Juif et antisioniste : une perversion ?

Michel Staszewski, mercredi 19 avril 2006

Michel Stas­zewski, Belge et juif et ensei­gnant en his­toire pose une question d’une brû­lante actualité : "Pourquoi beaucoup de Juifs, qu’ils soient Israé­liens ou non, confondent-​​ils anti­sé­mi­tisme et antisionisme ?"

Juif et antisioniste : une perversion ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord s’entendre sur le sens qu’on donne aux termes « juif », « sio­niste » et « anti­sio­niste », car une grande confusion règne actuel­lement sur le sens de ces mots.

« juif » ou « Juif » ?

Pour beaucoup de gens, les juifs (dans ce cas écrit avec un « j » minuscule) sont les adeptes du judaïsme, une religion mono­théiste, un point c’est tout. Le pro­blème est, par­ti­cu­liè­rement en Europe, que de nom­breux Juifs ont perdu la foi ou n’ont jamais cru en Dieu mais conti­nuent à se définir comme juifs. Comment l’expliquer ?

A la dif­fé­rence du chris­tia­nisme ou de l’islam, la religion juive n’est pas pro­sélyte : les juifs ne cherchent pas à convertir les non-​​juifs à leur religion [1]. Car il s’agit, selon la bible, de la religion d’un peuple et non d’une religion uni­ver­selle. Il y a donc, dans ce cas, un lien fort entre sen­timent d’appartenance reli­gieuse et sen­timent d’appartenance nationale ou com­mu­nau­taire. Et si, dans de nom­breuses familles juives, les parents voient encore d’un mauvais œil leurs enfants se marier avec des non-​​juifs, en Europe, c’est souvent plus parce qu’ils redoutent la dis­pa­rition de leur com­mu­nauté cultu­relle que celle de la religion que, souvent, ils ne pra­tiquent que très peu ou pas du tout. Même si tous ont conscience, dans une mesure variable, que la religion et l’hébreu ancien, langue sacrée, sont les seuls éléments culturels communs aux Juifs du monde entier.

En Europe, le sen­timent d’appartenance à une « com­mu­nauté de destin » a été consi­dé­ra­blement ren­forcé du fait des per­sé­cu­tions et du génocide commis par les nazis et leurs alliés. Rap­pelons que les nazis ne consi­dé­raient pas les Juifs comme les adeptes d’une religion par­ti­cu­lière mais comme les membres d’une « race infé­rieure » par­ti­cu­liè­rement nui­sible. Cependant, leurs cri­tères raciaux pseudo-​​scientifiques ne per­mettant évidemment pas de déter­miner qui était juif, les nazis se basèrent, pour ce faire, sur les registres des consis­toires [2] israé­lites ou sur des listes de membres d’associations juives, reli­gieuses ou non. Etait de plus consi­dérée comme juive toute per­sonne dont les parents ou les grands-​​parents étaient eux-​​mêmes consi­dérés comme tels [3]. Les per­sé­cu­tions anti­sé­mites concer­nèrent donc une popu­lation bien plus large que les seuls Juifs reli­gieux. Ceci explique pourquoi, aujourd’hui encore, de nom­breux agnos­tiques et athées, nés après la Deuxième Guerre mon­diale, vivent inten­sément leur appar­te­nance à cette com­mu­nauté juive, en tant que des­cen­dants de per­sonnes per­sé­cutées parce que dési­gnées comme juives par les nazis et leurs com­plices. L’auteur de ces lignes en est un exemple.

Si, dans cet article, le nom « Juif » est écrit avec un « j » majuscule c’est donc parce qu’il y est question de l’ensemble des per­sonnes se consi­dérant comme juives, qu’elles soient croyantes ou non.

Sionismes

Pour « Le Petit Robert » le sio­nisme est un « mou­vement poli­tique et reli­gieux, visant à l’établissement puis à la conso­li­dation d’un Etat juif (la nou­velle Sion) en Palestine » [4] .Denis Charbit a réuni dans un volu­mineux ouvrage de nom­breux écrits et dis­cours émanant de pen­seurs et de diri­geants sio­nistes [5] S’y mani­feste à la fois la diversité de la pensée sio­niste mais aussi ce qui fait son unité : « Le pro­gramme commun admis par tous les cou­rants dits sio­nistes découle en premier lieu d’une affir­mation de principe essen­tielle : les Juifs consti­tuent une nation. » Sur cette base, le sio­nisme « se résume, toutes ten­dances confondues, par :

1) L’aspiration au rassemblement national des Juifs sur un même territoire.

2) La reven­di­cation d’« Eretz Israël » [6] comme le lieu unique, néces­saire et dési­rable, de ce rassemblement (…).

3) La reven­di­cation d’un régime d’autonomie la plus large pos­sible afin de per­mettre aux Juifs de déter­miner leur destin collectif.

4) Enfin, l’adoption de l’hébreu comme langue de com­mu­ni­cation quo­ti­dienne entre les Juifs ins­tallés en Palestine » [7].

Je fais mienne cette définition résumée.

Notons cependant qu’aujourd’hui, de nom­breux par­tisans déclarés du sio­nisme le pré­sentent comme le « mou­vement de libé­ration nationale du peuple juif ». Sur base d’une telle défi­nition, tout opposant au sio­nisme peut être taxé d’antisémitisme puisque opposé à la « libé­ration des Juifs ».

Antisionismes

Le Petit Robert ne com­porte pas de défi­nition de l’antisionisme [8]. On peut tout de même déduire de la défi­nition qu’il propose du sio­nisme que l’antisionisme serait l’opposition au « mou­vement poli­tique et reli­gieux, visant à l’établissement puis à la conso­li­dation d’un Etat juif (la nou­velle Sion) en Palestine ».

Les sio­nistes défi­nissent en général les anti­sio­nistes comme des par­tisans de la des­truction de l’Etat d’Israël. Mais qu’entendent-ils par là ? Que les oppo­sants au sio­nisme veulent « jeter les Juifs (israé­liens) à la mer » comme on l’entend souvent dire ? En réalité les choses sont plus complexes.

Exemples :

o Dans son pro­gramme poli­tique de 1969, le Fatah, parti dirigé par Yasser Arafat, prônait la fin de l’Etat d’Israël et son rem­pla­cement par un Etat pales­tinien « indé­pendant et démo­cra­tique dont tous les citoyens, quelle que soit leur confession, jouiront de droit égaux » [9]. Ceci signi­fiait une accep­tation des Juifs établis en Palestine en tant que com­mu­nauté reli­gieuse mais non en tant que nation.

o A la même époque, le Front Démo­cra­tique pour la Libé­ration de la Palestine, parti mar­xiste dirigé par Nayef Hawatmeh, pro­posait quant à lui « un Etat pales­tinien de démo­cratie popu­laire où vivront sans dis­cri­mi­nation Juifs et Arabes, un Etat opposé à toute domi­nation de classe et de natio­na­lisme et dans lequel le droit des Arabes et des Juifs à per­pétuer et déve­lopper leur propre culture sera res­pecté » [10]

Dans ce cas, même si, contrai­rement aux partis com­mu­nistes, le FDLP ne prônait pas alors l’édification d’un Etat bina­tional (c’est le cas main­tenant), il recon­naissait tout de même une identité nationale et plus seulement reli­gieuse aux Juifs de Palestine.

o Un mou­vement comme le Hamas affirme encore aujourd’hui sa volonté de rem­placer l’Etat d’Israël par un Etat pales­tinien isla­mique. Ce qui n’équivaut pas non plus à « jeter les Juifs à la mer » mais plus pro­ba­blement à en faire des citoyens « de seconde classe ».

o Cer­tains cou­rants juifs reli­gieux prônent la dis­pa­rition de l’Etat d’Israël parce qu’ils le jugent héré­tique. Ils estiment que sa fon­dation est en contra­diction fla­grante avec l’enseignement de la Torah [11] qui interdit toute pro­cla­mation d’un État juif.

La Torah contrain­drait les Juifs à rester en exil jusqu’à la déli­vrance divine (annoncée par l’arrivée du Messie) qui annoncera la paix éter­nelle à toutes les nations du monde. Notons que pour la plupart des Juifs reli­gieux, l’exil n’est pas un concept géo­gra­phique, mais spirituel.

Selon eux, même si le mou­vement sio­niste par­venait à orga­niser le ras­sem­blement de tous les Juifs du monde dans l’Etat d’Israël, les Juifs conti­nue­raient à vivre un exil inté­rieur car ce résultat aurait été obtenu contre la volonté divine. Les grandes dif­fi­cultés dans les­quelles se débat aujourd’hui l’Etat d’Israël consti­tue­raient des preuves de la non accep­tation divine de la recréation, par des hommes, d’un Etat juif en Palestine [12]. Aucun de ces cou­rants ne demande pour autant le départ des Juifs établis en Palestine. L’un d’entre eux, Lev Tahor (Cœur pur) a même fait sien le premier pro­gramme poli­tique de l’OLP : une Palestine laïque et démo­cra­tique ou coexis­te­raient, sur pied d’égalité des citoyens adeptes de diverses confes­sions religieuses [13].

o Un peu partout dans le monde, d’autres per­sonnes ou asso­cia­tions juives fondent leur oppo­sition à l’idéologie sio­niste non sur des convic­tions reli­gieuses mais bien éthiques et poli­tiques ; sans prôner pour autant la dis­pa­rition de l’Etat d’Israël. C’est mon cas, sur lequel je reviendrai dans la der­nière partie de cet article.

Pourquoi, aujourd’hui, tant de Juifs adhèrent-​​ils au sionisme ?

Dans le dernier quart du XIXe et au début du XXe siècle, les com­mu­nautés juives d’Europe furent vic­times de nom­breuses mani­fes­ta­tions d’antisémitisme dont les pires furent les pogroms per­pétrés dans l’Empire russe, qui coû­tèrent la vie à des mil­liers de per­sonnes. Contem­porain de ces tra­giques événe­ments, Theodor Herzl (18601904), jour­na­liste juif hon­grois, fut un témoin pri­vi­légié des vio­lences anti­sé­mites qui ponc­tuèrent, en France, l’affaire Dreyfus [14]. Il en conclut que si même le pays de la Décla­ration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 pouvait être touché à ce point par des mani­fes­ta­tions de haine anti­sémite, il ne restait qu’une seule solution aux Juifs pour vivre en paix : la sépa­ration d’avec les non-​​juifs par le regrou­pement des Juifs dans un Etat qui leur serait propre. Son ouvrage, L’Etat des Juifs, publié en 1896, fut le livre fon­dateur du sio­nisme poli­tique. Le premier congrès sio­niste fut réuni à Bâle en 1897.

Ce projet poli­tique fut donc fondé sur la conviction qu’une coha­bi­tation har­mo­nieuse entre les mino­rités juives et les popu­la­tions non juives majo­ri­taires dans les Etats où ils vivaient était déci­dément impossible.

Mais jusqu’au len­demain de la Deuxième Guerre mon­diale, l’idéologie sio­niste resta mino­ri­taire parmi les Juifs euro­péens et quasi absente des autres com­mu­nautés juives dont les membres vivaient géné­ra­lement en bonne entente avec leurs voisins non juifs. Le sio­nisme n’est devenu l’idéologie domi­nante dans la plupart des com­mu­nautés juives qu’après la Deuxième Guerre mondiale.

Comment l’expliquer ?

Beaucoup de gens sous-​​estiment les effets psy­cho­lo­giques à long terme que peuvent générer des per­sé­cu­tions graves visant une com­mu­nauté humaine tout entière. Le ral­liement à l’idéologie sio­niste de la majorité des Juifs euro­péens au len­demain de la Deuxième Guerre mon­diale s’explique avant tout par une vision du monde trans­formée par l’expérience trau­ma­ti­sante du judéocide.

Et ces trau­ma­tismes trans­mettent une partie de leurs effets aux géné­ra­tions sui­vantes : tout Juif dont les parents ou les grands-​​parents ont vécu la guerre sous le joug nazi est, d’une manière ou d’une autre, psy­cho­lo­gi­quement « marqué » par cet atavisme.

Ce qui explique, au moins en partie, pourquoi la vision sio­niste du monde est encore domi­nante aujourd’hui dans la dia­spora [15] juive euro­péenne ou d’origine euro­péenne. Le « com­plexe de Massada » ou de la « cita­delle assiégée » [16] est carac­té­ris­tique de cette vision du monde : les Juifs ne pour­raient compter que sur eux-​​mêmes pour se défendre contre des popu­la­tions non juives géné­ra­lement hostiles.

C’est ainsi que l’Etat moderne d’Israël est considéré par de nom­breux Juifs de la dia­spora comme « le dernier refuge », le lieu où l’on pourrait se réfugier « au cas où … ». D’où l’importance vitale, à leurs yeux, de le pré­server en tant qu’Etat juif, ce qui implique que les Juifs y restent, à tout prix, majoritaires.

Ceci permet de com­prendre pourquoi la majorité des Israé­liens et un grand nombre de Juifs de la dia­spora, pourtant par­tisans incon­di­tionnels de la « loi du retour » qui permet aux Juifs du monde entier de devenir citoyens de l’Etat d’Israël, refusent d’admettre le principe du droit au retour des exilés pales­ti­niens vic­times des guerres suc­ces­sives ayant opposé Juifs et Arabes en Palestine-​​Israël depuis 1947. Le fait que les repré­sen­tants pales­ti­niens se déclarent depuis long­temps prêts à négocier la mise en œuvre de ce principe n’y change rien.

En réalité, depuis sa création, Israël est le pays où les Juifs sont le moins en sécurité. Ce constat ne semble pas ébranler la conviction qu’il constitue un refuge pour les Juifs. C’est même le contraire qui se produit : plus la poli­tique de l’Etat juif se heurte à la résis­tance des Pales­ti­niens et à la répro­bation de l’opinion publique inter­na­tionale, plus la majorité de l’opinion publique juive israé­lienne et dia­spo­rique, confortée dans le sen­timent que les Juifs sont encore et tou­jours les vic­times de l’hostilité des non juifs, se raidit dans une attitude intran­si­geante. Ce qui, d’une part, amène les élec­teurs israé­liens à se choisir des diri­geants de plus en plus intrai­tables avec les Pales­ti­niens et, d’autre part, fait grandir chez ceux-​​ci des sen­ti­ments de colère, d’humiliation, voire de haine et de désespoir, ce désespoir qui amène de jeunes Pales­ti­niens, ne trouvant plus de sens à leur vie, à chercher à en donner un à leur mort, en per­pé­trant des attentats-​​suicides au cœur du ter­ri­toire israélien. Nous sommes là dans un tra­gique cercle vicieux.

Mais aujourd’hui les des­cen­dants des vic­times du judéocide sont devenus mino­ri­taires parmi les Juifs israé­liens. Il reste donc à expliquer pourquoi le rai­dis­sement décrit ci-​​avant concerne l’écrasante majorité de la popu­lation juive d’Israël.

Dans son livre Le Sep­tième Million, l’historien israélien Tom Segev nous donne la clé de cette énigme. Il y montre comment les diri­geants israé­liens ont utilisé la mémoire du génocide des Juifs par les nazis pour façonner une identité col­lective israé­lienne. Dès leur plus jeune âge, les enfants israé­liens, quelle que soit l’histoire de leurs ancêtres, sont élevés dans le sou­venir et le culte du passé tra­gique des com­mu­nautés juives euro­péennes. C’est donc l’ensemble de la popu­lation juive israé­lienne qui porte le poids du passé, qui se voit trans­mettre le trau­ma­tisme et ses effets secon­daires, à com­mencer par le « com­plexe de Massada » [17].

Le « complexe de Massada » à l’œuvre en Belgique : un exemple

En juin 2004, quatre jeunes Juifs reli­gieux sortant d’une école tal­mu­dique située à Wilrijk (ban­lieue d’Anvers) étaient agressés par plu­sieurs jeunes dont l’un blessa griè­vement un des écoliers, d’un coup de couteau. Dès le len­demain, de nom­breuses mani­fes­ta­tions d’indignation témoi­gnèrent d’une émotion par­tagée par une grande partie de l’opinion publique face à cette agression très vrai­sem­bla­blement de nature anti­sémite [18].

Trois jours après le drame, une mani­fes­tation de pro­tes­tation eut lieu à Bruxelles. Elle fut orga­nisée par le Comité de Coor­di­nation des Orga­ni­sa­tions Juives de Bel­gique (C.C.O.J.B.) qui regroupe la majorité des asso­cia­tions juives de ce pays [19].

Cet événement se déroula au « Mémorial aux Martyrs Juifs de Bel­gique ». Ce monument, inauguré en 1970, est un lieu hau­tement sym­bo­lique puisqu’on y trouve, gravés dans la pierre, les noms de plus de 24.000 Juifs déportés vers Auschwitz au départ de Malines et qui n’en sont pas revenus. Le mémorial est situé au cœur d’un quartier popu­laire d’Anderlecht (commune de l’agglomération bruxel­loise), où les familles de Juifs immigrés habi­taient jadis nom­breux ; actuel­lement ce sont des familles d’origine magh­rébine qui consti­tuent la majorité des habi­tants d’origine étrangère de ce quartier.

Bien que des poli­ciers enca­draient cette mani­fes­tation (un certain nombre de per­son­na­lités poli­tiques étaient pré­sentes, parmi les­quelles des ministres), les orga­ni­sa­teurs avaient fait appel à un service d’ordre privé, composé de jeunes gens aux lunettes noires, com­mu­ni­quant appa­remment entre eux par télé­phones mobiles. Avant la mani­fes­tation, ces gardes privés prièrent de manière très insis­tante les par­ti­ci­pants de ne pas s’arrêter devant l’entrée du mémorial (il faisait par­ti­cu­liè­rement beau ce matin-​​là) mais d’y entrer sans attendre, comme s’ils redou­taient une agression. Pendant la mani­fes­tation, ils mon­tèrent une garde vigi­lante tout autour du monument. Et à la fin de celle-​​ci, ils enca­drèrent de près la sortie, par groupes, en donnant la consigne aux per­sonnes pré­sentes de rester groupées et de ne pas s’attarder aux abords de ce lieu.

Tout crime raciste, parce qu’il porte atteinte aux fon­de­ments mêmes du « vivre ensemble » dans une société mul­ti­cul­tu­relle et démo­cra­tique, devrait, à mon avis, sus­citer la pro­tes­tation des citoyens, indé­pen­damment de l’appartenance com­mu­nau­taire des vic­times et des agresseurs.

J’ai regretté que l’organisation de la prin­cipale mani­fes­tation publique de pro­tes­tation fût laissée à des asso­cia­tions émanant de la seule com­mu­nauté dont la victime était issue. A mon sens, auraient dû être parties pre­nantes de cette orga­ni­sation, des asso­cia­tions citoyennes non com­mu­nau­taires comme la Ligue des Droits de l’Homme ou le Mou­vement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xéno­phobie (M.R.A.X.).

J’aurais aussi préféré que cette mani­fes­tation fut orga­nisée dans un lieu moins com­mu­nau­taire (même s’il témoigne d’un événement inter­na­tio­na­lement reconnu comme un crime contre l’humanité toute entière), plus central et sym­bo­lique non pas seulement d’une com­passion envers la victime mais aussi d’une indi­gnation générale en réaction à une agression contre un fon­dement de toute la société. Ce lieu aurait, par exemple, pu être le Palais de Justice.

Je ne connais pas les cir­cons­tances exactes qui ont abouti à ce que le C.C.O.J.B. organisa seul cette mani­fes­tation mais je sais que ni les diri­geants du C.C.O.J.B., ni aucun repré­sentant d’autres orga­ni­sa­tions juives n’ont cri­tiqué publi­quement cette situation, comme si cela était dans l’ordre des choses.

Le fait que cette action de pro­tes­tation contre un crime raciste ait été orga­nisée uni­quement par des Juifs, dans un lieu spé­ci­fi­quement juif, le fait surtout que les orga­ni­sa­teurs aient cru utile de faire appel à leur propre service d’ordre (c’est devenu cou­tumier depuis quelques années dans la com­mu­nauté juive orga­nisée) et que celui-​​ci se soit donné pour tâche essen­tielle d’alerter les par­ti­ci­pants quant à la pré­tendue dan­ge­rosité des alen­tours, tout cela témoigne, selon moi, de ce qui est de plus en plus à l’oeuvre dans les com­mu­nautés juives : le repli sur soi engendré par la peur de l’Autre.

Soixante ans après l’arrêt du judéocide, ses séquelles psy­cho­lo­giques restent impor­tantes dans les com­mu­nautés juives euro­péennes. On peut même dire que la peur de l’Autre grandit. J’en vois pour preuve l’utilisation par de nom­breuses ins­ti­tu­tions (écoles, syna­gogues, musées) et asso­cia­tions juives de dis­po­sitifs sécu­ri­taires de plus en plus impres­sion­nants pour pro­téger leurs lieux d’activités, qu’ils soient per­ma­nents ou occasionnels.

Cette évolution s’explique bien sûr en partie, pour ce qui concerne les rela­tions entre les com­mu­nautés juive et arabo-​​musulmane, par l’exacerbation du conflit israélo-​​palestinien et ses réper­cus­sions, en Europe et ailleurs. Mais elle ne peut être séparée d’une situation plus générale, qui ne concerne pas que les Arabes musulmans et les Juifs.

Les ravages du « sécuritisme »

Dans le contexte de l’« après 11 sep­tembre 2001 » et de la « guerre contre le ter­ro­risme inter­na­tional », cette ten­dance au repli sur sa com­mu­nauté, au refus de ren­contrer l’Autre ou cer­tains « Autres » perçus comme inquié­tants, voire mena­çants, sont des phé­no­mènes qui se déve­loppent, bien au-​​delà de la com­mu­nauté juive. L’idéologie « sécu­ri­taire » fait des ravages. Si au XIXe siècle, les nantis qua­li­fiaient de « classes dan­ge­reuses » l’immense majorité pauvre de la popu­lation, la seconde moitié du XXe siècle a vu appa­raître le concept de « quar­tiers dif­fi­ciles » et aussi la réalité des quar­tiers riches séparés, parfois her­mé­ti­quement, de leur envi­ron­nement plus « populaire ».

En ce début de XXIe siècle, le fossé entre riches et pauvres ne cesse de se creuser, tant au niveau de chaque pays qu’entre les dif­fé­rentes parties du monde. Avec son « axe du bien » et son « axe du mal », l’administration amé­ri­caine transpose à l’échelle pla­né­taire les concepts de « classes dan­ge­reuses » et de « quar­tiers dif­fi­ciles ». Ces vocables témoignent d’une vision mani­chéenne de l’humanité qui, quand elle est le fait de diri­geants poli­tiques et mili­taires, débouche inévi­ta­blement sur des affron­te­ments armés. Un peu partout dans le monde, y compris dans l’Union Euro­péenne, se retrouvent au pouvoir des diri­geants poli­tiques qui par­tagent, avec des nuances, cette vision des choses. Elle implique que l’appareil d’Etat laisse au second plan la soli­darité sociale, l’éducation et le dia­logue pour pri­vi­légier la manière forte, que ce soit dans la manière dont il traite les jeunes, les pauvres, les mino­rités, ou les étrangers. Et depuis le 11 sep­tembre 2001, dans le « monde occi­dental », les pré­jugés anti-​​arabes et anti-​​musulmans se sont consi­dé­ra­blement développés.

L’évolution récente de la poli­tique israé­lienne et de l’opinion publique dans les com­mu­nautés juives s’explique aussi, en partie, par ce contexte international.

Pourquoi beaucoup de Juifs, qu’ils soient israé­liens ou non, confondent-​​ils anti­sé­mi­tisme et antisionisme ?

Cer­tains oppo­sants au sio­nisme sont anti­sé­mites, cela ne fait aucun doute. Mais il existe aussi des sio­nistes anti­sé­mites. En effet, nom­breux sont les non juifs qui se pro­clament sio­nistes et, depuis la nais­sance du mou­vement sio­niste, des anti­sé­mites ont souvent applaudi des deux mains à l’idée du regrou­pement des Juifs dans un Etat qui leur serait propre (« qu’ils rentrent dans leur pays ! »). Aux Etats-​​Unis, de puis­sants groupes de chré­tiens fon­da­men­ta­listes s’affirment sio­nistes et sou­tiennent l’Etat d’Israël… comme la corde sou­tient le pendu : ils militent pour le ras­sem­blement de tous les Juifs en Palestine, préa­lable indis­pen­sable, selon eux, au jugement dernier auquel ils aspirent… mais à l’occasion duquel ne seront sauvées que les âmes de ceux qui auront adhéré au chris­tia­nisme. Il est donc faux de consi­dérer que tout par­tisan du sio­nisme serait l’« ami des Juifs ».

Il n’est pas vrai non plus que tout opposant à cette idéo­logie est leur ennemi. Cer­taines per­sonnes ou cou­rants se pré­sentant comme anti­sio­nistes aspirent sans doute à ce que les Juifs soient chassés du Proche-Orient [20]. Mais ce n’est cer­tai­nement pas le cas de la majorité d’entre eux.

Ce que les oppo­sants au sio­nisme ont en commun n’est pas l’opposition à l’existence de l’Etat d’Israël mais bien à sa défi­nition comme « Etat juif » ou « Etat des Juifs » [21], autrement dit au fait que les Juifs du monde entier y soient les bien­venus alors que les Arabes pales­ti­niens y sont ou bien tolérés (il s’agit des des­cen­dants de la minorité demeurée sur place après la pre­mière guerre israélo-​​arabe, celle de 1948) ou bien interdits de séjour.

Mais un grand nombre de Juifs consi­dèrent de bonne foi que le fait d’être par­tisan de la trans­for­mation d’Israël d’un « Etat juif » en un « Etat de tous ses citoyens » est une mani­fes­tation d’antisémitisme. Comment l’expliquer ?

Tout sim­plement parce qu’ils sont imprégnés de l’idéologie sio­niste. Rap­pelons qu’au cœur de cette doc­trine on trouve la conviction que l’antisémitisme ne peut être éradiqué des peuples du monde. De quelque ten­dance qu’ils se réclament, tous les partis et mou­ve­ments sio­nistes de notre époque consi­dèrent que la sécurité et même la survie des Juifs dépendent de l’existence d’un « Etat juif » en Palestine-​​Israël, considéré comme un refuge destiné à accueillir tous les Juifs du monde qui le sou­hai­te­raient. Mais pour garantir le « caractère juif » de l’Etat d’Israël, il faut que les Juifs y détiennent le pouvoir poli­tique. Et pour ceux des sio­nistes qui se veulent démo­crates (la majorité d’entre eux), il est abso­lument néces­saire que les non-​​juifs y restent mino­ri­taires de manière à ce que ne puissent être démo­cra­ti­quement remis en question les fon­de­ments inéga­li­taires de cet Etat, à savoir la « loi du retour » qui permet aux Juifs du monde entier de devenir citoyens d’Israël, les mesures qui empêchent au contraire le retour des exilés pales­ti­niens et de leurs des­cen­dants ainsi que les autres lois favo­risant les citoyens juifs d’Israël aux dépens des autres, à com­mencer par celles qui concernent l’accès à l’usufruit et à la pro­priété immo­bi­lière et terrienne.

Notons que pour beaucoup de Juifs, l’existence d’un Etat juif constitue aussi une pro­tection contre un autre « danger mortel » qui les guet­terait : l’« assi­mi­lation ». Vivant au sein d’une popu­lation majo­ri­tai­rement non juive, les Juifs per­draient leur identité en quelques géné­ra­tions, du fait des mariages « mixtes ». Le judaïsme ces­serait d’exister.

L’affirmation répétée depuis des décennies par les sio­nistes selon laquelle l’Etat d’Israël serait « la seule démo­cratie du Moyen-​​Orient » m’inspire les remarques suivantes :

- Ce jugement ne tient cer­tai­nement plus face à l’évolution poli­tique récente du Liban.

- C’est l’Etat israélien qui empêche, par son occu­pation mili­taire (non démo­cra­tique !), la nais­sance d’un Etat démo­cra­tique palestinien.

- Une par­ti­cu­larité de la « démo­cratie » israé­lienne la dif­fé­rencie net­tement de ce qu’en Europe l’on considère géné­ra­lement comme une société véri­ta­blement démocratique.

Pour les diri­geants poli­tiques israé­liens, la démo­cratie semble être com­prise comme la domi­nation de la majorité sur la minorité. Cet Etat est en effet dépourvu d’une Consti­tution qui garan­tirait à chaque citoyen des droits démo­cra­tiques indi­vi­duels tels que l’égalité devant la Loi ou le droit à l’éligibilité : « En Israël, per­sonne n’a de droits acquis par le seul fait d’être citoyen. Les droits peuvent être abolis par un vote majo­ri­taire : l’immunité par­le­men­taire aux députés arabes, l’éligibilité de qui­conque ne répond pas à cer­tains cri­tères poli­tiques ou idéo­lo­giques (qui peuvent changer en fonction de telle ou telle majorité par­le­men­taire), la légalité d’un parti qui considère dans son pro­gramme qu’Etat juif et Etat démo­cra­tique sont des notions contra­dic­toires, la citoyenneté d’Arabes qui auraient des liens avec « le ter­ro­risme », etc. » [22].

Pour que l’Etat d’Israël ne soit plus celui des Juifs du monde entier, pour qu’il devienne l’Etat de tous ces citoyens, traités sur pied d’égalité (autrement dit une démo­cratie digne de ce nom), il fau­drait que soit abrogée la « loi du retour ».

Dans ces condi­tions, il fait peu de doute qu’à moyen terme les Juifs israé­liens devien­draient mino­ri­taires dans leur pays. C’est cela que les sio­nistes ne peuvent accepter. Car ils sont obsédés par la démo­graphie : dans leur vision du monde il y a les Juifs, très mino­ri­taires (ils sont vrai­sem­bla­blement aujourd’hui entre 15 et 16 mil­lions) et les autres, au nombre approxi­matif de 6 mil­liards et demi, parmi les­quels les musulmans sont plus de 1,2 mil­liard et les chré­tiens plus de 2 milliards.

Selon Denis Charbit, les natio­na­listes juifs modérés, conscients de l’injustice qu’engendrerait pour les Pales­ti­niens la création d’un Etat juif en Palestine ont, depuis long­temps, résolu leur dilemme moral en consi­dérant que pour les Juifs, en dehors de la Palestine, « il n’est « point d’autre centre ni d’autre patrie » alors que la nation arabe s’étend de Damas à Bagdad, et jusqu’à la Mecque. Autrement dit : « si nous perdons ce pays, nous avons tout perdu », ce qui n’est pas vrai pour l’autre camp : seule l’intégrité de la patrie et de la nation arabe en serait affectée, pas sa totalité ; à peine un ving­tième du ter­ri­toire et de la popu­lation. » [23].

« Si nous perdons ce pays, nous avons tout perdu » : cette idée est actuel­lement par­tagée par un grand nombre de Juifs de la dia­spora. Ima­giner le monde sans un Etat-​​refuge réservé aux Juifs les remplit d’angoisse … alors qu’en même temps de moins en moins de Juifs vou­draient voir leurs enfants s’installer en Israël, per­suadés qu’ils sont qu’ils y ris­que­raient leur vie !

Cette angoisse conduit de très nom­breux Juifs ne vivant pas en Israël à perdre tout esprit cri­tique vis-​​à-​​vis de « leur » Etat et à fermer les yeux sur la poli­tique qu’il mène « dans l’intérêt des Juifs du monde entier ». Ceci alors que le souci des diri­geants israé­liens de main­tenir à tout prix la domi­nation juive sur un maximum de ter­ri­toires de Palestine les conduit à mener une poli­tique qui bafoue conti­nuel­lement les réso­lu­tions de l’O.N.U., les Conven­tions de Genève concernant les obli­ga­tions d’une puis­sance occu­pante vis-​​à-​​vis des vic­times de cette occu­pation et les plus fon­da­mentaux des Droits humains.

Au-​​delà de la question du « péril démo­gra­phique », le fait de consi­dérer les non-​​juifs comme poten­tiel­lement dan­gereux conduit les tenants de toutes les ten­dances du sio­nisme contem­porain à prôner un « déve­lop­pement séparé » des Juifs et des Pales­ti­niens. C’est lar­gement le cas en deçà de la « ligne verte » [24] ou la coha­bi­tation de membres des deux com­mu­nautés natio­nales dans les mêmes loca­lités est rarissime.

Et la sépa­ration est totale dans les ter­ri­toires occupés où règne un apar­theid de la pire espèce maté­rialisé aujourd’hui par les routes réservées aux colons, les « check points » et la « clôture de sécurité ».La « dan­ge­rosité »poten­tielle des Pales­ti­niens implique aussi que les sio­nistes nepeuvent envi­sager leur exis­tence étatique que désarmée. Si la « gauche » [25] sio­niste défend ardemment l’« Ini­tiative de Genève » c’est que ce plan de paix entérine la vision sio­niste de la co-​​existence entre Juifs et non-​​juifs en Israël-​​Palestine : sépa­ration phy­sique, maintien du sur­ar­mement israélien et démi­li­ta­ri­sation de l’Etat pales­tinien [26].

Le sionisme a-​​t-​​il réussi ?

A pre­mière vue oui puisque son objectif était la création d’un « Etat des Juifs » en Palestine et que cet Etat existe et est reconnu par la Com­mu­nauté inter­na­tionale depuis plus d’un demi siècle.

En réalité, si on y regarde de plus près, c’est un échec cuisant :

o Le but fon­da­mental des sio­nistes était, par la création de cet Etat, de mettre les Juifs euro­péens à l’abri de l’antisémitisme. Or l’endroit où les Juifs sont le moins en sécurité est, depuis sa fon­dation, l’« Etat des Juifs ».

o Les deux tiers des Juifs vivent hors de la Palestine/​Israël et sont plus en sécurité que les Juifs israéliens.

o Tout en pré­tendant créer un « homme nouveau », le mou­vement sio­niste se voulait le garant de la pré­ser­vation de l’héritage culturel juif, par­ti­cu­liè­rement celui des Juifs euro­péens. Mais l’identité cultu­relle juive israé­lienne est très dif­fé­rente et surtout très diver­sifiée. Ce qui ne va pas sans de fortes ten­sions : sur le plan reli­gieux, entre pra­ti­quants et non pra­ti­quants, entre ash­ké­nazes (ori­gi­naires de l’Europe non médi­ter­ra­néenne) et sépha­rades (ori­gi­naires des pays médi­ter­ra­néens), entre Afri­cains et Asia­tiques. Des que­relles inter­mi­nables opposent dif­fé­rents groupes pour définir les cri­tères per­mettant de décider qui est juif et qui ne l’est pas.

o La société israé­lienne se mili­tarise : à l’exception des membres de cer­taines com­mu­nautés reli­gieuses, chaque jeune Juif israélien, qu’il soit fille ou garçon, est soumis, depuis l’âge de dix-​​huit ans, à de lourdes obli­ga­tions mili­taires tandis que de plus en plus d’anciens mili­taires de car­rière occupent des postes clés, par­ti­cu­liè­rement dans les domaines poli­tique et celui de l’éducation. De sorte que les valeurs mili­taires d’héroïsme et de sacrifice patrio­tique imprègnent for­tement la jeu­nesse [27] o La société israé­lienne connaît un nau­frage moral, sou­ligné dès les années 1970 par Israël Shahak, alors pré­sident de la Ligue Israé­lienne des Droits de l’Homme [28] : dis­cri­mi­na­tions, exploi­tation écono­mique, oppression, tortures.

Depuis sa fon­dation, les choix poli­tiques effectués par l’Etat d’Israël, au nom de la conception sio­niste de « l’intérêt des Juifs du monde entier », l’ont amené à bafouer sans cesse la légalité inter­na­tionale. Cela n’a été pos­sible que moyennant la pro­tection et le soutien indé­fec­tible des Etats-​​Unis d’Amérique, tant sur le plan poli­tique, qu’économique et mili­taire. Il ne fait aucun doute que, sans ce soutien, l’Etat israélien ne pourrait sur­vivre qu’à condition de se conformer enfin au Droit international.

En février 2001, les Juifs israé­liens se sont choisis comme premier ministre un général qu’ils avaient eux-​​mêmes chassé du pouvoir en 1982 pour sa res­pon­sa­bilité, en tant que Ministre de la Défense, dans les mas­sacres de Sabra et Chatila. Ariel Sharon a mené une poli­tique d’une agres­sivité jamais vue à l’encontre des Pales­ti­niens des ter­ri­toires occupés ; il n’a apporté aux Israé­liens ni la paix, ni la sécurité ; la situation écono­mique de l’Etat d’Israël n’a fait qu’empirer et la fracture sociale n’a cessé de grandir. Pourtant, durant les cinq années que Sharon a passées à la tête du gou­ver­nement, les deux tiers des Israé­liens, per­suadés que leur pays était en guerre, ont continué à sou­tenir ce général « qui les pro­té­geait des ter­ro­ristes » … ou à le trouver trop conci­liant vis-​​à-​​vis des Palestiniens.

Il fut un temps ou des mili­tants sio­nistes (donc par­tisans d’un ras­sem­blement national des Juifs en Palestine), défen­daient le principe de l’égalité com­plète entre Arabes et Juifs vivant en Palestine. Ce fut le cas, dans les années 1920-​​1930, du mou­vement Brit Shalom (L’Alliance pour la Paix), qui se battait avec achar­nement pour « par­venir à un accord entre Juifs et Arabes sur la forme de leurs rela­tions sociales en Palestine, sur base de l’égalité absolue des deux peuples cultu­rel­lement auto­nomes » [29], autrement dit pour la consti­tution d’un Etat bina­tional. Mais dès le début des années 1940, Brit Shalom avait défi­ni­ti­vement perdu son combat. Il n’existe actuel­lement aucun mou­vement ou parti se réclamant du sio­nisme et défendant l’égalité com­plète des droits des deux peuples vivant en Israël-​​Palestine.

Aujourd’hui, l’idéal sio­niste d’un Israël, « Etat des Juifs » sert à jus­tifier l’injustifiable :

o les nom­breuses dis­cri­mi­na­tions à l’encontre du million de Pales­ti­niens qui sont citoyens de l’Etat d’Israël [30] ;

o l’occupation et la colo­ni­sation des ter­ri­toires conquis en 1967 que sont Jérusalem-​​est, la Cis­jor­danie et le plateau syrien du Golan ;

o les confiscations de terres ;

o le pillage des ressources en eau ;

o les destructions de bâtiments ;

o les arrachages de dizaines de milliers d’arbres ;

o les couvre-​​feux ;

o les « bou­clages » des villes et vil­lages pales­ti­niens de Cis­jor­danie [31] ;

o l’interdiction pour tout citoyen Israélien de se rendre dans ces vil­lages et ces villes : cette mesure, offi­ciel­lement jus­tifiée par des raisons de sécurité, contribue effi­ca­cement à empêcher les ren­contres entre Israé­liens et Pales­ti­niens de Cis­jor­danie ; rien de tel pour favo­riser encore plus la peur de l’Autre et sa diabolisation ;

o la construction, en ter­ri­toire occupé, d’une « bar­rière de sécurité » de plu­sieurs cen­taines de kilo­mètres au prix d’immenses des­truc­tions, d’encore plus de confis­ca­tions de terres et de réserves d’eau ainsi que de très sévères res­tric­tions à la liberté de cir­culer pour les Palestiniens ;

o les arrestations et les emprisonnements arbitraires ;

o les mauvais traitements infligés aux prisonniers ;

o les assassinats « ciblés » et leurs « dégâts collatéraux ».

Les défen­seurs de ces abo­mi­na­tions sou­tiennent que c’est l’attitude agressive des Pales­ti­niens à l’égard des Juifs qui ont amené les auto­rités israé­liennes à de telles extré­mités. Ils ajoutent souvent que rien de tel ne serait arrivé si les Pales­ti­niens avaient accepté le plan de partage de la Palestine décidé par l’O.N.U. en 1947. Mais, outre le fait qu’il ne fait aujourd’hui aucun doute que les diri­geants sio­nistes n’avaient alors nul­lement l’intention de se satis­faire de ce plan de partage [32], quel peuple aurait pu accepter que plus de la moitié du ter­ri­toire où il vivait devienne l’Etat d’un autre peuple venu d’ailleurs ?

Tou­jours au nom de ce qu’ils pré­sentent comme une nécessité vitale pour les Juifs, les sio­nistes vou­draient que les Pales­ti­niens renoncent à ce que leur soit reconnu le principe du droit au retour des exilés (principe reconnu par le Droit inter­na­tional et, pour ce qui concerne le cas pales­tinien, par plu­sieurs réso­lu­tions des Nations Unies). Ils ne peuvent admettre que si les Pales­ti­niens sont prêts, depuis fort long­temps, à négocier la manière de concré­tiser la recon­nais­sance de ce droit (lieux d’établissement, com­pen­sa­tions, dédom­ma­ge­ments, …), ils ne pourront jamais accepter qu’il ne leur soit pas reconnu.

Cependant, même s’il s’est constitué sur base d’une pro­fonde injustice commise envers le peuple pales­tinien, le peuple juif israélien est aujourd’hui une réalité incon­tour­nable. Mais 20 % des citoyens israé­liens font partie d’un autre peuple. Cette réalité-​​là est également à prendre en compte. La co-​​existence égali­taire de deux peuples (ou plus) dans un même Etat ne constitue pas du tout un pro­blème inso­luble, comme le prouvent de nom­breux cas existant dans des Etats démo­cra­tiques tels que … la Belgique.

Même si, d’accord sur ce point avec les mili­tants sio­nistes de Brit Shalom, je crois qu’à terme, la solution poli­tique la plus démo­cra­tique et la plus viable, écono­mi­quement et humai­nement sera l’Etat bina­tional, je ne suis pas opposé, dans le contexte actuel, à la co-​​existence, sur le ter­ri­toire de la Palestine man­da­taire de deux Etats, l’un à majorité juive, l’autre à majorité pales­ti­nienne. A condition que l’un comme l’autre renoncent à dis­cri­miner leurs mino­rités natio­nales. Mais dans les faits, depuis 1988 (année de la recon­nais­sance par le Conseil National Pales­tinien de l’existence de l’Etat d’Israël dans ses fron­tières du 4 juin 1967) les oppo­sants les plus résolus à la solution à deux Etats sont les gou­ver­ne­ments israé­liens suc­cessifs qui n’ont jamais cessé, depuis la conquête de la Cis­jor­danie en 1967, d’occuper ce ter­ri­toire et d’y déve­lopper une colo­ni­sation de peuplement.

Mon antisionisme

Je m’oppose à l’idéologie sio­niste parce que la création, en Palestine, d’un « Etat-​​refuge » pour les Juifs du monde entier s’est faite aux dépens du peuple pales­tinien alors que, dans les faits, l’existence de cet Etat ne met abso­lument pas les Juifs, qu’ils soient israé­liens ou non, à l’abri des per­sé­cu­tions antisémites.

Je m’y oppose aussi parce que sa seule réponse à l’antisémitisme est le repli sur soi, concrétisé par l’appel au « retour » de tous les Juifs en « Terre promise ». Cette position s’accorde par­fai­tement aux dis­cours xéno­phobes prônant le « chacun chez soi ».

Je ne suis pas opposé à l’existence de l’Etat d’Israël mais par­tisan de sa « dés­io­ni­sation ». Ceci implique qu’il renonce à être l’Etat des Juifs du monde entier pour devenir, comme toute démo­cratie digne de ce nom, un Etat traitant tous ses citoyens de la même manière.

Si je combats l’idéologie sio­niste c’est parce qu’elle sert à jus­tifier une poli­tique contraire aux Droits de l’Homme qui a pro­voqué et aggrave sans cesse l’interminable malheur du peuple pales­tinien tout en conduisant à terme le peuple juif israélien tout droit vers l’abîme.

Michel Staszewski janvier 2006

[1] Ce ne fut pas tou­jours le cas. A l’époque de la déca­dence de l’Empire romain, le judaïsme se trouva en concur­rence avec le chris­tia­nisme mais aussi avec l’arianisme et le culte de Mithra. D’après Pierre Stambul (« Judaïsme : retour à quelle identité ?, confé­rence donnée à Mar­seille le 16 mai 2003, http://​www​.biblio​theque​-sonore​.org/... - n’est plus activée [ndp]), il y eut également un mou­vement non négli­geable de conver­sions au judaïsme en Afrique du Nord, en Espagne et, plus tard au sein d’un peuple turc, les Khazars.

[2] Consis­toires : orga­nismes, géné­ra­lement reconnus par les pou­voirs publics, chargés de gérer les affaires religieuses.

[3] En Bel­gique, par exemple, une ordon­nance alle­mande du 28 octobre 1940 déter­minait qui était considéré comme juif de la manière suivante :

1. "Est Juif, toute per­sonne issue d’au moins trois grands-​​​​parents de race juive.

2. Est regardée comme Juif, toute per­sonne issue de deux grands parents juifs si elle :
- a) adhère au moment de l’entrée en vigueur de la pré­sente ordon­nance au culte juif ou y affecte son adhésion ulté­rieu­rement ou
- b) si son conjoint est Juif ou si elle contracte mariage avec un Juif ultérieurement.

3. Dans les cas de doute, est regardée comme Juif toute per­sonne adhérant ou ayant adhéré au culte juif. Un grand-​​​​parent est regardé, sans condition ni réserve, comme Juif, lorsqu’il a adhéré au culte juif. " (GERARD-​​​​LIBOIS, J. et GOTO­VITCH, J., L’An 40. La Bel­gique occupée, CRISP, Bruxelles, 1971, p. 460). Voir aussi, sur ce sujet, STEINBERG, M., L’Etoile et le fusil. La question juive 1940-​​1942, Vie Ouvrière, Bruxelles, 1983, en par­ti­culier les pages 65 à 67.

[4] Le Nouveau Petit Robert, Paris, 1995, p. 2096.

[5] CHARBIT, D., Sio­nismes. Textes fon­da­mentaux, Albin Michel/​​Menorah, Paris 1998.

[6] Eretz Israël : « Terre d’Israël » ou « Pays d’Israël » : Ce terme couvre tous les ter­ri­toires qui ont à un moment ou l’autre fait partie d’un des Royaumes juifs à l’époque du Premier et du Second Temple, c’est-à-dire en plus de la Palestine, une partie impor­tante de l’actuelle Jor­danie. Aujourd’hui, rares sont cependant les sio­nistes qui reven­diquent encore l’ensemble de ces territoires.

[7] CHARBIT, D., op. cit., pp. II-​​​​III.

[8] Il en est de même pour le Petit Larousse et pour le Littré.

[9] Article 6 du pro­gramme de l’O.L.P. de janvier 1969, cité in PICAUDOU, N., Les Pales­ti­niens. Un siècle d’histoire, Edi­tions Com­plexe, 2003, p. 152.

[10] 02<- Ibidem.

[11] Torah : nom hébreu du Penta­teuque, ensemble des cinq pre­miers livres de la Bible et base prin­cipale de la religion juive.

[12] Cf. RABKIN, Y. M., Au nom de la Torah. Une his­toire de l’opposition juive au sio­nisme, Les Presses de l’Université de Laval, 2004.

[13] Ibidem, pp. 245-​​246.

[14] En 1894, le capi­taine Alfred Dreyfus, issue d’une famille juive alsa­cienne, fut injus­tement condamné à la dépor­tation pour haute tra­hison par un tri­bunal mili­taire. Il apparut rapi­dement qu’il était innocent mais il ne sera réha­bilité qu’en 1906. Une des causes prin­ci­pales de ce déni de justice fut assu­rément l’antisémitisme virulent régnant dans l’opinion publique fran­çaise à cette époque.

[15] Dia­spora (mot d’origine grecque) : dis­persion à travers le monde antique des Juifs exilés de leur pays d’origine ; par extension : dis­persion d’une com­mu­nauté à travers le monde ; ensemble des membres dispersés.

[16] En 70 après J.C., après la chute de Jéru­salem, un important groupe de révoltés juifs se réfu­gièrent dans la for­te­resse de Massada bâtie sur un éperon rocheux dominant la rive ouest de la Mer morte. Après avoir défié les armées romaines durant plus de deux années, sur le point d’être vaincus, les der­niers com­bat­tants juifs et leurs familles se sui­ci­dèrent plutôt que de se rendre.

[17] « Le Sep­tième Million traite de la manière dont les amères vicis­si­tudes du passé conti­nuent à modeler la vie d’une nation. Si le Génocide a imposé une identité col­lective posthume à six mil­lions de vic­times, il a aussi façonné l’identité col­lective de ce nouveau pays, non seulement pour les sur­vi­vants arrivés après la guerre, mais pour l’ensemble des Israé­liens, aujourd’hui comme hier. » (Tom SEGEV, Le Sep­tième Million, Edi­tions Liana Levi, Paris, 1993, p. 19). Dans son livre La Nation et la mort. La Shoah dans le dis­cours et la poli­tique d’Israël (La Décou­verte, Paris, 2004), l’historienne israé­lienne Idith ZERTAL, confirme les thèses défendues par Tom Segev.

[18] Notons tou­tefois que l’enquête n’est pas clause et qu’à ce jour l’auteur du coup de couteau n’a pas été arrêté.

[19] Mais l’Union des Pro­gres­sistes Juifs de Bel­gique (U.P.J.B.), seule asso­ciation juive de ce pays refusant toute allé­geance à l’Etat d’Israël, pour cette raison, n’en fait pas partie.

[20] 03<- Cf. les décla­ra­tions en ce sens du Pré­sident iranien Mahmoud Ahmadinejad.

[21] La tra­duction exacte du titre ori­ginal, Der Judenstaat donné par Herzl à l’ouvrage qui fut à la base du projet poli­tique sio­niste n’est pas L’Etat juif mais bien L’Etat des Juifs. C’est une nuance non négli­geable car cela laisse entendre que cet Etat devait être celui de tous les Juifs du monde et non pas seulement de cer­tains d’entre eux.

[22] WAR­SCHAWSKI, M. A tombeau ouvert. La crise de la société israé­lienne, La Fabrique, Paris, 2003, p. 103

[23] CHARBIT, D., Le sio­nisme et les Pales­ti­niens, in U.E.J.F., Le sio­nisme expliqué à nos potes, Edi­tions de la Mar­ti­nière, s.l., 2003, p. 150.

[24] « Ligne verte » : seule fron­tière reconnue inter­na­tio­na­lement, depuis les accords d’armistice de 1949, entre l’Etat d’Israël et la Cis­jor­danie. Elle a été res­pectée par l’Etat d’Israël jusqu’au 4 juin 1967, date à laquelle a com­mencé la « Guerre des Six Jours ». A l’issue de celle-​​​​ci, toute la Cis­jor­danie fut occupée par Israël, ainsi que la bande de Gaza, le plateau syrien du Golan et le désert égyptien du Sinaï.

[25] Je me permets ici l’usage de guillemets parce que ce mot de « gauche » n’a pas le même sens en Israël qu’en Europe : on verrait mal, en Europe, des partis de gauche sou­tenir une poli­tique ségré­ga­tion­niste et prôner la sépa­ration phy­sique entre ethnies

[26] L’« Accord de Genève » fut signé à Genève le 1er décembre 2003. Ses prin­cipaux artisans en étaient l’ancien ministre israélien Yossi Beilin et l’ancien ministre pales­tinien Yasser Abed Rabbo. Il s’agit d’une ini­tiative privée n’engageant pas les auto­rités offi­cielles. Pour une lecture cri­tique de ce plan de paix : STAS­ZEWSKI, M., « L’Initiative de Genève : une chance pour la paix ? » in Points Cri­tiques (mensuel de l’Union des Pro­gres­sistes Juifs de Bel­gique) n° 242, janvier 2004, pp. 23 à 25.

[27] Cf. ZERTAL, I., La Nation et la Mort …, op. cit.

[28] Cf. SHAHAK, I., Le Racisme de l’Etat d’Israël, Ed. Guy Authier, Paris, 1975.

[29] Extrait des statuts de Brit Shalom (rédigés en 1925), cité in ARON, J., Le sio­nisme n’est pas le judaïsme. Essai sur le destin d’Israël, Didier Devillez, Bruxelles, 2003, p. 151.

[30] 04<- L’obsession démo­gra­phique a récemment amené le par­lement israélien à amender la loi sur la citoyenneté et l’entrée en Israël en créant trois filières séparées d’acquisition de la citoyenneté en Israël : la filière pour les Juifs, la filière pour les Arabes, et la filière pour les « étrangers ». La filière arabe n’impose pas seulement une pro­cédure éche­lonnée sur des années, comme pour les « étrangers », mais elle interdit, avec des excep­tions des plus réduites, l’unification des familles quand un des conjoints est arabe pales­tinien et réside dans les ter­ri­toires occupés. Par contre, la filière juive offre à tout Juif d’acquérir la citoyenneté israé­lienne d’une manière auto­ma­tique, confor­mément à la « Loi du Retour ». Cette loi, votée par le par­lement israélien le 27÷7÷2005, a été condamnée publi­quement dès le len­demain par Amnesty Inter­na­tional, pour son caractère dis­cri­mi­na­toire. Un article récent offre un large aperçu des dis­cri­mi­na­tions dont les Arabes israé­liens sont vic­times : ALGAZY, J., « Le trau­ma­tisme per­sistant des Arabes israé­liens », in Le Monde Diplo­ma­tique, octobre 2005, pp. 16-​​17

[31] Lire, à ce sujet, « La Palestine sous la botte » (in Revue d’Etudes Pales­ti­niennes n° 83, prin­temps 2002, pp. 3-​​19) ; la jour­na­liste israé­lienne Amira HASS y décrit en détails l’évolution de la poli­tique de « bou­clage » des ter­ri­toires pales­ti­niens et ses consé­quences de plus en plus dra­ma­tiques pour leurs habi­tants, depuis ses débuts en 1991.

[32] Cf., par exemple, VIDAL, D., Le péché ori­ginel d’Israël. L’expulsion des Pales­ti­niens revi­sitée par les « nou­veaux his­to­riens » israé­liens, Edi­tions de l’Atelier /​​ Edi­tions Ouvrières, Paris-​​​​Bruxelles, 1998 et GRESH, A. Israël, Palestine. Vérités sur un conflit, Fayard, Paris, 2001, pp. 102-​​103.