Jérusalem à travers le mur

P. Barbancey, jeudi 14 juin 2007

L’ envoyé spécial de l’Humanité a par­couru les rues de la ville occupée. Evoquer la vie d’avant le 5 juin 1967, c’est aller à la ren­contre d’une cité mul­tiple, plu­rielle, multiconfessionnelle.

Par­courir l’est de Jéru­salem, Al-​​Qods comme on dit en arabe, cette partie conquise et annexée par Israël, inter­roger les gens, c’est raviver le sou­venir d’un drame, celui de ce 5 juin 1967, lorsque les troupes israé­liennes ont défoncé les portes des maisons ances­trales en se réclamant de la Torah, comme les croisés des Évan­giles. Un cau­chemar bien réel qui hante les Jéru­sa­lé­mi­tains depuis qua­rante ans. Comme le docteur Amin Al Khatib, quatre-​​vingt et un ans, sur­nommé le père des pauvres dans la Vieille Ville parce qu’il soi­gnait gra­tui­tement ceux qui n’en avaient pas les moyens et qui a créé des cen­taines de crèches et d’écoles en Cis­jor­danie. Des faits graves qui lui ont valu des mois d’emprisonnement.

Mais c’est aussi faire res­surgir la Jéru­salem d’avant, non pas « une et indi­vi­sible, capitale éter­nelle d’Israël », comme le pro­clame avec morgue et mépris le gou­ver­nement israélien, mais au contraire une Jéru­salem mul­tiple, plu­rielle, mul­ti­con­fes­sion­nelle. Une Jéru­salem où se croi­saient des mar­chands juifs, armé­niens, pales­ti­niens. Une Jéru­salem où l’appel du muezzin se mêlait aux carillons des clo­chers. Une Jéru­salem d’avant 1948, avant que les Israé­liens, au mépris du plan de partage de l’ONU qui pré­voyait un statut inter­na­tional pour la ville, ne s’emparent d’abord de l’ouest.

Azzam Abou Saoud est d’une famille bien connue à Jéru­salem. Leur maison se trouvait dans ce qu’on appelait le « quartier magh­rébin », entiè­rement rasé par les Israé­liens dès la fin de la guerre des Six-​​Jours pour dégager une esplanade devant le mur des Lamen­ta­tions alors que pendant des siècles les Juifs qui venaient y prier se conten­taient des quatre mètres exis­tants entre les maisons et le mur. « Avant, Jéru­salem était le centre écono­mique de la Cis­jor­danie », explique Azzam, aujourd’hui directeur de la chambre de com­merce arabe de Jéru­salem et directeur du théâtre national pales­tinien, qui aime à dire qu’en 1967 il avait dix-​​neuf ans et lisait Sartre et Camus. « Le tou­risme était important. Il y avait les Euro­péens qui avaient peur d’aller en Égypte et venaient ici, et surtout les pèlerins musulmans qui y fai­saient une halte avant La Mecque. Après 1967 tout cela a disparu. À l’ouest, les Israé­liens ne dis­po­saient que de 600 chambres d’hôtel, nous en avions 4 000. Avec l’occupation, tout s’est inversé. Ils se sont empressés de construire des hôtels sur nos terres et de donner des auto­ri­sa­tions aux guides juifs, et très peu aux Arabes », assure-​​t-​​il.

Ce 5 juin 1967 est gravé dans la mémoire de Kevork Kah­vedjian, dont la famille, armé­nienne vivait et vit tou­jours dans la Vieille Ville. Le père était pho­to­graphe, tout comme Kevork main­tenant. Ses photos (des années trente jusqu’à la fin du XXe siècle) ont fait le tour du monde et sont éditées dans un livre au joli titre : Jéru­salem à travers les yeux de mon père. « J’avais vingt-​​deux ans. Ce jour-​​là, je devais passer des examens dans un centre sur la route de Ramallah (au nord de Jéru­salem - NDLR) mais on nous a dit que c’était annulé à cause de la guerre, raconte Kevork. Tout le monde était excité, on n’avait pas vraiment peur. On est montés à dix dans un taxi pour rejoindre nos parents à Jéru­salem. Le chauffeur a roulé à tombeau ouvert jusqu’à la porte de Damas. Sur les murailles les soldats jor­da­niens tiraient sur les mili­taires israé­liens qui fran­chis­saient la limite entre l’ouest et l’est de la ville. J’ai rejoint mon père dans sa bou­tique et nous sommes partis à la maison par un chemin détourné. » Ce qui lui a permis d’éviter ainsi les soldats jor­da­niens qui met­taient un fusil dans les mains de chaque jeune qu’ils croi­saient et les envoyer se battre. « Mon père avait eu l’idée de stocker des piles. Bien que l’électricité ait été coupée, nous pou­vions écouter la radio. Les Arabes disaient qu’ils avaient abattu beaucoup d’avions. Les Israé­liens disaient qu’ils avan­çaient. On ne savait rien, en fait. Le cin­quième jour, nous étions dans le couvent arménien. Nous avons vu deux soldats. Nous avons d’abord cru qu’il s’agissait d’Irakiens. Mais on a vite compris que c’était des Israé­liens. À partir de ce moment on a su qu’on avait perdu. »

D’une étagère, Kevork extirpe une petite boîte pous­sié­reuse, l’ouvre et en sort des trésors : des clichés noir et blanc qu’il a réa­lisés avec son père à Jéru­salem et en Cis­jor­danie dès la guerre finie. À Ramallah, à Naplouse, à Tul­karem on y voit des tanks jor­da­niens détruits, des maisons écroulées et même une partie de la démo­lition du quartier magh­rébin où habitait Azzam Abou Saoud.

Celui-​​ci assiste à la judaï­sation de sa ville dans un silence cou­pable de la com­mu­nauté inter­na­tionale. « Ils ont investi plus de deux mil­liards de dollars pour que Jéru­salem semble plus juive, assène-​​t-​​il. Ils veulent détruire l’histoire des autres et se concentrer sur leur point de vue. Jéru­salem a tou­jours été la ville des trois reli­gions mono­théistes, pas d’une seule. L’héritage pales­tinien est détruit et on construit un faux passé avec nos vieilles pierres. Et nous, les Israé­liens refusent de nous délivrer des permis de construire. » Issa Kas­sissieh, qui tra­vaille avec le pré­sident de l’Autorité pales­ti­nienne dans le cadre des rela­tions avec les Églises, ne dit pas autre chose. « Comme Pales­ti­niens, nous voulons garder une ville mosaïque, main­tenir les dif­fé­rents parfums, et qu’elle soit la capitale des deux peuples. Nous y croyons encore. Mais si Israël poursuit sa poli­tique mono­colore, il fournira des muni­tions aux extré­mistes. Aucun Pales­tinien, aucun Arabe, aucun chrétien, aucun musulman ne peut accepter d’abandonner Jérusalem. »

Cette poli­tique israé­lienne du fait accompli, des modi­fi­ca­tions de fron­tières, de des­truction des maisons, de construction d’un mur qui exclut les Pales­ti­niens de Jéru­salem (ils ne sont plus que 35 % et les plans israé­liens pré­voient de réduire ce nombre à 20 %) pour les consi­dérer comme de simples rési­dents de la Cis­jor­danie, est vécue, dénoncée et com­battue par les Pales­ti­niens mais aussi par des asso­cia­tions israé­liennes. C’est le cas du Comité israélien contre les démo­li­tions de maisons dirigé par Jeff Halper. « C’est un véhicule pour com­battre l’occupation. C’est de la résis­tance poli­tique, pas de l’humanitaire, souligne-​​t-​​il. Avec le mur c’est l’impossibilité pour un État pales­tinien d’exister. »

Terry Boullata est direc­trice d’école. Sa famille est depuis des cen­taines d’années à Jéru­salem. Elle dit : « Quand le Christ est venu, nous étions là pour le recevoir. » Elle dit aussi qu’elle avait dix mois en 1967 : « J’ai grandi avec des soldats tout autour de moi, avec l’interdiction de dire qu’on était pales­tinien. On n’était pas censé exister. On était des Arabes. » Aujourd’hui, elle fait face au mur dit de sécurité. Elle préfère parler d’apartheid. Elle vit exac­tement en bordure de Jéru­salem et d’un fau­bourg appelé Abou-​​Dis. « Lorsqu’ils ont construit le mur nous étions à Jéru­salem. Mais mon beau-​​père était à Abou-​​Dis. Avec le mur, les enfants ne peuvent plus voir leur grand-​​père. Si je vais vivre à Abou-​​Dis, je perds ma carte d’identité de Jéru­salem et tout ce qui va avec, qu’on appelle « centre de vie », c’est-à-dire l’accès aux ser­vices muni­cipaux. Pour cela il faut fournir la preuve du paiement de la taxe d’habitation, l’inscription des enfants à l’école, les vaccins… Ils viennent tout vérifier dans la maison, y compris les couches, et ils se font accom­pagner par les soldats. » Elle raconte que près de 70 élèves ne viennent plus dans son école à cause du mur. « L’établissement était à cinq minutes de chez eux. Main­tenant ils doivent faire plus d’une demi-​​heure de trajet pour aller dans leur nou­velle école. » Elle aussi dénonce « l’entreprise israé­lienne de rendre impos­sible le partage de Jéru­salem pour qu’elle soit la capitale des deux peuples ». Issa Kas­sissieh pré­vient : « Si Israël continue ainsi, c’est son choix. Mais il n’aura jamais la sécurité. »