« Je ne peux oublier… »

jeudi 6 mars 2008

Ce texte a été publié en 1988 dans la « Revue d´Etudes Pales­ti­nienne » en hommage à Khalil Al-​​Wazir, alias Abou Jihad, l´un des fon­da­teurs avec Yasser Arafat du Fatah, et qui venait d´être assassiné en avril 1988 par un com­mando israélien devant sa famille en Tunisie.

« Je me sou­viens comme si c’était hier du jour où les forces sio­nistes ont attaqué Jaffa. Les Arabes de cette ville envoyèrent quelques voi­tures et des camions chez nous à Ramleh. "De l’aide pour Jaffa !, De l’aide pour Jaffa !", criaient-​​ils. Je vois encore les hommes et les femmes de Ramleh montant dans les voi­tures et les camions. L’un d’eux avait un très vieux revolver, quelques cou­teaux et des gourdins. Nous nous por­tions ainsi secours les uns aux autres. Nous savions que les juifs atta­que­raient Ramleh et Lodd s’ils arri­vaient à prendre Jaffa. C’est exac­tement ce qui arriva. Une nuit ils encer­clèrent Ramleh et Lodd et ils y par­vinrent aisément parce que les soldats jor­da­niens s’étaient retirés sans com­battre. Nous étions encerclés et seuls.

Nos gens ne pou­vaient se battre - avec quoi l’auraient-ils fait, nous n’avions pas d’armes. Le maire et une délé­gation muni­cipale se ren­dirent auprès des com­man­dants juifs. Le maire leur dit : "D’accord, vous pouvez entrer dans la ville, mais vous ne devez ni faire du mal aux gens ni prendre des pri­son­niers ; et vous devez per­mettre aux gens de rester dans leurs maisons et d’y vivre nor­ma­lement". Les juifs lui répon­dirent "non". Ils vou­laient que nous quit­tions nos maisons, que nous aban­don­nions notre ville.

Après notre décision de ne pas bouger, Ramleh et Lodd furent soumis au tir de l’artillerie. Je ne peux oublier ce qui alors se passa. Le toit de notre maison fut touché. Nous étions au rez-​​de-​​chaussée. Puis un autre obus tomba dans la rue, et notre porte vola en éclats. Les obus tom­baient partout sur la ville, et le maire demanda à la popu­lation d’aller se mettre à l’abri dans les mos­quées et les églises. Nous vivions dans la partie chré­tienne de Ramleh et nous nous hâtâmes vers l’église des catho­liques. C’est à ce moment que cer­tains de nos voisins furent tués par les obus.

Nous vécûmes deux jours dans l’église avant que les juifs n’entrent dans la ville. Hommes, femmes et enfants, nous dor­mions collés les uns aux autres. On ne pouvait pas poser le pied entre les corps tant ils étaient serrés. Quand les juifs entrèrent dans la ville, je montai au cin­quième étage. A travers les volets, je les vis de mes yeux abattre des femmes et des enfants qui étaient encore dans la rue. Je ne peux l’oublier. Puis je regardai les soldats juifs entrant dans nos maisons, défonçant ou cassant les portes et faisant feu à l’intérieur. Parfois, ils en fai­saient sortir des gens qu’ils abat­taient dans la rue.

Dans l’église les gens pleu­raient. Cer­tains criaient "Deir Yassine, Deir Yassine". Nous étions convaincus que nous allions être à notre tour mas­sacrés. Le prêtre confec­tionna un drapeau blanc et quand les soldats juifs se diri­gèrent vers l’église, il sortit à leur ren­contre. Puis il y revint avec eux. Ils nous dirent : "Les mains en l’air". Tout le monde s’exécuta. Alors ils com­men­cèrent à nous trier. Ils nous dirent qu’ils vou­laient tous les jeunes et les hommes âgés de qua­torze à qua­rante cinq ans. Puis ils les emme­nèrent vers les prisons et les camps de détention. Seuls demeu­raient les enfants, les femmes et les vieux. Le len­demain, les juifs nous auto­ri­sèrent à regagner nos maisons, et je n’oublierai jamais ce qui arriva alors. Durant la nuit, les soldats juifs firent plus de dix fois irruption dans notre maison. Ils for­çaient leur chemin et met­taient tout sens dessus dessous. Ils disaient qu’ils cher­chaient des armes. En réalité, ils visaient - c’était partie de leur poli­tique - à nous donner un sen­timent per­manent de panique et d’insécurité. C’était leur tac­tique pour nous faire fuir nos maisons et notre patrie. Ma grand-​​mère était à l’époque très vieille et très malade. A chaque fois que les juifs débou­chaient dans notre maison, ils tiraient bru­ta­lement les cou­ver­tures de son lit. Quand ils réa­li­sèrent néan­moins que malgré tout nous n’avions pas l’intention de bouger, ils devinrent de plus en plus agressifs.

Deux jours plus tard, ils firent une annonce par haut-​​parleurs. Ils nous ordon­nèrent de quitter nos maisons et de nous ras­sembler en cer­tains points de la route. Ils dirent qu’ils pré­pa­raient des autobus pour nous emmener à Ramallah. Nous pas­sâmes ainsi trois jours au bord du chemin. La nuit, ils tiraient au-​​dessus de nos têtes. Le deuxième jour, comme les autobus n’arrivaient pas, ils don­nèrent l’ordre aux vieux de marcher vers Ramallah. Je restai seul avec trois de mes frères - l’un d’eux était encore un nour­risson -, mes trois soeurs, ma mère, ma grand-​​mère et ma tante.

Le troi­sième jour, les autobus arri­vèrent. Nous avions quelques sacs avec nous. Dans l’un d’eux du pain, du fromage et un pyjama neuf dont j’étais très fier. Lorsque les juifs nous dirent que nous ne pour­rions pas emporter nos sacs, je tentai d’en sortir le pain, le fromage et mon nouveau pyjama. Innocent comme un tout jeune enfant, je m’adressai au chauffeur. Je lui dis en hébreu : " Mon­sieur, je veux emporter un peu de nour­riture ", et je désignai l’un de nos sacs. Il me dit "d’accord, d’accord". Lorsque j’y glissai ma main il y eut des cris d’énervement en hébreu. A cet instant, ma mère me tira bru­ta­lement contre sa poi­trine. Elle avait vu un soldat juif qui me mettait en joue. Il tira plu­sieurs fois. J’aurais été pro­ba­blement abattu si ma mère n’avait pas vu ce qui se passait. Les balles me man­quèrent, mais tou­chèrent l’un de nos voisins de la famille al-​​Marsala à la jambe. Il vit aujourd’hui à Amman. Si vous allez le voir, il vous racontera comment les balles qui l’ont touché sont le sacrifice qu’il fit pour la vie de Khalil al-​​Wazir !

A quelque 16 kilo­mètres de Ramallah, les juifs firent stopper les autobus et nous ordon­nèrent de des­cendre et de continuer à pied. "Ramallah est par là, vous devez couper à travers ces vallées et ces col­lines. "Nous nous mîmes en marche, len­tement. Quelques-​​unes des femmes étaient vieilles et malades, et il fallait qu´elles s’arrêtent toutes les cinq minutes pour reprendre leur souffle. D’autres qui étaient en meilleure forme étaient quand même épuisées car elles por­taient leurs enfants.

La deuxième nuit, les juifs nous bom­bar­dèrent au canon et au mortier. Nous com­men­çâmes par nous mettre à l’abri der­rière les rochers. Mais comme le bom­bar­dement se pro­lon­geait, tout le monde com­mença à pleurer et à paniquer… et nous nous mîmes à courir, courir, courir jusqu’à Ramallah.

Je n’oublierai jamais. Des mères aban­don­nèrent leurs enfants : elles ne pou­vaient plus les porter plus loin. Même ma tante conseilla à ma mère de laisser quelques-​​uns de mes frères et soeurs. Ma mère portait trois enfants. Ma tante lui dit "Tu ne eux pas courir avec trois enfants. Tu vas te faire tuer. Laisses-​​en deux et nous enverrons des secours les reprendre dès que nous attein­drons Ramallah". Ma mère refusa. Elle me dit : "Khalil, tu n’as que douze ans et tu n’es pas bien fort, mais penses-​​tu pouvoir porter l’une de tes soeurs et courir ?" Je répondis "oui" et c’est ce que je fis. Des enfants furent aban­donnés car il n’y avait per­sonne pour les porter ; d’autres parce que leur mère avait été tuée. Comment l’oublier ?

Il n’y avait pas de troupes arabes dans le secteur, ni soldats régu­liers, ni volon­taires, aucun contingent arabe d’aucune sorte. Les juifs savaient qui nous étions et où nous nous trou­vions. L’attaque était déli­bérée et cal­culée et avait un seul objectif. Ils vou­laient être sûrs que nous arri­ve­rions à Ramallah dans un grand état de panique et de détresse. Ils espé­raient que notre état, ce que nous racon­te­rions, inci­terait d’autres pris de panique à quitter leurs foyers. Ce n’était qu’une partie de la stra­tégie intel­li­gente et réussie des sio­nistes pour nous forcer à aban­donner notre patrie sous l’effet de la peur.

Je sais que cela peut vous sembler dif­ficile à croire, mais c’est ce qui est arrivé. »


Qua­rante ans plus tard, l’enfant qui avait réussi à atteindre Ramallah fut rejoint par ses tueurs et assassiné à son domicile de Sidi-​​Bou-​​Saïd, dans la ban­lieue de Tunis à l’aube du 15 avril 1988. Aupa­ravant Khalil al-​​Wazir était devenu Abou Jihad, et il n’avait "jamais oublié".

Ce témoi­gnage est extrait de l’ouvrage d’Aran Hart, « Arafat, Ter­rorist or Pea­ce­maker ? » Londres, 1984, p. 91 et s.