Jean-Christophe Cambadélis, la lubie du lobby

Une élection se gagne aussi à l’étranger. Laurent Fabius est parti mardi dernier en mission pour François Hollande, destination Israël et les Territoires palestiniens. Une autre délégation, conduite par Jean-Christophe Cambadélis, secrétaire national du Parti socialiste en charge des relations internationales, doit également se rendre sur place du 19 au 22 février. Enquête sur un voyage d’étude dont le programme réserve quelques surprises et qui pourrait bien se terminer dans un hélicoptère de Tsahal.

Pierre Boisson - the Ground, vendredi 3 février 2012

Une enquête de Pierre Boisson

Jamais deux sans trois. Après avoir échoué en octobre et décembre derniers, Jean-Christophe Cambadélis est remonté en selle une troisième fois pour organiser un voyage en Israël et dans les Territoires palestiniens. Le « premier d’une délégation officielle du PS depuis plus de 20 ans », annonce-t-il fièrement dans son invitation (cf. ci-dessous) transmise à plusieurs cadres du Parti socialiste dont Benoît Hamon, Vincent Peillon, Manuel Valls ou Jean-Louis Bianco. Initiative très personnelle déjà pointée du doigt en octobre dernier par Marianne2 pour les ambiguïtés d’une organisation laissant une place importante au lobbying, le voyage est cette fois prévu entre le 19 et le 22 février. Pas inquiet, Jean-Christophe Cambadélis remet donc la main à la pâte, sans changer de recette.

Et chanta le lobby

C’est en effet le Cercle Léon Blum, association créée en 2003 à la périphérie du Parti socialiste, qui a de nouveau été chargé de tracer les grandes lignes de l’organisation du voyage. Un Cercle dont la charte constitutive définit comme objectifs principaux la lutte contre la résurgence d’un nouvel antisémitisme et le « rapprochement entre la Gauche française et les femmes et hommes de bonne volonté qui agissent pour la paix au Proche-Orient dans les deux camps, en particulier au sein de la Gauche Israélienne et avec ceux qui soutiennent un processus démocratique au sein de l’Autorité Palestinienne. » En octobre, quand Marianne2 avait sondé Cambadélis sur l’opportunité de confier le programme d’une délégation officielle du PS en Israël et dans les Territoires palestiniens à une structure communautaire, le responsable socialiste avait rétorqué par SMS « c’est grave ? ».

Grave peut-être pas, mais un texto sarcastique ne suffit pas à écarter la question :pourquoi confier l’organisation du voyage au Cercle Léon Blum plutôt que de gérer ça en interne, en bonne intelligence avec les services diplomatiques français, comme c’est le cas pour tous les voyages du parti ? Et comme cela a été le cas pour le déplacement actuel de Laurent Fabius, monté par Loïc Hennekinne, ancien secrétaire général du quai d’Orsay, avec le consulat de Jérusalem et l’ambassade de Tel Aviv ? D’autant plus que ce choix risqué jette la délégation socialiste dans les bras d’un autre lobby, moins « fréquentable » : l’ONG israélienne ELNET, qui œuvre pour « le renforcement des relations entre Israël et l’Europe », en concentrant notamment ses efforts sur « les responsables européens de haut niveau, considérés comme la cible la plus efficace pour influencer les politiques et les liens stratégiques entre Israël et l’Europe ». C’est en effet ELNET qui a concocté le volet israélien de la visite guidée qui attend la délégation socialiste. Des « racontars », selon l’assistante de Jean-Christophe Cambadélis, jointe par téléphone. Pourtant, une source au sein des services diplomatiques français confirme que c’est bien un responsable de la structure ELNET en Israël qui les a contactés, pour leur demander de monter la partie palestinienne du programme. Pas un trop gros boulot : dans la première version du programme envoyée par Jean-Christophe Cambadélis aux invités, la délégation devait passer trois heures seulement à Ramallah, sur un voyage de trois jours et demi.

Un programme "très limite"

Pas étonnant non plus de découvrir un programme israélien assez peu en phase avec les positions du Parti socialiste sur le conflit israélo-palestinien. « Non, je n’ai pas à répondre à vos questions », s’écrie Laurent Azoulai, président du cercle Léon Blum, visiblement agacé au moment d’évoquer au téléphone les rencontres prévues sur place. « Vous avez l’air bien informé, vous n’avez pas besoin de mes réponses ». Même pas sur le choix douteux des interlocuteurs ? « Au revoir », claque sèchement l’ancien directeur financier du PS avant de raccrocher.

Dommage, car même si le programme est en cours de finalisation et que Jean-Christophe Cambadélis n’a pas non plus souhaité répondre à nos questions, la première version du déroulé des trois jours de visite (voir ci-dessous) laisse apparaître quelques rendez-vous surprenants. Déjà, comme s’en étonne un membre du corps diplomatique français souhaitant rester anonyme, qui juge le programme « très limite », le déséquilibre entre les activités prévues en Israël et celles dans les Territoires palestiniens est frappant. Ensuite, le positionnement politique des interlocuteurs envisagés dans cette version du programme laisse dubitatif pour une délégation du PS. Outre le président Shimon Peres et le premier ministre Benjamin Netanyahu, la liste des personnalités devant être rencontrées par la délégation socialiste menée par le député du 19ème arrondissement de Paris est une sorte de dream team du Likoud, le parti conservateur israélien, avec entre autres Reuven Rivlin, président de la Knesset, Moshe Yaalon, n°2 du gouvernement, Dan Meridor, Vice-Premier ministre, ou encore Nir Barkat, maire de Jérusalem, ancien du Likoud ayant conclu une alliance avec l’extrême-droite aux dernières élections. Quand on sait que le PS ne s’est pas rendu au dernier conseil de l’International socialiste (IS) pour ne pas avoir à faire une bise à George Papandréou, président de l’IS qui fait maintenant partie d’un gouvernement élargi à l’extrême droite grecque, c’est fort. « Les organisateurs avaient ménagé beaucoup de réunions avec les responsables gouvernementaux, confirme Henri Weber, député européen qui fait partie de la délégation. Mais on leur a demandé de rééquilibrer un peu en faveur du mouvement social et des indignés israéliens, et le programme a été amendé. » Ni Laurent Azoulai, du Cercle Léon Blum, ni Jean-Christophe Cambadélis n’ont souhaité nous transmettre cette nouvelle version du programme malgré une certaine insistance de notre part.

Reste que dans la première version, c’est la matinée du 21 février qui réserve le programme le plus croustillant. Une demi-journée présentée ainsi dans le projet que nous nous sommes procuré : « 8h00. Tour en hélicoptère et approche géostratégique des frontières d’Israël. Tour mené par le Général Michael Herzog, ancien négociateur des accords de paix. » Ancien négociateur des accords de paix d’accord, mais militaire israélien inculpé pour crime de guerre surtout. Michael Herzog est en effet au coeur d’une enquête ouverte en janvier 2009 par le juge Fernando Andreu Merelles – qui exerçait là la compétence de juridiction universelle* – pour crime de guerre suite à l’opération menée en 2002 contre l’ancien chef de l’aile militaire du Hamas Salah Shehadeh, tué par l’armée israélienne au cours d’une opération ayant causé 14 morts civils et 150 blessés. « Une procédure toujours en cours en Espagne, où l’on attend une décision de la cour constitutionnelle », explique Sharon Weill, chercheuse en droit international à l’Université de Genève et chargée de cours à l’université de Tel-Aviv et à Paris-II. Autant dire que les invités, qui n’ont probablement pas étudié attentivement le programme que leur a envoyé Jean-Christophe Cambadélis, risquent d’être un peu surpris dans leur hélico. Laurent Azoulai devra alors sans doute apporter une autre réponse qu’un expéditif « au revoir » à ceux qui s’interrogeront sur la perspicacité du programme dessiné par ELNET et le Cercle Léon Blum.

À quelques semaines du départ, le Parti socialiste ne nous a pas non plus confirmé avoir accepté le financement du voyage. « En voilà une question qu’elle est bonne », a ainsi répondu laconiquement Laurence Girard, secrétaire générale administrative du PS, à nos interrogations sur la prise en charge du déplacement, avant de nous renvoyer vers le service presse, qui nous a lui-même mis en relation avec… Laurent Azoulai, à nouveau très cordial au téléphone. « Arrêtez de me harceler, l’Inquisition pour raisons politiques ou religieuses c’est 1492. (…) Publiez ce que vous voulez, vous ne représentez rien pour moi. » L’ambiance du « voyage d’étude » s’annonce sympa. Plusieurs invités, dont Anne Hidalgo, Alain Richard ou Jean-Louis Bianco ont en tout cas d’ores et déjà déclaré forfait. Après deux tentatives avortées, Jean-Christophe Cambadélis semble néanmoins déterminé à maintenir le déplacement coûte que coûte et s’est refusé à répondre à nos appels répétés. Dommage, car une question nous titille. Pourquoi tant d’acharnement à organiser ce voyage selon des modalités qui ne correspondent pas aux standards des missions officielles du Parti socialiste ? On hésite à rappeler Laurent Azoulai pour lui demander.

* En droit, la compétence exercée lorsqu’un État « poursuit les auteurs de certains crimes, quel que soit le lieu où le crime a été commis, et sans égard à la nationalité des auteurs ou des victimes ». En gros : juger les méchants quand leur pays d’origine refuse de le faire.