"Je me suis fait une peau d’éléphant", entretien avec Charles Enderlin

vendredi 6 octobre 2006

Des décennies que le cor­res­pondant de France 2 suit le conflit israélo-​​palestinien. Aujourd’hui, il observe la des­cente aux enfers des deux sociétés.

Salut, c’est Charles ! A Paris, sur le répondeur du por­table, et un peu plus tard, lorsqu’il vous accueille à Jéru­salem, la voix est la même, fami­lière entre toutes : c’est ce timbre clair et impas­sible, d’une imper­tur­bable neu­tralité, que depuis près de trente ans il oppose sur la 2 aux plus tra­giques événe­ments qu’a fait naître cette terre d’Israël et de Palestine.

Sur lui-​​même, n’attendez pas de Charles Enderlin qu’il livre davantage que le peu déjà arraché par d’autres : ses parents, juifs autri­chiens réfugiés en Lor­raine après l’Anschluss ; sa passion pour Theodor Herzl, théo­ricien du sio­nisme, laïc convaincu ; sa venue en Israël en 1968, six mois de kib­boutz, puis la radio israé­lienne « un peu par hasard », puis France 2, encore et toujours.

Sur son travail, en revanche, Charles Enderlin est inta­ris­sable : son travail, c’est-à-dire les autres, ces dizaines d’interlocuteurs des deux bords dont il a su obtenir et garder la confiance ; et, au-​​delà, toutes les vic­times de cet inter­mi­nable conflit, pour les­quelles on devine chez lui la même empathie.

C’est la raison pour laquelle, un jour, il s’est senti un peu à l’étroit dans les « deux minutes » qu’il cisèle pour les JT de la 2. Après la bio­graphie d’un ter­ro­riste devenu Premier ministre et timide artisan de la paix - Yitzhak Shamir -, parue en 1991 (éd. Olivier Orban, épuisée), puis le récit de soixante ans d’histoire israélo-​​arabe en 1997 (éd. Stock), il a livré en 2002 avec Dan Setton son extra­or­di­naire « Rêve brisé », livre et docu­men­taire, sur les années qui ont suivi l’assassinat de Rabin jusqu’à l’échec du sommet de Camp David.

Aujourd’hui, dans son film « Les Années de sang », il consigne avec la même rigueur les microé­vé­ne­ments des six der­nières années, rap­porteur d’un conflit qui a déserté le champ de la diplo­matie pour l’unique terrain de la vio­lence. De cette vio­lence, Charles Enderlin veut encore rendre compte, témoin au jour le jour d’une his­toire qui peine à sortir de la tra­gédie. [1].

Au moment où France 2 diffuse votre nouveau film, bizar­rement, voilà que resurgit l’affaire du petit Mohamed Al Dura, dont votre came­raman pales­tinien avait filmé la mort sous les balles israé­liennes, à Gaza le 30 sep­tembre 2000

Charles Enderlin :

Elle resurgit en France, pas en Israël ! C’est une cam­pagne de dif­fa­mation franco-​​française, avec à l’arrière-plan des groupes de pression amé­ri­cains, dont la Ligue de défense juive, une orga­ni­sation interdite en Israël car consi­dérée comme ter­ro­riste. L’affaire resurgit, car j’ai ce film qui sort, bientôt suivi d’un livre, mais surtout parce que le 19 octobre sera rendu le jugement du procès que France 2 a intenté à Media-​​Ratings, un lobby qui « évalue » les médias. Après avoir pré­tendu que le petit Mohamed avait été tué par les Pales­ti­niens, voilà des gens qui vous expliquent qu’il n’est pas mort et que nous avons filmé une mise en scène des­tinée à déclencher l’Intifada. Cer­tains affirment même qu’il a été vu récemment achetant des tomates à Gaza…

L’affaire n’a jamais eu aucun impact en Israël ?

C. E. :

En 2002, j’ai reçu des menaces de mort émanant de quelques extré­mistes, et de fran­co­phones ins­tallés en Israël. Sur décision de la police, il a fallu ren­forcer la sécurité de ma famille, des vigiles ont fait le tour de la maison pendant près d’un an. Mais côté auto­rités, jamais le moindre pro­blème ! Pour cette affaire comme pour le reste de mon travail. Tout sim­plement parce que les faits tels que je les montre sont indis­cu­tables. D’autres chaînes ont eu par le passé de sérieux ennuis. La BBC a été boy­cottée par les auto­rités israé­liennes à plu­sieurs reprises, le chef du bureau s’est même vu refuser l’entrée dans le pays. CNN a été aussi très cri­tiquée. France 2 n’a jamais eu la moindre dif­fi­culté, on a accès à tout le monde. Nous avons eu les inter­views que nous vou­lions avec Ariel Sharon, et le jour où je voudrai faire quelque chose avec Ehud Olmert, cela se fera. Israël est une démo­cratie…

Il n’y a fina­lement qu’en France que votre travail a été contesté…

C.E. :

Oui, par quelques membres de la com­mu­nauté juive, d’autres pro­ba­blement musulmans, ou des gens qui n’aiment pas ce que je fais. Cer­tains vou­draient que j’emploie le langage de leur camp. Dire par exemple « Judée-​​Samarie » au lieu de « Cis­jor­danie ». Moi, j’utilise le langage que la presse utilise, qui est celui des Nations unies. A l’opposé, d’autres me reprochent de ne parler de ter­ro­risme que pour les attaques pales­ti­niennes contre les civils. Reprenons la défi­nition du dic­tion­naire. Le ter­ro­risme, ce sont des actes de vio­lence commis par des orga­ni­sa­tions contre des popu­la­tions civiles à des fins poli­tiques. Donc des attaques per­pé­trées par des mou­ve­ments et non par des Etats. Il est vrai que le terme est employé à tort et à travers. En 1945, le général bri­tan­nique qui com­mandait les forces d’occupation de la Palestine inter­disait qu’on qua­lifie le groupe Stern, dont l’un des diri­geants était Yitzhak Shamir, de ter­ro­riste, car les ter­ro­ristes, disait-​​il, ont une vision poli­tique. Pour lui, ces acti­vistes juifs étaient des tueurs.

En 2002, vous évoquiez une situation très tendue entre l’armée israé­lienne et les jour­na­listes. Et aujourd’hui ?

C.E. :

Les choses se sont amé­liorées, mais restent com­pli­quées. Avant le début de l’Intifada, l’armée israé­lienne a mis au point un concept qu’elle appelle la « bataille pour la per­ception ». Lorsque des images ne lui plaisent pas, l’armée leur fait la guerre. Cela a été le cas avec l’obus qui a explosé sur une plage de Gaza, tuant une famille pales­ti­nienne. La bataille pour la per­ception consiste à mettre en doute la véracité de l’image : ce que vous voyez ne cor­respond pas à la réalité, c’est faux, ou nous ne sommes pas sûrs… Lorsqu’il n’y a pas d’image, en revanche, pas de pro­blème. Quelque temps après le drame sur cette plage, un missile est tombé sur une maison, tuant toute une famille de Gaza. Il n’y avait pas d’images, l’armée a reconnu et pré­senté ses regrets.

C’est efficace, cette bataille pour la perception ?

C.E. :

Les Israé­liens n’ont pas compris que, pour bien com­mu­niquer, il faut être cré­dible. C’est une chose que de par­venir à mettre en doute une image, c’en est une autre que d’arriver à être cré­dible, pas seulement vis-​​à-​​vis de quelques com­mu­nautés, mais du grand public, partout dans le monde. Il fau­drait pour cela qu’Israël cesse de consi­dérer les médias comme sys­té­ma­ti­quement hos­tiles. Lors de la pre­mière Intifada, des Pales­ti­niens s’étaient fait tabasser par des soldats sur une colline près de Naplouse. Ces images étaient très dures, les soldats avaient été arrêtés par la police mili­taire, les offi­ciers étaient venus dire devant une caméra : ceci est contraire à l’éthique de notre armée. A ce moment-​​là, l’armée israé­lienne était cré­dible. Mais cela n’arrive plus que rarement.

Tra­vailler à Gaza doit être aujourd’hui très compliqué.

C.E. :

J’ai fait régu­liè­rement des inter­views de res­pon­sables du Hamas. Ils savent qui je suis, que je suis juif, que j’habite Israël depuis long­temps, et mes com­men­taires ne leur plaisent pas tou­jours. Je n’ai jamais eu de pro­blèmes avec eux. Main­tenant, il y a un réel danger à se rendre à Gaza, et nous n’y allons plus pour l’instant. Je suis informé de la situation par Talal, notre cor­res­pondant [Talal Abou Rahmé est le came­raman qui avait filmé la mort du petit Mohamed, NDLR]. Comme toutes les grandes chaînes, France 2 tra­vaille avec des cor­res­pon­dants locaux sans qui l’information n’existerait pas. En cela, la situation n’est pas dif­fé­rente de ce qu’elle est partout dans le monde, et notamment dans les régions fran­çaises…

Vous acceptez de ren­contrer tout le monde, même des gens qui ont commis des attentats ?

C.E. :

Ren­contrer des gens qui attaquent les Israé­liens, oui, je vais les voir, j’en ai filmé. Je pense que ça fait partie du travail. Ce que je refuse, c’est de filmer des vio­lences com­mises pour la caméra. On m’a proposé de filmer des exé­cu­tions de Pales­ti­niens accusés de col­la­bo­ration avec Israël. C’est hors de question.

Ces six der­nières années ont été pour vous « les années de sang », titre de votre nouveau film. Comment en est-​​on arrivé là ?

C.E. :

Dans « Le Rêve brisé », mes inter­views d’hommes poli­tiques et de diplo­mates consti­tuaient le socle du récit. Mais aujourd’hui, il n’y a plus d’histoire, plus de diplo­matie ! Inter­roger le énième médiateur, ou le diri­geant qui nous raconte que c’est l’autre qui est res­pon­sable de cette situation catas­tro­phique, n’aurait pas fait un film. Alors on a choisi de montrer la des­cente aux enfers des deux sociétés. La rue à Jéru­salem, la peur sur le visage des gens qui attendent le bus ; la dés­in­té­gration de la société pales­ti­nienne, les arres­ta­tions, les bar­rages, la construction du mur…

Puis, il y a eu la dis­pa­rition d’Arafat, le retrait de Gaza, l’accident cérébral de Sharon, et les langues se sont déliées. On n’est pas allé voir les poli­tiques mais les chefs de cabinet ou les res­pon­sables des ser­vices secrets. Le principe, c’était d’obtenir de chacun une cri­tique de son propre camp. Par exemple, au début des « Années de sang », vous verrez un général israélien se demander si les gigan­tesques pré­pa­ratifs de l’armée après l’échec de Camp David n’ont pas favorisé le déclen­chement de la révolte pales­ti­nienne au len­demain de la visite de Sharon sur le mont du Temple…

Vous étiez en train de ter­miner votre film lorsque la guerre du Liban a surgi…

C.E. :

Nous n’avons eu qu’à changer la fin, car cette guerre s’inscrivait dans ce que nous décrivons : la montée de l’islamisme, la poli­tique uni­la­térale d’Israël.

Aujourd’hui, les Israé­liens sont groggy. Il y a une crise mili­taire, poli­tique, écono­mique, morale. Ce pays a changé. On a, d’un côté, les nou­veaux mil­liar­daires, de l’autre des couches moyennes qui s’appauvrissent, des immi­grants qui ont du mal à démarrer, des vieux qui n’ont plus de retraite.

C’est le résultat de la poli­tique libérale, sous l’influence des néo­con­ser­va­teurs, menée par Neta­nyahou, ministre des Finances de Sharon en 2002-2003. L’an dernier, pour le repas tra­di­tionnel de Pâques, quatre-​​vingts per­sonnes s’étaient ins­crites à la soupe popu­laire qui se trouve à côté de mon bureau, cette année, elles étaient deux cent cinquante.

Mais ce n’est évidemment pas com­pa­rable avec ce que vivent les Pales­ti­niens. A Gaza, les gens sont en train de devenir fous. Six heures d’électricité par jour. Comment garder la nour­riture dans un frigo ? C’est une société écrasée, avec un taux de chômage ter­rible, des enfants mal­nutris. Et le mou­vement national pales­tinien a perdu les élec­tions face au Hamas, ennemi de l’idée d’un état laïque et démo­cra­tique.

Comment la société israé­lienne vit-​​elle cet effondrement ?

C.E. :

Dans l’ignorance volon­taire, on ne veut pas y penser. Et puis les Pales­ti­niens ne sont plus là, on ne les voit pas.

Quelques jour­na­listes israé­liens très cou­rageux, Amira Haas, Gideon Lévy, Danny Rubin­stein, tous trois de Haaretz, Shlomo Arad, de la chaîne 10, conti­nuent d’aller sur place. Mais ça n’intéresse pas.

La gauche est plus divisée que jamais, presque mar­ginale. J’étais aux obsèques du fils de l’écrivain David Grossman [tué en août dernier, NDLR], il y avait deux mille per­sonnes, on entendait juste la petite sœur pleurer, les gens avaient les larmes aux yeux, ils ne se par­laient pas.

Et vous, comment vivez-​​vous cela, après trente ans de jour­na­lisme, et autant d’années de conflit ?

C.E. :

Filmer des morts et des blessés, cela finit par peser. Lors des grandes périodes d’attentats, les équipes israé­liennes du bureau qui fil­maient non seulement les corps déchi­quetés, mais également les obsèques, ont fini par demander à voir des psy­cho­logues. Moi, je crois qu’avec le temps je me suis fait une peau d’éléphant. J’essaie de regarder la catas­trophe ambiante du plus haut pos­sible, en essayant de me détacher. On se dit, fina­lement, ça ne me concerne pas per­son­nel­lement, je suis avant tout jour­na­liste. Dans la com­mu­nauté juive de France, on m’a reproché de faire des sujets comme si je n’étais pas per­son­nel­lement impliqué. Mais c’est un élément fon­da­mental du travail. Et un réflexe de survie.

Quels obs­tacles rencontrez-​​vous aujourd’hui dans votre travail ?

C.E. :

C’est ter­rible, mais une cer­taine fatigue des rédac­tions à recevoir constamment les mêmes images, à parler du même pro­blème. Au mois d’août, soixante-​​dix Pales­ti­niens ont été tués à Gaza, selon l’ONG israé­lienne Btselem, la moitié étaient des civils. Il n’y a rien de nouveau, fina­lement, à part ce bilan désolant du quotidien.

Après l’enlèvement du soldat à Gaza, le 25 juin, j’ai fait deux sujets sur la vie quo­ti­dienne : les pro­blèmes d’eau, de nour­riture ; à la suite du bom­bar­dement de la cen­trale élec­trique, et la pénurie de médi­ca­ments dans un hôpital, du fait du boycott. Mais bon, combien de fois peut-​​on couvrir les cou­pures d’électricité ou les pénuries de médi­ca­ments ? Ça com­mence à être un conflit oublié.

Le plus éprouvant n’est-il pas que la vio­lence est repartie chaque fois qu’on croyait la paix possible ?

C.E. :

J’ai le sou­venir de périodes extra­or­di­naires où je pouvais inviter chez moi, à Jéru­salem, des amis pales­ti­niens et israé­liens, et chacun pouvait rentrer chez soi sans encombre. C’était la période faste du pro­cessus, on allait se pro­mener avec les enfants à Bethléem sans dif­fi­culté. Ça c’est fini, et c’est un vrai crève-​​cœur.

Vous êtes venu en Israël nourri des écrits de Theodor Herzl. Que reste-​​t-​​il de cet idéal sioniste ?

C.E. :

Israël n’est cer­tai­nement pas l’Etat juif tel que le fon­dateur du sio­nisme le rêvait. Herzl parlait d’un Etat idéal où les rabbins res­te­raient dans les syna­gogues et les généraux dans les casernes. Or de nom­breux rabbins sont dans la poli­tique, et les généraux ne font souvent presque que ça. Mais Herzl, qui avait de l’humour, avait dit aussi : « Ne faites pas de bêtises quand je serai mort. » Je ne suis pas certain que les fon­da­teurs d’Israël n’aient pas fait de bêtises…

Et dans un Proche-​​Orient où l’absence de laïcité est de plus en plus pro­blé­ma­tique, je me sens plus que jamais attaché à la France, car tout en étant pro­fon­dément de tra­dition et de culture juives, la laïcité est pour moi fon­da­mentale. La montée des extré­mismes reli­gieux est une des raisons pour les­quelles il faut conclure le plus rapi­dement pos­sible un accord avec les Pales­ti­niens.

Vous voyez une issue ?

C.E. :

Jusqu’à présent, il n’y a pas de Pales­ti­niens au sein d’al-Qaida. Dès 1994, des diri­geants du Hamas, de retour d’une confé­rence isla­mique à Khartoum, m’avaient raconté qu’une orga­ni­sation saou­dienne leur avait demandé de par­ti­ciper à une grande guerre contre l’Amérique et qu’ils avaient refusé. Je leur ai demandé si c’était Ben Laden, ils m’ont dit oui…

Le Hamas mène un combat local et n’apprécie pas le soutien d’al-Qaida. Mais est-​​ce que ça va durer ? On parle d’un début de cellule à Gaza. Tôt ou tard, de jeunes Pales­ti­niens bas­cu­leront. La désta­bi­li­sation des régimes modérés de la région, Egypte et Jor­danie, suivra.

La com­mu­nauté inter­na­tionale n’a jamais fait les efforts qu’il fallait pour amener Pales­ti­niens et Israé­liens à négocier. On peut l’accuser de non-​​assistance à nations en danger. Si l’on veut éviter les catas­trophes futures, il est grand temps que ça change…

[1] « Les Années de sang », de Charles Enderlin et Dan Setton Par Domi­nique Vidal http://​www​.monde​-diplo​ma​tique​.fr/​2006​/​​10​/​​V​I​D​A​L​/​​14062

Si les jour­na­listes n’écrivent pas l’histoire, ils peuvent y contribuer. C’est, s’agissant du Proche-​​​​Orient, le cas de Charles Enderlin. Après « Le Rêve brisé » (1), le cor­res­pondant de France 2 pré­sente, avec Dan Setton, « Les Années de sang » (2), ou comment l’illusion perdue a viré au cauchemar.

Enderlin n’a rien changé à sa péda­gogie. Son récit, soli­dement char­penté, alterne images d’archives et témoi­gnages des acteurs (israé­liens, pales­ti­niens, inter­na­tionaux). On y retrouve les « pre­miers rôles », de M. Ariel Sharon à M. Ehoud Olmert, de Yasser Arafat à M. Mahmoud Abbas, et de M. Colin Powell à M. Miguel Angel Mora­tinos, mais aussi les acteurs de l’ombre et des mili­tants de base.

Au risque, parfois, de sim­plifier cette période aussi confuse que san­glante qui va du déclen­chement de la seconde Intifada à la guerre du Liban, il en dégage les principales tendances.

D’emblée, M. Avi Dichter, ex-​​​​chef du Shin Beth, reconnaît qu’Arafat n’a pas fomenté l’Intifada. Certes, le vieux chef pales­tinien n’a ni voulu ni pu cana­liser la colère sus­citée par la démesure de la répression israé­lienne. Mais Enderlin montre bien comment M. Ehoud Barak, puis M. Sharon et enfin M. Olmert ont tourné le dos à toute négo­ciation : le premier a enterré Oslo, le deuxième reconquis la Cis­jor­danie avant de quitter Gaza, et le troi­sième baptisé « retrait uni­la­téral » la création éven­tuelle d’un « Etat pales­tinien » à l’intérieur du mur. Pendant que, sur place, la vie devenait impossible…

Frappent notamment deux dimen­sions de la stra­tégie israé­lienne. D’abord le rôle du 11-​​Sep­tembre, qui trans­forme le combat contre le « Ben Laden pales­tinien » en front de la lutte anti­ter­ro­riste et garantit ainsi l’appui incon­di­tionnel de Washington. Ensuite, la longue conni­vence avec le Hamas, dont les attentats-​​​​suicides jus­ti­fient les offen­sives contre l’Autorité pales­ti­nienne, les­quelles, en retour, ren­forcent le mou­vement isla­miste. Les « exé­cu­tions ciblées » viseront le Hamas à partir de 2004.

Quelques scènes excep­tion­nelles par­sèment le film. Citons celle d’avril 2002 où le chef d’état-major Shaul Mofaz, croyant le micro fermé, demande au général Sharon de saisir cette « occasion unique » de se « débar­rasser » d’Arafat ; ou encore les images poi­gnantes des défen­seurs de Naplouse pendant l’opération « Rempart » ; mais aussi le procès et l’exécution d’un « col­la­bo­rateur » présumé ; et, bien sûr, l’incroyable ferveur des obsèques d’Arafat à Ramallah, en novembre 2004

A l’heure où l’Union euro­péenne se dit prête à lever son embargo sur la Palestine, on retiendra enfin du film la pitoyable et per­ma­nente démission de la « com­mu­nauté inter­na­tionale ». C’est pourtant elle qui, voici bientôt soixante ans, avait partagé la Palestine en un Etat juif et un Etat arabe…

Dominique Vidal.

(1) Cf. Alain Gresh, « Le "véri­table visage" de M. Ehoud Barak », Le Monde diplo­ma­tique, novembre 2002.

(2) France 2 diffuse ce docu­men­taire, en deux parties, les 12 et 19 octobre, vers 23 heures.