Je suis venu, j’ai vu, j’ai détruit !

Uri Avnery, lundi 17 mars 2008

Le ministre de la Défense et ses hommes com­pro­mettent le cessez-​​le-​​feu d’aujourd’hui afin de se venger de quelque chose qui s’est passé il y a sept ans. Il était évident à tous que le meurtre de mili­tants du Djihad isla­mique à Bethléem cau­serait la reprise des tirs de Qassam sur Sderot. Et c’est ce qui s’est passé.

CE QUI EST arrivé cette semaine est si rageant, si exas­pérant, que cela sort même du cadre de notre paysage familier d’irresponsabilité gouvernementale.

A court terme, une sus­pension de facto des hos­ti­lités prenait forme. Les Egyp­tiens avaient fait de gros efforts pour la trans­former en un cessez-​​le-​​feu officiel. L’intensité de la flamme avait déjà visi­blement baissé. Le lan­cement sur Israël de roquettes Qassam et Grad à partir de la bande de Gaza était passé de plu­sieurs dizaines à deux ou trois par jour.

Et alors quelque chose est arrivé qui a de nouveau attisé la flamme : des soldats camouflés de l’armée israé­lienne tuèrent quatre mili­tants pales­ti­niens à Bethléem. Un cin­quième fut tué dans un village près de Tulkarem.

LE MODUS OPERANDI ne laissait aucun doute sur l’intention.

Comme d’habitude, la version offi­cielle fut men­songère. (Quand le porte-​​parole de l’armée dit la vérité, il a honte et se pré­cipite immé­dia­tement dans un nouveau men­songe.) Les quatre, a-​​t-​​on dit, ont sorti leurs armes et mis en danger la vie des soldats, qui vou­laient sim­plement les arrêter, et qui ont donc été contraints d’ouvrir le feu.

N’importe qui avec la moitié d’un cerveau sait que c’est un men­songe. Les quatre hommes étaient dans une petite voiture dans la rue prin­cipale de Bethléem, la route qui relie Jéru­salem à Hébron depuis l’époque bri­tan­nique (ou turque). Ils étaient en effet armés, mais ils n’avaient aucune pos­si­bilité de sortir leurs armes. La voiture fut tout sim­plement criblée de balles.

Ce n’était pas une ten­tative de les arrêter. C’était une exé­cution, pure et simple, une de ces exé­cu­tions som­maires dans les­quelles le Shin Bet remplit les rôles de pro­cureur, juge et bourreau.

Cette fois-​​ci, aucun effort n’a même été fait pour pré­tendre que les quatre hommes étaient sur le point de com­mettre un attentat. On n’a pas dit, par exemple, qu’ils avaient quelque chose à voir avec l’attentat de la semaine der­nière sur l’école de Mercaz Harav, vaisseau-​​amiral de la flotte des colons. En fait, une telle assertion ne pourrait pas être avancée car le plus important des quatre avait récemment donné des inter­views aux médias israé­liens et annoncé qu’il sous­crivait au "projet d’amnistie" israélien – un pro­gramme du Shin Bet selon lequel des mili­tants "recherchés" rendent leurs armes et entre­prennent de cesser la résis­tance à l’occupation. Il était aussi can­didat aux der­nières élec­tions palestiniennes.

Donc, pourquoi ont-​​ils été tués ? Le Shin Bet n’a pas caché la raison : deux des quatre avaient par­ticipé à des attentats en 2001 dans les­quels des Israé­liens avaient été tués.

"Nous arri­verons à les attraper, même des années plus tard", s’était vanté Ehoud Barak à la télé­vision, "nous finirons par prendre toute per­sonne qui a du sang juif sur les mains."

EN TERMES SIMPLES : Le ministre de la Défense et ses hommes com­pro­mettent le cessez-​​le-​​feu d’aujourd’hui afin de se venger de quelque chose qui s’est passé il y a sept ans.

Il était évident à tous que le meurtre de mili­tants du Djihad isla­mique à Bethléem cau­serait la reprise des tirs de Qassam sur Sderot. Et c’est ce qui s’est passé.

L’effet d’une roquette Qassam est tota­lement impré­vi­sible. Pour les habi­tants de Sderot, c’est une sorte de rou­lette israé­lienne – la roquette peut tomber dans un champ, elle peut tomber sur un immeuble, quel­quefois elle tue des gens.

En d’autres termes, Barak, selon ses propres dires, était prêt à risquer des vies juives aujourd’hui pour se venger de per­sonnes qui ont peut-​​être fait couler du sang il y a des années et qui ont depuis aban­donné leur activité armée.

L’accent est mis sur le mot "Juif". Dans sa décla­ration, Barak a pris soin de ne pas parler de per­sonnes "avec du sang sur les mains", mais de per­sonnes "avec du sang juif sur les mains". Le sang juif, bien sûr, est tout à fait dif­férent de tout autre sang. Et en effet, il n’y a per­sonne parmi les diri­geants israé­liens avec autant de sang sur les mains que lui. Pas du sang abs­trait, pas du sang méta­pho­rique, mais du vrai sang, bien rouge. Pendant son service mili­taire, Barak a per­son­nel­lement tué un grand nombre d’Arabes. Qui­conque lui serre la main – de Condo­leeza Rice jusqu’à l’invité d’honneur de cette semaine, Angela Merkel – serre une main avec du sang dessus.

LA TUERIE de Bethléem soulève un certain nombre de ques­tions dif­fi­ciles. Mais, à quelques excep­tions près, les médias n’en ont pas parlé. Ils se dérobent à leur devoir, comme d’habitude quand il s’agit de pro­blèmes de "sécurité".

De vrais jour­na­listes dans un Etat vraiment démo­cra­tique auraient posé les ques­tions suivantes :

(a) Quel est celui qui a décidé les exé­cu­tions à Bethléem ? Ehoud Olmert ? Ehoud Barak ? Le Shin Bet ? Tous ? Aucun d’eux ?

(b) Ceux qui ont pris cette décision ont-​​ils compris que, en condamnant à mort les mili­tants à Bethléem, ils condam­naient également à mort des habi­tants de Sdérot ou Ash­kelon qui pour­raient être tués par les roquettes lancées en représailles ?

© Ont-​​ils compris qu’ils flan­quaient aussi une gifle à Mahmoud Abbas, dont les forces de sécurité, qui en théorie s’occupent de Bethléem, seraient accusées de col­la­borer avec l’escadron de la mort israélien ?

(d) Le but réel de l’action était-​​il de saper le cessez-​​le-​​feu pra­tiqué dans la bande de Gaza (et dont la réalité a été offi­ciel­lement démentie à la fois par Olmert et Barak, alors même que le nombre de roquettes lancées était passé de plu­sieurs dizaines à seulement deux ou trois par jour) ?

(e) Plus géné­ra­lement, est-​​ce que le gou­ver­nement israélien s’oppose à un cessez-​​le-​​feu qui libé­rerait Sderot et Ash­kelon de la menace des roquettes ?

(f) Si oui, pourquoi ?

Les médias n’ont pas demandé qu’Olmert et Barak exposent au public les raisons qui les ont conduits à prendre cette décision, qui concerne tout le monde en Israël. Rien d’étonnant à cela. Ce sont, après tout, les mêmes médias qui ont sauté de joie quand ce même gou­ver­nement a déclenché une guerre irré­fléchie et superflue au Liban. Ce sont ces mêmes médias qui sont restés silen­cieux, cette semaine, quand le gou­ver­nement a décidé de porter un coup à la liberté de la presse et de boy­cotter la télé­vision d’Al Jazira pour la punir d’avoir montré des bébés tués au cours de la récente incursion de l’armée israé­lienne à Gaza.

A part deux ou trois jour­na­listes indé­pen­dants d’esprit, tous nos médias écrits et parlés marchent en rang serré, comme un régiment prussien à la parade, dès que le mot "sécurité" est prononcé.

(Ce phé­nomène a été exposé cette semaine dans Coun­ter­Punch par un jour­na­liste nommé Yonathan Mendel, ancien employé du popu­laire site Internet israélien Walla. Il a sou­ligné que tous les médias, de la pre­mière chaîne de télé­vision jusqu’aux pages d’information du Haaretz, uti­lisent, comme si c’était un ordre, exac­tement la même ter­mi­no­logie orientée : l’armée israé­lienne confirme et les Pales­ti­niens pré­tendent, les Juifs sont assas­sinés alors que les Pales­ti­niens sont tués ou trouvent la mort, les Juifs sont kid­nappés alors que les Arabes sont arrêtés, l’armée israé­lienne répond tou­jours alors que les Pales­ti­niens attaquent tou­jours, les Juifs sont des soldats, alors que les Arabes sont des ter­ro­ristes ou tout sim­plement des assassins. L’armée israé­lienne frappe tou­jours des ter­ro­ristes de haut rang et jamais des ter­ro­ristes de base, les hommes et les femmes sous le choc sont tou­jours des Juifs, jamais des Arabes. Et, comme nous l’avons dit, les gens qui ont du sang sur les mains sont tou­jours des Arabes, jamais au grand jamais des Juifs. Ceci, soit dit en passant, est valable pour la cou­verture à l’étranger des événe­ments qui se passent ici.)

QUAND LE GOU­VER­NEMENT ne dévoile pas ses inten­tions, nous n’avons pas d’autre choix que de déduire ses inten­tions de ses actions. C’est une règle judi­ciaire : quand une per­sonne fait quelque chose avec un résultat pré­vi­sible, elle est pré­sumée l’avoir fait afin d’obtenir ce résultat.

Le gou­ver­nement qui a décidé la tuerie à Bethléem entendait sans le moindre doute tor­piller le cessez-​​le-​​feu.

Pourquoi veut-​​il agir ainsi ?

Il y a plu­sieurs sortes pos­sibles de cessez-​​le-​​feu. La plus simple est l’arrêt des hos­ti­lités à la fron­tière de la bande de Gaza. Pas de Qassam, de Grad et de tirs de mor­tiers d’un côté, pas d’assassinats ciblés, de bom­bar­de­ments, de pilon­nages d’artillerie et d’incursions de l’autre.

On sait que l’armée s’y oppose. Elle veut être libre de "liquider" par l’aviation et par des raids sur le terrain. Elle veut un cessez-​​le-​​feu unilatéral.

Un cessez-​​le-​​feu limité est impos­sible. Le Hamas ne peut l’accepter tant que le blocus coupe du monde la bande de Gaza de tous les côtés et trans­forme la vie en enfer : pas assez de médi­ca­ments, pas assez de nour­riture, les gens gra­vement malades ne peuvent atteindre les hôpitaux, la cir­cu­lation des voi­tures est presque arrêtée, pas d’importations ni d’exportations, pas de pro­duction ni d’activité com­mer­ciale. L’ouverture de tous les points de passage pour la cir­cu­lation des mar­chan­dises est donc une com­po­sante essen­tielle d’un cessez-​​le-​​feu.

Notre gou­ver­nement n’est pas désireux de le faire, car cela conso­li­derait la position du Hamas dans la bande de Gaza. Des sources gou­ver­ne­men­tales insi­nuent qu’Abbas et ses hommes à Ramallah s’opposent aussi à la levée du blocus – une rumeur mal­veillante, car cela signi­fierait qu’ Abbas conduit une guerre contre son propre peuple. Le Pré­sident Bush également refuse un cessez-​​le-​​feu, même si ses troupes pré­tendent le contraire. L’Europe, comme d’habitude, se place dans le sillage des Etats-​​Unis.

Le Hamas peut-​​il accepter un cessez-​​le-​​feu qui s’appliquerait seulement à la bande de Gaza mais pas à la Cis­jor­danie ? On peut en douter. Cette semaine, on s’est aperçu que l’organisation du Djihad isla­mique à Gaza ne peut pas rester sans bouger alors que ses membres sont tués à Bethléem. Le Hamas ne peut pas rester tran­quille à Gaza et pro­fiter des fruits du gou­ver­nement si l’armée israé­lienne tue des mili­tants du Hamas à Naplouse ou à Jénine. Et, bien sûr, aucun Pales­tinien n’accepterait que la bande de Gaza et la Cis­jor­danie soient deux entités séparées.

Un cessez-​​le-​​feu à Gaza seulement per­met­trait à Barak de le mettre en pièces à tout moment par une pro­vo­cation dans le style de Bethléem. Voici ce qui pourrait se passer : le Hamas accepte un cessez-​​le-​​feu à Gaza seulement, l’armée israé­lienne tue une dizaine de membres du Hamas à Hébron, le Hamas répond en lançant des mis­siles Grad sur Ash­kelon, Olmert dit au monde : Vous voyez ? Le Hamas ter­ro­riste viole le cessez-​​le-​​feu, ce qui prouve que nous n’avons pas de partenaire !

Ceci signifie qu’un cessez-​​le-​​feu réel et durable, qui créerait l’atmosphère néces­saire pour de véri­tables négo­cia­tions de paix, doit inclure aussi la Cis­jor­danie. Le duo Olmert-​​Barak ne son­gerait même pas à accepter cela. Et tant que George Bush est dans les parages, il n’y aura aucune pression efficace sur notre gouvernement.

A PROPOS : qui gouverne réellement Israël en ce moment ?

Les événe­ments de cette semaine donnent la réponse : l’homme qui prend les déci­sions est Ehoud Barak, la per­sonne la plus dan­ge­reuse d’Israël, exac­tement le même Barak même qui a tor­pillé la confé­rence de Camp David et per­suadé l’opinion israé­lienne dans son ensemble que "nous n’avons pas de par­te­naire pour la paix."

Il y a 2052 ans aujourd’hui, pendant les Ides de mars, Jules César fut assassiné. Ehoud Barak se considère comme une réplique locale moderne du général romain. Lui aussi vou­drait bien pouvoir dire : "je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu".

Mais la réalité est quelque peu dif­fé­rente : il est venu, il a vu, il a détruit.