Journée de la Terre… terre volée, terre agressée, terre occupée.

Claude Léostic, mercredi 30 mars 2005

Le 30 mars chaque année, la Palestine célèbre sa terre en mémoire des morts de 1976, quand lors de mani­fes­ta­tions des Pales­ti­niens d’Israël contre -déjà-​​ l’expropriation de leurs terres, les forces armées israé­liennes firent feu sur les mani­fes­tants. Date mémoire, date symbole, de la terre de Palestine.

Que reste-​​t-​​il de cette superbe terre ancienne, la terre de Palestine ?

Com­mençons par la côte de Gaza et son arrière pays, terre de fleurs, d’agrumes et de pêche, ouverte sur la mer, autrefois douce à vivre.

Depuis 1948 et la création par la com­mu­nauté inter­na­tionale, sur réso­lution des Nations-​​unies, de l’état d’Israël, Gaza sous tutelle égyp­tienne a vu s’agglutiner à sa popu­lation locale gran­dis­sante les mil­liers de réfugiés chassés par la lutte sans merci du nouvel état juif contre la popu­lation civile de la Palestine.

Depuis la guerre de 1967 dont la vic­toire israé­lienne a jeté des mil­liers d’autres Pales­ti­niens sur les routes de l’exil et vers les camps de réfugiés, Gaza est devenue le foyer de près d’un million et demi de Pales­ti­niens. Années mar­quées aussi par la main mise enva­his­sante des colons juifs sur 45% de la terre pales­ti­nienne de Gaza. 8000 au plus mais pro­tégés par des cen­taines de soldats sur­armés, réduisant à la portion congrue les cen­taines de mil­liers de Pales­ti­niens qui s’entassent dans le ter­ri­toire démuni que les occu­pants leur ont laissé.

Pre­mière puis deuxième Intifada, révoltes d’un peuple opprimé et méprisé, qui n’en peut plus de la colo­ni­sation et de la dis­cri­mi­nation, Gaza se lève, paci­fi­quement. La répression mili­taire israé­lienne, réponse aux reven­di­ca­tions légi­times des habi­tants de Gaza est depuis 2000 un modèle calculé de ter­ro­risme d’état. Les chars, héli­co­ptères et avions de combat attaquent les quar­tiers sur­peuplés des villes et des camps de Gaza pour atteindre les résis­tants qui avec des armes déri­soires, voire des pierres, tentent de pro­téger leur peuple.

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Gaza, 28 février 2005

En quatre ans et demi, les champs, les vil­lages et les camps de Gaza ont été réduits à un champ de ruines, son aéroport et son port (financés par l’Union Euro­péenne) bom­bardés, inuti­li­sables, ses routes coupées par des check-​​points, inter­dites à la popu­lation de Gaza quand elles ne sont pas rendues inuti­li­sables par les bom­bar­de­ments ou le passage des chars et autres bull­dozers mili­taires, ceux qui détruisent les maisons fami­liales ou assas­sinent les témoins de l’occupation comme en 2003 Rachel Corrie, mili­tante amé­ri­caine de la soli­darité internationale.

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al-​​Mawassi
pêche à proximité de la plage, 16 02 2005

Quant à la côte, isolée de sa popu­lation par des kilo­mètres de rou­leaux de bar­belés, de clô­tures, de murs comme ceux qui empri­sonnent aussi Gaza à l’est, elle est presque interdite aux pêcheurs qui ne peuvent plus guère s’aventurer sur la mer pour­voyeuse de subsistance.

Gaza, terre brûlée, dévastée par la vio­lence insensée de l’occupation israé­lienne. Pas insensée, non. Por­teuse de trop de sens, plutôt, celui de la domi­nation de la force brute sur l’humanité, celui du message du général Sharon, cri­minel de guerre devenu civil sur le tard, le sens de la conti­nuation et de l’achèvement de l’appropriation totale de la terre de Palestine, en se débar­rassant de ses habitants.

Gaza totalement coupée de la Palestine intérieure…

Cis­jor­danie, les crêtes des col­lines, les minarets et les oli­viers, les ocres de la vallée du Jourdain, la magie des cou­leurs et de l’air quand le vent vient de la mer ou que le désert s’insinue sur les sommets, la chaleur de l’accueil du peuple de Palestine. Terre belle et riche, de sa nature et de son peuple.

Terre défi­gurée aussi, par les quelque 250 colonies juives de peu­plement qui veulent du sommet des col­lines confis­quées, dominer de der­rière leurs bar­belés et leur miradors, les pai­sibles vil­lages ances­traux pales­ti­niens qui s’étalent au flanc des col­lines. Ces colonies dont le maître amé­ricain vient de dire que les plus grandes d’entre elles « res­teront ter­ri­toire israélien » [1].

Terre volée, par la construction et l’extension des colonies, camps mili­taires israé­liens et autres « implan­ta­tions sau­vages », mais aussi par l’expropriation de mil­liers d’hectares pour y construire les routes de contour­nement, ces routes d’apartheid inter­dites aux Pales­ti­niens qui relient entre elles les implan­ta­tions qui qua­drillent la Palestine orientale, comme la Rome impé­riale de César occupait la Gaule.

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Vol et viol de la terre
La colonie de Har Homa a confisqué la colline palestinienne d’Abu Gneim

Terre violée, assoiffée, dont les arbres sont arrachés par mil­liers par les bull­dozers que Cater­pillar prête de si bon gré au travail mor­tifère de l’occupation, dont les récoltes sont arasées ou aban­données par force et les puits confisqués par dizaines. La mort rôde sur les terres agri­coles de Palestine.

Terre éventrée, découpée par le mur de la honte et de l’apartheid que la com­mu­nauté inter­na­tionale unanime a jugé illégal et immoral mais qu’elle ne fait rien pour abattre, elle qui a su en abattre d’autres, au nom de la liberté et de la démocratie.

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Bilin , 20 mars 2005
répression israélienne d’une manifestation pacifique contre le mur

Mur, murs mons­trueux, blessure immonde sur la terre de Palestine, qui n’en finit pas de s’allonger et de s’insinuer au coeur de la Cis­jor­danie occupée. Avec lui meurent les vil­lages et les champs, avec lui meurt le peuple rural de Palestine. Son cœur. Ce mur d’annexion qu’Israël érige tue la terre, il tue la vie, il veut chasser, anni­hiler la réalité et la vie des femmes et des hommes de Palestine qui, de Bilin ou Deir al-​​Balout à Salfit ou Hébron jusqu’à Bethléem et Jéru­salem, se dressent contre lui, ses troupes et ses bull­dozers, et sont quo­ti­dien­nement blessés ou arrêtés par dizaines dans leurs mani­fes­ta­tions pacifiques.

Pas eux seulement. Partout en Palestine, le peuple pales­tinien souffre de l’occupation : 4000 morts depuis le début de la répression israé­lienne du sou­lè­vement que l’occupation a déclenché en sep­tembre 2000, des dizaines de mil­liers de blessés, des han­di­capés, dont beaucoup très lour­dement et à vie, par mil­liers, plus de 8000 pri­son­niers, des arres­ta­tions quo­ti­diennes par dizaines, des mil­liers de maisons détruites, bom­bardées ou rasées, les familles à la rue, la misère, le chômage, le désespoir. Des vies invi­vables, des vies brisées.

Terre confisquée, interdite à des cen­taines de mil­liers des siens, exilés, ou réduits à des condi­tions de vie misé­rables dans les camps de réfugiés des pays arabes proches et qui ont gardé la clé de la maison dont l’occupant les a chassés. Réfugiés qui demandent la recon­nais­sance de la res­pon­sa­bilité israé­lienne dans leur expulsion de leur terre. Réfugiés qui demandent, comme les réso­lu­tions inter­na­tio­nales, que soit reconnu leur droit au retour. Pales­ti­niens d’Israël aussi qui se voient interdire d’entrer dans les Ter­ri­toires Occupés alors que les colons juifs y cir­culent en maîtres ou encore Pales­ti­niens croyants qui ne peuvent accéder à leurs lieux de cultes à Jérusalem.

Oui mais, tout ça c’est du passé, entend-​​t-​​on sur tous les tons. NON !! C’est maintenant.

Les enga­ge­ments pris à Charm el Cheikh ont certes été tenus par les Pales­ti­niens qui, résis­tance nationale et résis­tance isla­mique confondues, ont accepté, par une décla­ration émise au Caire le 21 mars, de renoncer à l’action armée jusqu’à la fin de 2005 SI les exac­tions israé­liennes cessent et SI les pri­son­niers sont libérés.

Côté israélien, après des ter­gi­ver­sa­tions, 500 des 8OOO pri­son­niers poli­tiques ont été libérés, un des check-​​points qui empri­son­naient Jéricho dans son oasis a été levé et l’entrée de Tul­karem a été auto­risée à la police pales­ti­nienne qui s’y est déployée.

N’oublions pas que 7400 pri­son­niers sont tou­jours dans les geôles israé­liennes, que les arres­ta­tions ont continué depuis, rap­pelons aussi que Jéricho n’était pas occupée, que Tul­karem, où les Israé­liens ne se trou­vaient pas de manière per­ma­nente, reste coupée des autres villes de Cis­jor­danie et qu’à l’issue de la ren­contre de Charm el-​​cheik, les repré­sen­tants israé­liens ont refusé le retour des réugiés chez eux et que Jéru­salem soit jamais la capitale de l’état de Palestine.

C’est aujourd’hui que la colo­ni­sation et l’occupation veulent dévorer ce qui reste de la Palestine.

- Le week-​​end de Pâques, les poli­ciers israé­liens ont interdit l’entrée de la Vieille Ville de Jéru­salem aux fidèles pales­ti­niens.
- Le 28 mars 2005 à Jénine 8 résis­tants ont été arrêtés.
- Le 27 les Israé­liens annoncent qu’ils ne se reti­reront pas tout de suite de Qal­qilyia.
- Le 26 les Etats-​​unis réitèrent leur appui à la colo­ni­sation, notamment aux 3500 loge­ments qui vont s’ajouter à Maale Adumim, près de Jéru­salem, et surtout à la route E1, réservée aux Israé­liens, qui va relier Jéru­salem à cette énorme colonie, coupant de facto la Cis­jor­danie en deux entités tota­lement séparées.
- Le 26 près de Salfit 14 mani­fes­tants, Pales­ti­niens, Israé­liens contre l’occupation et Inter­na­tionaux, sont blessés lors de la répression d’une mani­fes­tation contre le mur d’annexion.
- Le 26, la Haute Cour israé­lienne a donné le feu vert à une nou­velle route de contour­nement qui relie deux colonies juives près d’Hébron, vole plus de terres encore et isole davantage Hébron, tandis qu’à Bethléem la route qui va isoler toute la com­mu­nauté chré­tienne locale et étrangère de la Tombe de Rachel, haut lieu reli­gieux à l’entrée de la ville, vient d’être auto­risée, ce qui implique de nou­velles annexions de terres.

La liste est longue et tout cela se passe aujourd’hui, sous nos yeux si l’on sait regarder et voir.

Certes, ce que l’occupation israé­lienne fait aujourd’hui à la Palestine et à son peuple est moins vio­lemment visible que lors de cette autre journée de la Terre en 2002 quand Sharon lançait ses troupes sur la Cis­jor­danie où, Inter­na­tionaux reven­di­quant pour les Pales­ti­niens aussi les droits humains et poli­tiques élémen­taires, nous nous por­tions au devant des chars israé­liens pour tenter d’empêcher leur attaque irré­mé­diable contre la Muqata’a, là où Yasser Arafat, pré­sident de la Palestine, était assiégé avec quelques cen­taines d’hommes, mili­taires et civils que nous avons pu rejoindre.

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30 mars 2002
Arrivée des Internationaux à la Muqata’a assiégée

Mais ce que fait l’occupation israé­lienne aujourd’hui est aussi dan­gereux pour les Pales­ti­niens et donc pour les Israé­liens et pour la paix et c’est plus per­ni­cieux parce que moins visible et occulté par les médias et les poli­tiques ( l’ « embellie », vous savez, depuis la mort tant espérée du cro­que­mi­taine au keffieh.… ). Mis entre paren­thèse par la com­mu­nauté inter­na­tionale qui depuis Charm el Cheikh en février 2005 reconnaît à Sharon une légi­timité inter­na­tionale. De nom­breux pays arabes ont repris des rela­tions diplo­ma­tiques avec l’Israël de Sharon et Pérès.

Et la France ?

La France aurait-​​elle changé de valeurs, elle qui s’est faite et voulue la patrie des Droits de l’Homme ? Aurait-​​elle décidé soudain que l’occupation mili­taire d’une terre et de son peuple était morale ? Que le droit était dis­cu­table et que cer­tains pou­vaient s’en moquer impu­nément ? Parce que, sans parler de l’irresponsabilité totale d’un diri­geant poli­tique national à conforter l’amalgame mal­honnête et dan­gereux entre anti­sé­mi­tisme et oppo­sition à la poli­tique israé­lienne, c’est cela que dit M. Rafarin quand il cau­tionne Sharon en allant le saluer dans une grande mani­fes­tation média­tique d’ « affection de la France pour Israël ».

Quel Israël ?

Demandez aux cou­rageux mili­tants israé­liens, civils ou mili­taires, qui paient durement dans leur vie pro­fes­sion­nelle, sociale et privée leur lutte contre l’occupation, si l’Israël de Sharon est le leur. Ils en ont honte, ils en meurent à petit feu. Et c’est cet Israël là, porteur de mort et faiseur d’apartheid, celui qui bafoue quo­ti­dien­nement le droit inter­na­tional, que la France sou­tien­drait main­tenant ? Alors moi aussi j’ai honte, de nos gou­ver­nants, de la France, cette France de M. Rafarin qui aurait oublié que le droit est la valeur qui nous lie tous, sur laquelle nous nous sommes accordés (Israël aussi) et qui nous donne notre légitimité.

De même Kofi Hannan, le secré­taire général des Nations-​​ unies, ren­force la position de Sharon quand il refuse d’aller constater de visu la construction du mur que l’Assemblée générale de l’ONU a déclaré illégal en juillet 2004, et les ravages qu’il inflige à la terre et au peuple de Palestine.

Quant à l’aide de la com­mu­nauté inter­na­tionale, dont les Etats-​​Unis, promise à Charm el-​​Cheikh, elle arrive. Enfin, peut-​​on penser, on va pouvoir recons­truire maisons, écoles ou minis­tères pul­vé­risés par les obus et les bombes israé­liens. Non…On fait dans la sécurité -de qui ?-, en équipant les poli­ciers pales­ti­niens. C’est main­tenant encadrés, entraînés, avec gilets pare-​​balles et casques avec visières en plexi­glass qu’ils pro­tègent Mohamed Dahlan des étudiants en colère à Gaza. Au nom des "réformes néces­saires et de la démo­cratie enfin installée ?"

Je suis en colère en ce Jour de la Terre, pourtant quand je me tourne vers la terre et le peuple de Palestine, qui ont su résister depuis 57 ans à l’occupation et la colo­ni­sation bru­tales que les gou­ver­ne­ments israé­liens élus suc­cessifs leur infligent, je reste opti­miste. Si nous leur apportons notre soutien et notre conviction, le droit pré­vaudra sur la force.

En ce 30 mars 2005 le peuple pales­tinien est debout, les aman­diers et les coque­licots refleu­rissent sur les col­lines de Palestine.

[1] voir la semaine der­nière les décla­ra­tions contra­dic­toires et embar­rassées de C. Rice, secré­taire d’état amé­ri­caine qui dit s’opposer à la conti­nuation de la colo­ni­sation et celles de l’ambassadeur US à Tel-​​​​Aviv, qui réaf­firme le soutien de Bush aux colonies, « réa­lités de terrain »