Jusqu’à ce que tout soit à nous

Yitzhak Laor, samedi 17 février 2007

Celui qui veut com­prendre l’arrière-plan du « Pep­ti­miste » d’Emile Habibi, pourra trouver chez Hillel Cohen les docu­ments israé­liens tou­chant aux Arabes israéliens.*

Au milieu du village, il y avait une place. Sur un côté de cette place, atten­daient les char­re­tiers et les chevaux, puis il y avait le « Yad Labanim » ( ), puis la biblio­thèque, le café « Allemand », suivi d’une pape­terie où nous fai­sions notre éducation sexuelle avec les his­toires de « stalags » ( ), et devant la phar­macie était sta­tionnée la voiture la plus magni­fique que nous ayons jamais vue, la Che­vrolet bleu azur du député Fares Hamdan, de Baka al-​​Garbiyeh. Sur le siège arrière était assise une petite fille adoptive, Sinayah ( ), qui nous observait de ses yeux foncés. Nous la connais­sions grâce au film qui avait été tourné sur elle. Dans des endroits retirés comme le nôtre, voir d’un seul coup un député au Par­lement (venu non pas à l’approche d’élections, mais à la phar­macie), une voiture splendide et une fillette sortie d‘un film, tout cela méritait de rester gravé dans ma mémoire. Et je me sou­viens aussi de ceci : la cour arrière de notre grand poste de police, en face de la cour de l’école, en classe de 4e, l’année de célé­bration de la pre­mière décennie depuis la fon­dation de l’Etat, après le 1er mai 1958, j’ai vu des tas de pri­son­niers, je pense qu’ils étaient entravés, des Arabes du Tri­angle, dont Hamdan était le repré­sentant au Parlement.

Hamdan n’était pas vraiment le repré­sentant du Tri­angle au Par­lement. Il repré­sentait le gou­ver­nement dans le Tri­angle, élar­gis­sement de la logique du mou­khtar. Il votait tou­jours en faveur de l’administration mili­taire à laquelle les Arabes, en Israël, étaient soumis, une admi­nis­tration fondée sur l’octroi de permis de dépla­cement et l’expropriation de terres (une fois les grandes expro­pria­tions achevées, l’administration mili­taire a été sup­primée). Hamdan, comme les autres députés au Par­lement que le Mapaï avait établis afin qu’ils repré­sentent les Arabes au Par­lement - Diab Obeid, Seif el-​​Din el-​​Zubi et autres - avait reçu le pot-​​de-​​vin poli­tique par excel­lence que l’Etat pouvait verser : de la terre. Le livre révèle encore davantage. Hamdan faisait aussi de la contre­bande de gros et menu bétail pro­venant de Jor­danie, avec la per­mission de l’armée israélienne.

Chaque village avait ses col­la­bo­ra­teurs, grands et petits. A partir de leurs rap­ports et des rap­ports de la police sur eux et sur les infor­ma­tions qu’ils four­nis­saient, Hillel Cohen décrit la vie vécue sous le rouleau com­presseur. Celui qui connaît ces his­toires de régimes tota­li­taires dans les­quels chaque mou­vement, chaque parole, chaque source de revenus fait l’objet d’une sur­veillance, n’a pas lu encore le livre de Hillel Cohen et ne sait pas quel était le sort des Arabes en Israël (le système d’enseignement fait encore l’objet d’une telle super­vision). La peur gou­vernait tout. La volonté de conserver ce qui sub­siste, avec le désir de savoir ce qu’il est advenu de ceux qui ont été expulsés de l’autre côté de la fron­tière, et surtout la faim, en même temps qu’une structure cla­nique encou­ragée, bien sûr, par le gou­ver­nement, ont créé une grande dépen­dance à l’égard de l’administration, une admi­nis­tration qui exi­geait la col­la­bo­ration de tous ceux qui s’adressaient à elle. Celui qui refusait, se voyait taxé de com­mu­niste ou de nationaliste.

Chaque orga­nisme gou­ver­ne­mental avait ses propres agents : la Police, la Sécurité Générale [Shabak], l’administration mili­taire, le Bureau du Conseiller aux affaires arabes et parfois aussi le ren­sei­gnement mili­taire. Tous trans­met­taient des infor­ma­tions. Parfois on réglait des comptes en faisant jouer des rela­tions et la pos­si­bilité de dénon­ciation, comme sous n’importe quel régime tota­li­taire. Mais pas seulement des dénon­cia­tions : également des pro­vo­ca­tions, l’usage d’une arme qui leur avait été donnée, des rixes et des troubles orga­nisés lors des acti­vités du parti com­mu­niste. Une partie de ces agents avaient la conviction qu’il n’y avait pas d’autre moyen de prendre soin du village ou de la com­mu­nauté, quand tout avait été perdu. C’était le grand défi pour le gou­ver­nement : qu’ils sachent que nous étions ici défi­ni­ti­vement et eux pas néces­sai­rement. Celui qui veut com­prendre l’arrière-plan du « Pep­ti­miste » d’Emile Habibi, ou saisir quelque chose dans tout ce qu’Elias Khoury a exploré pour son grand roman « Bab al-​​Shams » [« La Porte du Soleil », Actes Sud], pourra trouver chez Hillel Cohen les docu­ments pro­venant du camp israélien. Comme beaucoup de ces docu­ments sont des lettres ayant une dif­fusion commune - Sécurité générale et autres organes secrets - il est facile de se faire une image d’ensemble. Après tout, la police agissait « sous l’autorité de la loi » et les docu­ments qui émanent d’elle donnent un éclairage à la fois sur l’usage qui était fait de la loi, ainsi que sur ce qui n’était pas légal et était enre­gistré chez elle (par exemple, la contre­bande au profit de l’armée, ou le paiement de pro­vo­ca­teurs). Sont ainsi par­ti­cu­liè­rement amu­sants les rap­ports de réunions conjointes des repré­sen­tants de l’administration mili­taire, de la police, de la Sécurité générale et du Mapaï (comme il est écrit expli­ci­tement dans le pro­tocole), en vue de s’assurer un vote des Arabes en faveur des partis au pouvoir et contre le parti communiste.

Le déni n’a pas été le seul recours de la recherche dans son trai­tement de l’oppression et de la dépos­session. L’excellent ouvrage de Cohen bat, en fait, tota­lement en brèche aussi la manière dont, depuis les années 80, tout a été décrit rétros­pec­ti­vement en recourant à ce bon vieux et cher procédé qui remonte au mou­vement de jeu­nesse : le « dilemme ». C’est der­rière ce voile-​​là, par exemple, qu’Elie Rekhess, de l’Institut Dayan, a coutume de dis­si­muler ses des­crip­tions his­to­riques - lui qui semble avoir eu accès à plu­sieurs sources qui n’étaient pas ouvertes à Hillel Cohen (de l’Institut Truman, à Jéru­salem). Dans cette optique-​​là, l’Etat d’Israël se serait tou­jours trouvé tiraillé entre des valeurs : démo­cratie contre sécurité. Cette des­cription s’accorde avec ce qui paraît l’évidence pour le pro­gres­siste moyen mais elle n’a aucun lien avec la réalité telle que la révèlent la des­cription d’Hillel Cohen et d’autres recherches citées dans son livre. Une seule chose a décidé de l’attitude de l’Etat à l’égard des Arabes : il en restait beaucoup trop et sur trop de terres. Il n’y a pas eu de dilemme au cours de toutes ces années de for­mation de l’Etat, mais identité par­faite entre la sécurité et les intérêts eth­no­cra­tiques : la terre est aux Juifs.

Hillel Cohen réussit aussi à décrire la rébellion silen­cieuse, cette manière de ne pas renoncer, de tout faire pour aider les réfugiés revenus clan­des­ti­nement (les « infiltrés »), et comment quelques dizaines de mil­liers sont par­venus à se réins­taller sur leur terre. Il décrit les mariages tels qu’ils res­sortent des rap­ports des col­la­bo­ra­teurs : comme l’occasion de chanter ce que le jargon officiel qua­lifie de chants natio­na­listes (les Juifs, eux, ont des chants nationaux). Il adresse force com­pli­ments aux mili­tants du parti com­mu­niste tels qu’ils sont décrits dans les archives des divers ser­vices de sécurité : comme l’infirmière au chevet de la col­lec­tivité blessée et meurtrie.

Inté­res­santes aussi sont les his­toires de plu­sieurs col­la­bo­ra­teurs clés, qui sont devenus riches ou ont bâti une car­rière impres­sion­nante. « Hassan Obeid, fils du député Diab Obeid, a, même lui, flirté avec les ren­sei­gne­ments et la poli­tique : dans les années 80, il a rempli la fonction de vice-​​président du conseil local à Taibeh, tout en établissant paral­lè­lement des contacts au Liban, y compris pour des affaires de drogues. En 1989, Hassan Obeid a été condamné à dix ans de prison pour trafic de drogues. Son par­te­naire était Mohamed Biro, considéré comme un des barons de la drogue au Liban et tenu par le Hez­bollah pour un col­la­bo­rateur d’Israël. Biro a été lui aussi arrêté et est mort dans une prison israélienne. »

Je n’aurais pas cité in extenso cette remar­quable généa­logie si elle ne révélait pas quelque chose que les thrillers ne sont pas seuls à pouvoir raconter. Du fait que les archives de la Sécurité générale [Shabak] n’ont pas été ouvertes à Cohen, une grande part des choses demeurent secrètes (l’affaire Ten­nenbaum n’est pas du tout claire non plus et ce qui en est révélé est insi­gni­fiant à côté de ce qui demeure caché). Il n’y a de « scandale » dans notre vie que lorsque quelque chose enfreint l’interdit tou­chant aux membres de l’ethnie au pouvoir, mais pas lorsque c’est la loi « uni­ver­selle » qui est violée. Ce n’est que lorsqu’un acte porte atteinte à l’ethnie au pouvoir qu’il est décrété cri­minel et rendu public, après avoir été amputé d’éléments signi­fi­catifs que les ser­vices de sécu­rités s’ingénient à boucler dans les archives, ou en prison.

Il y a une quin­zaine de jours, le jour­na­liste de Canal 1 chargé des affaires cri­mi­nelles a inter­viewé un pri­sonnier condamné à per­pé­tuité, Jean Elraz. En 2001, Elraz a assassiné l’officier de sécurité du kib­boutz Manara. Elraz affirme lui-​​même avoir, dans sa vie, tué des gens pour le compte du Mossad, de la Sécurité générale [Shabak] et de l’unité 504 du Ren­sei­gnement mili­taire. Ces faits-​​là, nul ne les conteste. Per­sonne non plus ne conteste que ses liens avec des agents libanais étaient liés au crime, à la drogue (et, selon ses dires, à la pros­ti­tution). Dans ce contexte, il importe peu de savoir si Elraz est le seul et unique cri­minel à avoir servi dans les ser­vices de sécurité (Au quo­tidien « Yediot Aha­ronot », il avait dit avoir la nos­talgie du mélange d’odeur de poudre et de sang). Ce à quoi il faut prêter attention, c’est la manière dont ces choses-​​là font irruption, un court instant, dans notre exis­tence en tant qu’ethnie. Les fron­tières entre le légal et l’illégal - qui n’ont jamais existé dans tout ce qui touche aux Arabes (et pas seulement quand le pro­prié­taire d’une terre tue un voleur ) - ces fron­tières sont bien dis­si­mulées, et les ser­vices de sécurité ont pouvoir de les ins­taller ou de les cacher, en vertu de l’appui judi­ciaire et média­tique apporté à tout ce qui a une odeur de « sécurité ». S’il y avait dans les loca­lités arabes des biblio­thèques comme il y en a dans les loca­lités juives, je pro­po­serais à chacune d’elles d’acquérir plu­sieurs exem­plaires de ce livre d’Hillel Cohen afin que les lec­teurs ne soient pas tentés de mépriser leurs parents après tout ce que ceux-​​ci ont subi.

*Hillel Cohen, « Aravim tovim » [« De bons Arabes »], Hotsaat ivrit, Keter, 2006, 307 pages