L’Autorité palestinienne et l’accord sur la grève de la faim : “comme pour Oslo”

Charlotte Alfred, Ma’an News, vendredi 29 juin 2012

Un mois après la signature de l’accord par les pri­son­niers pour mettre fin à leur grève de la faim col­lective dans les prisons israé­liennes, les orga­ni­sa­tions de pri­son­niers aver­tissent que les auto­rités ne tiennent pas leurs engagements.

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Reuters/​Ammar Awad, File

Mourad Jadallah, cher­cheur juri­dique pour l’organisation pour les droits des pri­son­niers Addameer, déclare à Ma’an que le pro­blème renvoie au rôle de l’Autorité pales­ti­nienne dans l’accord, et à l’attitude de celle-​​ci envers les pri­son­niers de manière générale.

Après qu’approximativement 2000 détenus pales­ti­niens aient rejoint des détenus admi­nis­tratifs déjà en grève de la faim le 17 avril 2012, Israël s’est engagé à des « assou­plis­se­ments » face aux reven­di­ca­tions des gré­vistes de la faim – notamment, la fin de l’isolement, la per­mission des visites de famille, et l’amélioration des condi­tions de vie en prison.

Un repré­sentant des pri­son­niers a aussi déclaré qu’Israël s’était alors engagé à ne plus renou­veler les déten­tions admi­nis­tra­tives sans pré­vision de procès, avec la condition qu’aucune nou­velle infor­mation ne requière la détention.

Une terminologie ajustée

Jadallah explique que l’accord est insuf­fisant à deux niveaux : au niveau des termes uti­lisés, mais également dans l’oubli d’inclure le pro­blème de la détention admi­nis­trative dans l’accord écrit.

Avec cette marge de manœuvre, Israël a pu contourner les chan­ge­ments espérés de la situation des pri­son­niers. Le 11 juin, les pri­son­niers ont ren­contré les auto­rités péni­ten­tiaires israé­liennes à la prison de Nafha comme pre­mière étape de « l’assouplissement », déclare le juriste.

Israël avait accepté de mettre sur pied une délé­gation com­posée de res­pon­sables des ser­vices péni­ten­tiaires et du Shabak, le service de sécurité inté­rieure, pour les négo­cia­tions avec le comité des pri­son­niers. Aujourd’hui, dit Jadallah, on explique aux pri­son­niers que seuls des repré­sen­tants des ser­vices péni­ten­tiaires les ren­con­tre­raient pour dis­cuter de leurs demandes.

« Mais les pri­son­niers ne leur font pas confiance et ne croient pas les ser­vices péni­ten­tiaires. Ce ne sont pas eux qui prennent habi­tuel­lement ces déci­sions, puisqu’ils disent qu’ils doivent suivre les ordres du Shabak. »

Selon Jadallah, lors de la pre­mière réunion, les repré­sen­tants israé­liens sont revenus sur l’engagement pris pour trans­férer le dernier pri­sonnier en iso­lement, Dirar Abu Sisi, à une cellule normale, arguant qu’ils vou­laient le garder en iso­lement pendant qu’ils pré­pa­raient une accu­sation contre lui. Il est incarcéré depuis février 2011 sans inculpation.

Concernant les condi­tions de vie des pri­son­niers, « ils ont dit qu’ils feraient de leur mieux sans faire de pro­messes », dit Jadallah.

Pour les autres reven­di­ca­tions, les délégués israé­liens ont dit qu’ils atten­draient une décision de la Cour suprême avant de per­mettre l’accès à l’éducation, et malgré qu’ils aient admis avoir effec­ti­vement renouvelé des déten­tions admi­nis­tra­tives, ont promis que les pri­son­niers ver­raient un « progrès » concernant ce sujet.

Mais la semaine der­nière, Israël a renouvelé la détention admi­nis­trative de Hasan Safadi, qui a mis fin à son 71ème jour de grève de la faim sur la base de l’engagement israélien à ne plus le main­tenir en détention admi­nis­trative sans incul­pation. Jadallah affirme que plus de 35 déten­tions admi­nis­tra­tives ont été renou­velées depuis la signature de l’accord.

Précipité et ambigu : « comme l’accord d’Oslo »

Les pri­son­niers attri­buent ce pro­blème à un accord incom­pétent et pré­cipité qui a mis fin à leur grève de la faim, dit Jadallah.

« Un pri­sonnier a dit que ce que l’Autorité pales­ti­nienne a fait était comme l’accord d’Oslo. L’Autorité pales­ti­nienne cher­chait à tout prix une vic­toire ou un rôle dans cet accord et donc elle s’est pré­ci­pitée et a accepté les termes employés. Les pri­son­niers consi­dèrent l’Autorité pales­ti­nienne comme responsable. »

« Israël ne veut pas que les Pales­ti­niens sentent qu’ils ont obtenu une vic­toire avec la grève de la faim ou que les mou­ve­ments de pri­son­niers consi­dèrent avoir obtenu gain de cause. Ils veulent dire : nous pouvons tout contrôler ».

Les accords d’Oslo en 1993 qui ont établi l’Autorité pales­ti­nienne sont lar­gement perçus comme un échec, découpant le ter­ri­toire pales­tinien en zones de contrôle israé­liennes et pales­ti­niennes comme mesure inté­ri­maire devant durer 5 ans, et en deux décennies ayant abouti à une conso­li­dation de l’étendue mili­taire et des colonies israé­liennes en terre pales­ti­nienne, et marqué l’impuissance de l’Autorité palestinienne.

Selon Jadallah, l’indifférence offi­cielle à l’égard des pri­son­niers date de ce moment-​​là. Le premier accord d’Oslo ne men­tionnait pas les pri­son­niers, et ce n’est qu’après des lettres de colère que le second accord avait inclus cinq pages seulement sur la question.

Aujourd’hui, avec de nom­breuses orga­ni­sa­tions tra­vaillant en soutien des pri­son­niers, il existe une cer­taine coor­di­nation mais sans réelle orga­ni­sation, dit-​​il. Il s’agit d’une décision spé­ci­fique, car les auto­rités sont inca­pables de fixer une stra­tégie cohé­rente pour la libé­ration des pri­son­niers, poursuit Jadallah.

« Par exemple, cer­tains avocats ont refusé de boy­cotter les cours mili­taires. Mais pourquoi devrait-​​on payer les tri­bunaux mili­taires avec des hono­raires et des amendes ? »

Jadallah estime que ces paie­ments au système des tri­bunaux mili­taires coûtent environ 15 million de dollars par an, sans compter le soutien financier que l’Autorité pales­ti­nienne et des partis poli­tiques versent direc­tement aux prisonniers.

« Nous payons des mil­lions pour notre occu­pation. A Oslo nous étions d’accord pour jouer le jeu du système, mais ceci est une manière de cor­rompre le mou­vement des prisonniers ».

Une autre source de confusion consiste dans le fait que cer­tains pri­son­niers ont leur propre avocat ; or durant la grève de la faim, Jawad Bolous, avocat engagé par l’influente Société des pri­son­niers, a été envoyé pour parler et négocier au nom des grévistes.

« Cer­tains pri­son­niers ont leur propre avocat mais d’autres négo­cient en leur nom. Ce n’est pas pro­fes­sionnel », déclare Jadallah.

« Des pri­son­niers remettent en question son [Boulos] rôle. Ils disent que leur avocat doit être un défenseur des droits de l’Homme et non un négo­ciateur », ajoute-​​t-​​il, en refusant d’en parler davantage.

« L’Autorité pales­ti­nienne utilise les pri­son­niers pour aug­menter sa cré­di­bilité, mais n’est pas réel­lement inté­ressée par leur sort. C’est une manière d’acheter la loyauté et non d’obtenir la libération. »

« Ils disent qu’ils font confiance au mou­vement des pri­son­niers, mais sur le terrain, les forces de sécurité menacent les pri­son­niers en grève de la faim et arrêtent des par­tisans de la grève de la faim à Ramallah, Jenin et dans d’autres endroits. Il existe deux agendas ; le dis­cours poli­tique et la poli­tique des forces de sécurité. »

La lutte pour l’unité

Mais Jadallah affirme que les gré­vistes de la faim ont pu sur­monter de sérieux obs­tacles pour unir le mou­vement des pri­son­niers dans le cadre d’une action non-​​violente pour la pre­mière fois.

« Cer­tains pri­son­niers du Fatah s’y sont joint depuis le début, alors que d’autres ont dit des choses néga­tives : que la grève était un effort pour cacher les pro­blèmes internes au sein du Hamas. C’était faux ; le Hamas n’était pas à l’origine de la grève de la faim. »

« Les pri­son­niers du Fatah ont entendu dire que s’ils par­ti­ci­paient à la grève de la faim ils per­draient leurs salaires des forces de sécurité. Cer­tains pri­son­niers ont alors joué la contre-​​révolution. »

Un groupe des pri­son­niers du Fatah ont déclaré, début mai, qu’ils avaient obtenu la moitié de leurs reven­di­ca­tions après des négo­cia­tions avec les auto­rités péni­ten­tiaires. Jadallah dit que ce groupe a appelé à sus­pendre la grève de la faim col­lective pendant leurs négo­cia­tions. « C’était également la position de l’Autorité pales­ti­nienne », souligne-​​t-​​il.

Mais la figure du Fatah incarcéré, Marwan Bar­ghouti, a désavoué ce Comité du Fatah, le consi­dérant comme non repré­sen­tatif, abou­tissant à l’échec des contre-​​révolutions, explique Jadallah.

« Je vais ramener la balle dans le camp des prisonniers », a dit Barghouti.

Le Prin­temps arabe, les attaques sur Gaza et les grèves de la faim actuelles

Avec la dés­illusion des espoirs liés à l’accord qui a mis fin aux grèves, Jadallah a insisté sur le fait que les auto­rités comme les mou­ve­ments de pri­son­niers doivent per­mettre aux détenus de continuer l’initiative.

Les mani­fes­ta­tions popu­laires en soutien aux pri­son­niers en grève de la faim en Cis­jor­danie, à Gaza et dans le monde entier ont encouragé les pri­son­niers à per­sé­vérer dans leur combat his­to­rique, dit Jadallah.

« Après sept ou huit ans du mou­vement des pri­son­niers, les forces spé­ciales israé­liennes ont réussi à humilier les pri­son­niers en toute impunité. Mais le Prin­temps arabe et les mani­fes­ta­tions pales­ti­niennes en soutien aux pri­son­niers ont été des fac­teurs utiles pour leur victoire. »

« A l’extérieur des prisons, (les gens) veulent un héros. En prison, ce sont de vrais héros, luttant pour leurs droits dans la non-​​violence, parce qu’il est dif­ficile de voir ceci au sein de la classe poli­tique en dehors des prisons. »

Mais l’inquiétude règne sur le manque croissant d’attention pour trois détenus actuel­lement en grève de la faim, notamment le pri­sonnier malade Akram Al-​​Rekhawi , qui a entamé sa 75ème journée sans ali­men­tation ce lundi passé. Les groupes de pri­son­niers déclarent que dû à son état de santé à long terme – il est incarcéré dans une cli­nique de prison depuis son arres­tation en 2004 - la grève de la faim de deux mois le place en risque de mort immédiat.

Jadallah estime qu’ Al-​​Rekhawi « n’a pas béné­ficié de l’attention qu’il mérite de la popu­lation et des médias. C’est triste, il est en prison, en grève de la faim, sans aucun mou­vement dans la rue. »

« Mais nous savons que les gens se lassent des cas indi­vi­duels. Chaque pri­sonnier a sa propre situation, et la jeu­nesse, les orga­ni­sa­tions des droits de l’Homme, et l’Autorité pales­ti­nienne ont tous leurs propres considérations. »

Les raids israé­liens de la semaine passée, qui ont tué au moins 12 per­sonnes, ont également dévié le regard de la population.

« Peut-​​être que nous n’avons pas réussi à cla­rifier le lien entre Gaza et Al-​​Rekhawi », dit Jadallah.

« C’est-à-dire : si vous n’êtes pas tué sur le terrain, vous êtes tué en prison. (Al-​​Rekhawi) se défend contre la sen­tence de mort en prison tout comme le peuple s’en défend sur le terrain à Gaza. »

Traduit par l’AFPS