Jimmy Carter ou la voie du dialogue

I. Avran, mardi 22 avril 2008

« Nous pensons que le pro­blème réside dans le fait qu’Israël et les Etats-​​Unis refusent de ren­contrer ces gens, et non pas dans le fait que j’ai ren­contré le Hamas à Damas ».

Telle est l’analyse de l’ancien pré­sident des Etats-​​Unis Jimmy Carter, telle qu’il l’a affirmée depuis la tribune du « conseil israélien pour les rela­tions exté­rieures » (orga­ni­sation indé­pen­dante), à Jéru­salem, ce 21 avril. L’ancien pré­sident, qui n’a pu obtenir l’autorisation israé­lienne de se rendre dans la bande de Gaza, a en effet ren­contré au Caire, puis à Damas, des res­pon­sables du mou­vement pales­tinien de la résis­tance islamique.

Jimmy Carter, qui s’est recueilli à Ramallah sur la tombe de l’ancien pré­sident pales­tinien Yasser Arafat sur laquelle il a déposé une gerbe, a notamment ren­contré Khaled Mecha’al, mais également le pré­sident syrien Bachar al-​​Assad. Des ren­contres vivement condamnées tant en Israël que par de nom­breux par­le­men­taires amé­ri­cains, répu­bli­cains et démo­crates, à quelques mois de la pré­si­den­tielle. John McCain a vili­pendé une « erreur grave et dan­ge­reuse », tandis que Barak Obama a dénoncé l’initiative de l’ancien prix Nobel de la Paix, affirmant : « nous ne devons pas négocier avec un groupe qui prône la des­truction d’Israël » ajoutant : « Le Hamas n’est pas un Etat (sic), c’est une orga­ni­sation terroriste ».

Dans son dernier essai consacré au Proche-​​Orient sous le titre explicite Palestine, la paix, pas l’apartheid [1], écrit à l’issue, notamment, de trois mis­sions d’observation des élec­tions pales­ti­niennes en 1996, 2005 et 2006, l’ancien pré­sident amé­ricain pré­cisait sa démarche : contribuer à une paix durable au Moyen-​​Orient, pour les Israé­liens comme pour les autres peuples de la région. « L’un des prin­cipaux buts de ma vie (…) a été d’aider à garantir une paix entre les Israé­liens et les autres pays du Moyen-​​Orient », écrivait-​​il d’entrée, pré­cisant vouloir sus­citer le débat, sin­gu­liè­rement aux Etats-​​Unis.

D’où, aujourd’hui, un diag­nostic et une orien­tation. Le diag­nostic s’inspire de l’observation du terrain. Celle de la péren­ni­sation de l’occupation israé­lienne. Selon Jimmy Carter, les négo­cia­tions de paix relancées en novembre 2007 à l’issue de la réunion d’Annapolis n’ont pas enre­gistré de progrès ; et de mettre en exergue la pour­suite de la colo­ni­sation israé­lienne en Cis­jor­danie et le maintien des nom­breux bar­rages mili­taires qui bouclent les Pales­ti­niens dans de mini-​​enclaves et sus­citent une colère crois­sante. L’orientation, elle consiste à envi­sager malgré tout dans ce contexte les condi­tions de la paix, avec tous les acteurs concernés.

Dans son nouvel ouvrage consacré au Hamas [2], le cher­cheur pales­tinien Khaled Hroub le rap­pelle : les résultats des élec­tions pales­ti­niennes de janvier 2006, qui ont donné au Hamas la majorité au Conseil légis­latif, ne sont pas le fruit d’une quel­conque conversion de la popu­lation pales­ti­nienne, mais celui de l’échec du pro­cessus de négo­ciation contredit par la poli­tique israé­lienne à la fois sur le terrain et dans la négo­ciation elle-​​même. Il rap­pelle entre autres que si l’on considère toutes les élec­tions qui ont précédé, sur plu­sieurs années –y compris les élec­tions d’associations étudiantes ou pro­fes­sion­nelles ou les scrutins municipaux-​​ les scores du Hamas dépen­daient pour une grande part du contexte poli­tique du moment : « lorsque la popu­lation était dans une phase de confiance dans les pour­parlers de paix avec Israël, le "pro­gramme de résis­tance" du Hamas ins­pirait plus de doutes, d’où une baisse du nombre de ses sym­pa­thi­sants. Inver­sement, quand l’échec répété des négo­cia­tions et les humi­lia­tions continues infligées par les Israé­liens aux Pales­ti­niens exa­cer­baient leur sen­timent de frus­tration, le climat était propice à une remontée du Hamas, quelle que soit la nature des élections ».

Une évidence par­fai­tement com­prise et maî­trisée par les diri­geants israé­liens, en quête d’une démons­tration per­ma­nente d’absence de « par­te­naire pales­tinien cré­dible », soit « inexistant », soit affaibli par les divi­sions natio­nales, d’autant plus volon­tiers exa­cerbées dans le sang par les bom­bar­de­ments, assas­sinats ciblés et autres « incur­sions » à tous les moments cru­ciaux du dia­logue national palestinien.

Une évidence ana­lysée également par l’ancien pré­sident amé­ricain, qui a décidé de ren­contrer les diri­geants du mou­vement de la résis­tance isla­mique, testant même avec quelque succès l’hypothèse d’une accep­tation des résultats d’un éventuel réfé­rendum en Palestine en cas d’éventuel accord avec Israël obtenu par Mahmoud Abbas.

Une évidence que refusent de voir en revanche les diri­geants euro­péens, dans leur pré­ci­pi­tation à adopter la logique de Washington. Comme si la guerre colo­niale ne radi­ca­lisait pas natu­rel­lement une popu­lation pales­ti­nienne cri­mi­nel­lement asphyxiée. Comme si les élec­tions et l’intégration du Hamas sur la scène poli­tique n’avaient pas contribué à son évolution poli­tique, idéo­lo­gique et stra­té­gique. Comme si le blocus et l’embargo imposés à une popu­lation sanc­tionnée pour son vote ne contri­buaient pas de nouveau à une radi­ca­li­sation à la fois de la popu­lation et des cadres du mou­vement. Comme s’il était légitime et efficace de punir l’occupé pour ses choix parfois déses­pérés, mais en revanche jamais l’occupant pour ses vio­la­tions per­ma­nentes non seulement du droit inter­na­tional mais aussi de ses propres engagements.

Et la vraie question est là aujourd’hui, alors que l’échec de la stra­tégie occi­dentale com­plice de la poli­tique israé­lienne est patent : si Jimmy Carter a su montrer ou ouvrir une voie, l’Europe osera-​​t-​​elle enfin la suivre, dans l’intérêt de tous ?

[1] L’archipel, 2007 pour l’édition française

[2] Khaled Hroub, Le Hamas, préface de Domi­nique Vidal, Demo­polis, Paris, avril 2008, 240 pages, 20 euros.