Pales­ti­niens renoncent à leur droit au retour sans même que soit reconnu le bien fondé de ce droit ni la moindre res­pon­sa­bilité israé­lienne dans cette affaire. Le nombre d’exilés auto­risés à se réins­taller en Israël serait « laissé à la dis­crétion sou­ve­raine d’Israël ».

L’État d’Israël accep­terait néan­moins de contribuer à un fonds d’indemnisation pour les pro­priétés pales­ti­niennes « perdues ». Un article du projet d’accord où apparaît de manière par­ti­cu­liè­rement fla­grante son caractère dés­équi­libré (doux euphé­misme) est celui qui concerne la « sécurité ». Il semble, à lire les détails de cet article, que la création d’un État pales­tinien indé­pendant à ses côtés, repré­sente pour l’État d’Israël un danger vraiment terrible.

Jugez-​​en plutôt. Alors qu’il est prévu qu’Israël conserve la sou­ve­raineté absolue sur son ter­ri­toire et l’intégralité de son équi­pement mili­taire (rap­pelons que « Tsahal » est une des armées les mieux équipées du monde et qu’il est de noto­riété publique qu’Israël possède des armes nucléaires), l’État pales­tinien, uni­quement doté d’une « puis­sante force de sécurité » chargée de mis­sions de police, serait démi­li­tarisé et devrait s’en remettre pour sa sécurité exté­rieure à une « Force multinationale ».

Cette Force, sta­tionnée seulement en ter­ri­toire pales­tinien (y compris sur l’Esplanade des Mosquées/​Mont du Temple), ferait partie inté­grante du « Groupe d’Application et de Véri­fi­cation », composé de repré­sen­tants des États-​​Unis, de la Russie, de l’Union euro­péenne et des Nations unies. Sa com­po­sition, sa structure et ses effectifs devraient faire l’objet d’une annexe non publiée à ce jour.

Des éléments de l’armée israé­lienne res­te­raient pré­sents dans la vallée du Jourdain durant 36 mois et dans deux « sta­tions d’alerte loin­taine » situées dans le nord et l’est de la Cis­jor­danie durant 10 ans. L’aviation mili­taire israé­lienne gar­derait le droit d’utiliser l’espace aérien de l’État pales­tinien. La Force mul­ti­na­tionale serait pré­sente aux fron­tières de l’État de Palestine avec la Jor­danie et l’Égypte ainsi que dans les ports et les aéro­ports pales­ti­niens… dans les­quels les Israé­liens pour­raient main­tenir pendant plu­sieurs années « une pré­sence discrète ».

En Cis­jor­danie, des « routes dési­gnées », reliant Jéru­salem à Tibé­riade, la Mer morte, Bethléem et Hébron, seraient contrôlées conjoin­tement par la police pales­ti­nienne et la Force mul­ti­na­tionale pour garantir la sécurité des Israé­liens qui les fré­quen­te­raient. La « lutte contre le ter­ro­risme » serait super­visée par un « Comité de sécurité tri­an­gu­laire » composé d’Israéliens, de Pales­ti­niens et… d’Américains. La situation actuelle des habi­tants des Ter­ri­toires occupés est si épou­van­table que la concré­ti­sation d’un tel projet d’accord repré­sen­terait pour eux un progrès consi­dé­rable. Les exilés y gagne­raient, pour leur part, le droit de s’installer défi­ni­ti­vement dans un pays d’accueil ou dans l’État de Palestine indé­pendant et seraient indem­nisés pour la perte de leurs pro­priétés situées sur le ter­ri­toire de l’État d’Israël. Par contre, les Pales­ti­niens citoyens de ce même État et les quelques exilés auto­risés à les rejoindre se ver­raient confirmés dans leur position de minorité tolérée dans « l’État du peuple juif » (pré­ambule du projet d’accord).

Car, comme l’affirmait récemment Amram Mitzna, l’ancien pré­sident du parti tra­vailliste israélien, en signant un tel accord, les Pales­ti­niens recon­naî­traient « pour la pre­mière fois dans l’histoire » « l’État d’Israël comme l’État du peuple juif, et ce à jamais. » Il est en effet expres­sément prévu que la mise en oeuvre de cet accord « mettra fin à toutes les récla­ma­tions des Parties découlant d’événements anté­rieurs à sa signature » (art. 1). Et Mitzna d’ajouter : « Ils ont renoncé au droit au retour en Israël, assurant ainsi que notre État conser­verait une majorité juive stable et solide »3. Pour ce qu’il est convenu d’appeler la « gauche sio­niste », ce projet d’accord repré­sente en effet une solution de rêve. Non seulement il « bétonne » le caractère majo­ri­tai­rement juif de l’État d’Israëln, mais il permet d’annexer les ter­ri­toires colo­nisés les plus peuplés de Cis­jor­danie, per­mettant ainsi de réduire consi­dé­ra­blement le nombre de colons mécon­tents d’un tel accord.

De quoi espérer une vic­toire élec­torale aux pro­chaines élec­tions ? L’ »Accord de Genève » n’est conforme ni au principe d’équité ni au droit inter­na­tional. Il est basé sur un rapport de force qui permet de faire accepter aux négo­cia­teurs pales­ti­niens les « lignes rouges » de la « gauche sio­niste ». Vu la situation catas­tro­phique de leur peuple et le rapport de force à ce point en leur défaveur, il est pourtant pos­sible qu’un accord de ce type (qui prévoit aussi la libé­ration gra­duelle de tous les pri­son­niers poli­tiques) soit un jour accepté par des négo­cia­teurs pales­ti­niens offi­ciels. Mais comme il n’a pas grand-​​chose à voir avec la justice, il ne conduira sûrement pas à une véri­table récon­ci­liation. Il ne mettra pas défi­ni­ti­vement fin au conflit.

Ceci étant dit, on est aujourd’hui très loin de la conclusion d’un tel accord. Je crains for­tement que l’encensement média­tique de l’ »Ini­tiative de Genève » ne contribue, comme l’avait fait la signature des Accords d’Oslo (de véri­tables accords, ceux-​​là) à occulter la situation sur le terrain et à démo­bi­liser les opi­nions publiques face aux crimes qui se com­mettent quo­ti­dien­nement sur ordre du gou­ver­nement israélien.

Je demande à ceux qui dépensent tant d’énergie pour défendre et pour faire connaître en Europe l’Initiative de Genève, d’en consacrer un peu pour pousser nos repré­sen­tants poli­tiques à exercer de réelles pres­sions sur le gou­ver­nement israélien, pour qu’il ordonne le déman­tè­lement de la « clôture de sécurité » qui enferme les popu­la­tions pales­ti­niennes dans des ghettos invi­vables, pour le retrait de l’armée des villes et vil­lages pales­ti­niens, pour la libé­ration des pri­son­niers poli­tiques détenus illé­ga­lement, pour que le rapport du Rap­porteur Spécial de l’ONU sur la ter­rible crise ali­men­taire qui frappe les Ter­ri­toires occupés soit enfin rendu public4, pour sou­tenir les mili­taires « refuzniks » et les autres acti­vistes israé­liens qui se battent contre les « attentats ciblés », les des­truc­tions de maisons et de cultures, les confis­ca­tions de terres, les humi­lia­tions quo­ti­diennes aux check points, etc. C’est là que réside la plus grande urgence.