Jeff Halper, lauréat 2009 du Prix "Citoyen du monde"

Icahd, mardi 16 juin 2009

Jeff Halper, Directeur de l’ ICAHD, a reçu le prix 2009 de la Fon­dation Kant , de même que l’évêque bré­silien Dom Luiz Cappio. Le prix a été remis aux deux éminents défen­seurs des droits humains par la Fon­dation Kant à Freiburg, en Allemagne.

Le premier objectif de la fon­dation est de pro­mouvoir un travail cou­rageux, ins­tructif et cri­tique de com­mu­ni­cation et d’enseignement visant à pré­server la paix, la démo­cratie et l’environnement, et de pro­mouvoir le maintien des prin­cipes démo­cra­tiques consti­tu­tionnels dans les poli­tiques natio­nales et inter­na­tio­nales. La Fon­dation a honoré les lau­réats du prix 2009 pour leur « enga­gement cou­rageux en faveur des droits humains et de la dignité humaine de groupes de popu­la­tions poli­ti­quement et socia­lement marginalisés. »

La Fon­dation a rendu hommage à l’activité de Jeff Halper « pour libérer tant le peuple pales­tinien que le peuple israélien du joug d’une vio­lence struc­tu­relle. » L’évêque Dom Cappio est devenu un héros national au Brésil pour sa position contre le projet de détour­nement du fleuve Sao Fran­cisco qui menaçait l’environnement et les moyens d’existence des popu­la­tions vivant sur ses rives. Son action a com­porté une grève de la faim de 23 jours et un long pèle­rinage d’une année, avec trois autres mili­tants, le long des 2 700 kilo­mètres du Rio Sao Francisco.

Dans son allo­cution, Halper a inter­pellé les Etats pour leur irres­pon­sa­bilité dans leur façon d’aborder les ques­tions de la paix, de la justice et des droits humains.

« A ma connais­sance, en tant que militant de la société civile depuis plus d’un demi-​​siècle, bien qu’ils aient la res­pon­sa­bilité et l’autorité dans ce monde moderne, les Etats n’agiront pas dans le bon sens s’ils sont laissés à eux-​​mêmes. Même dans des cas précis où la paix du monde est menacée, où l’injustice frappe des mil­lions de per­sonnes, les gou­ver­ne­ments trou­veront des pré­textes pour pour­suivre tel ou tel pro­gramme poli­tique - mélange d’intérêts poli­tiques nationaux et inter­na­tionaux - qui n’aura rien à voir avec le bien-​​être de leurs propres citoyens (la poli­tique d’un Etat est inva­ria­blement élaborée ainsi) ou de la com­mu­nauté mon­diale. Le fait qu’Israël ne tienne aucun compte, en 43 années d’occupation - et avec l’autorisation des autres Etats - des droits humains, du droit inter­na­tional, des dizaines de réso­lu­tions des Nations unies ainsi que de la décision de la Cour inter­na­tionale de Justice contre la construction du mur, ce fait en dit long sur la carence des gou­ver­ne­ments (et au premier chef, de l’Allemagne et des Etats-​​Unis) à s’acquitter de leurs obli­ga­tions. Si, en août dernier, j’ai risqué ma vie en m’embarquant sur un vieux bateau de pêche de Chypre à Gaza, défiant la marine israé­lienne afin de briser un siège illégal de deux ans, un siège cruel, imposé sur une popu­lation déjà appauvrie et trau­ma­tisée, c’est seulement parce que les gou­ver­ne­ments à qui il appar­tient de faire res­pecter le droit inter­na­tional et d’assurer un ordre paci­fique dans le monde se sont dérobés devant leur responsabilité. »

Jeff Halper a ensuite abordé la res­pon­sa­bilité de l’Allemagne pour aider à mettre fin au conflit israélo-​​palestinien, au regard de sa position de grande puis­sance mon­diale mais aussi de l’Holocauste.

« L’Allemagne semble être un pays qui oscille tou­jours entre sa culpa­bilité de l’Holocauste et ses intérêts poli­tiques de grande puis­sance mon­diale renaîs­sante. Ce que j’ignore, c’est comment l’expiation pour l’Holocauste, laquelle se poursuit et fut ordonnée par jugement en Alle­magne, comment cette expiation est reliée à l’émergence d’une Alle­magne où les leçons apprises se trans­poses en poli­tique étrangère - et en par­ti­culier pour la pri­mauté absolue des droits humains et du droit inter­na­tional en tant que pro­tec­tions fon­da­men­tales des per­sonnes et des peuples. C’est une question essen­tielle, non seulement parce que l’Allemagne a réapparu en tant grande puis­sance euro­péenne et mon­diale, mais aussi parce que, ou cela va jouer un rôle constructif dans la réso­lution du conflit israélo-​​palestinien, ou il y aura confusion entre soutien à la poli­tique d’occupation israé­lienne et expiation, et cela eviendra alors un obstacle.

« L’Allemagne est effec­ti­vement allée très loin dans ce que j’appelle un pro­cessus de rachat national, dans lequel tout ex-​​Etat colonial et oppresseur doit entrer. Elle a reconnu l’épouvantable injustice qui a ravagé la popu­lation juive et autres et en accepté la res­pon­sa­bilité. L’Allemagne nazie en a été tenue res­pon­sable par la com­mu­nauté inter­na­tionale, et sous la forme d’une justice répa­ra­trice, l’Allemagne nou­velle s’est recons­tituée en tant que répu­blique prenant glo­ba­lement ses res­pon­sa­bi­lités dans les affaires du monde ; elle a aussi apporté une aide impor­tante à Israël depuis la création du pays (et parfois trop "efficace", notamment en lui four­nissant des sous-​​marins à capacité nucléaire). A un certain moment dans leur pro­cessus de rachat, les pays doivent pouvoir être capables de renaître, quand le besoin de repen­tance des actes passés laisse la place à celui de jouer un rôle dans les affaires inter­na­tio­nales où les leçons tirées et cette res­pon­sa­bilité acceptée se retrouvent dans un plai­doyer en faveur d’un ordre mondial juste, fondé sur les droits humains.

Le choix d’aider Israël à s’extirper d’un conflit dégradant qui com­promet de plus en plus sa sécurité devrait, selon moi, constituer l’acte le plus authen­tique et le plus signi­fi­catif d’expiation et de réparation. »

Israël, pense Halper, n’a pas encore engagé son pro­cessus de rachat, de prise de res­pon­sa­bilité pour sa ter­rible des­truction de la société pales­ti­nienne et la pour­suite de son occu­pation durant laquelle il a démoli 24 000 maisons de gens inno­cents (ces maisons n’ont pas été démolies pour des raisons de sécurité).

« Au contraire, Israël est tou­jours dans un mode völkish [1] de ten­tative d’imposer un Etat exclu­si­vement juif sur toute la terre d’Israël - Palestine - pour­suivant les crimes de net­toyage eth­nique, d’occupation, de guerre et d’oppression pour les­quels nous devrons, nous aussi, rechercher la rédemption. Ainsi, ce doit être le "reca­drage" qui fut celui de l’Allemagne que moi, juif israélien luttant pour une paix juste entre mon peuple et les Pales­ti­niens, je dois pro­poser : si l’Allemagne a vraiment une ‘relation spé­ciale’ avec Israël - basée non seulement sur l’Holocauste mais aussi sur l’expérience ratée d’un modèle völkish qu’Israël tente d’imposer sur la Palestine - et si l’Allemagne a sin­cè­rement rem­placé ce modèle tribal de vio­lence par une démo­cratie mul­ti­cul­tu­relle engagée pour les droits humains, alors, elle est éminemment bien placée pour aider Israël à se sortir de sa propre idéo­logie völkish et de l’occupation qu’elle a engendrée, pour aller vers le soutien à des valeurs d’un monde post-​​Holocauste des droits humains.

Israël doit aussi en finir avec l’Holocauste. Entre les mains de poli­ti­ciens cyniques s’en servant pour jus­tifier la poli­tique oppressive d’Israël et étouffer toute cri­tique, spé­cia­lement en Europe, l’héritage de l’Holocauste se trouve lui-​​même en danger d’être minimisé, profané et dénaturé. Ce serait ter­rible si la jeu­nesse, d’Israël, d’Allemagne et d’ailleurs, en arrivait à ne voir dans l’Holocauste guère plus qu’un pré­texte commode pour empêcher la cri­tique d’Israël, vidé de toute sa signi­fi­cation et de sa poten­tialité pour les conduire vers d’autres directions.

Comme Avraham Burg, ancien pré­sident du par­lement israélien et chef de l’agence juive, l’affirme dans le titre de son dernier livre : L’holocauste est fini, renaissons de ses cendres. Et Marc Ellis, théo­logien de la libé­ration juive, qui sou­tient que la com­mu­nauté juive se définit par ce qui nous est arrivé, à nous les juifs, dans l’Holocauste, et par ce que nous faisons aux Palestiniens. »

[1] - Mou­vement völ­kisch : le mou­vement völ­kisch désigne un conglo­mérat libre d’associations, de partis et de publi­ca­tions natio­na­listes et racistes alle­mands qui ont, à partir de la fin du XIXè siècle, exercé une influence sur le débat poli­tique et culturel au sein de l’Allemagne et en Autriche-​​​​Hongrie. Wikipédia.