« Je m’appelle Rachel Corrie » : une pièce sur l’internationaliste assas­sinée par un bull­dozer israélien en 2003 à Gaza

Baudouin Loos, mercredi 3 décembre 2008

Une jeune Amé­ri­caine avait voulu aider les Pales­ti­niens. Elle a été tuée par un bull­dozer israélien. En 2003. Une pièce qui retrace son destin tra­gique est jouée au Théâtre de Poche, à Bruxelles, jusqu’au 6 décembre. Ren­contre avec ses parents.

Une his­toire triste. Poi­gnante aussi, révol­tante, sans doute. Celle de Rachel Corrie, une Amé­ri­caine de 23 ans tuée par un bull­dozer mili­taire israélien en 2003 à Rafah, dans la bande de Gaza, alors qu’elle cher­chait à empêcher la des­truction de maisons pales­ti­niennes. Ce tra­gique événement s’est produit deux jours avant l’invasion de l’Irak menée par les Etats-​​Unis et leurs alliés. Il a donc été lar­gement ignoré par les médias [1].

Deux ans plus tard, une pièce de théâtre a été créée par Alan Rickman à Londres sur la base des cour­riers et cour­riels que la jeune femme avait envoyés à ses parents de Gaza. Le théâtre de Poche, à Bruxelles, produit jusqu’au 6 décembre la création en français de la pièce sous le titre Je m’appelle Rachel Corrie [2]. Le Soir a ren­contré Craig et Cindy Corrie les parents de Rachel, venus à Bruxelles pour l’occasion.

Toute jeune, Rachel s’était déjà inté­ressée aux mal­heurs des autres, comme le montre dans la pièce une vidéo d’elle à l’école, à Olympia, dans l’Etat de Washington, où elle s’adresse à la foule de parents pour évoquer le sort des enfants qui souffrent dans le monde. « Oui, elle avait dix ans, se sou­vient sa mère. Elle s’exprimait dans le cadre d’un pro­gramme spécial de l’école publique locale pour impliquer les enfants dans la vie de la com­mu­nauté. Avec le monde comme com­mu­nauté… Je com­prends main­tenant mieux : les enfants posent de bonnes ques­tions et veulent des réponses. Les germes de sa volonté de “faire quelque chose” pour le monde sont ainsi nés. D’autant qu’elle était précoce dans l’articulation de sa pensée. »

Un événement mar­quant devait accé­lérer sa réflexion sur ce monde. « Les attentats du 11 sep­tembre 2001 à New York et Washington sur­vinrent quand elle étudiait à l’Evergreen State College, une uni­versité libérale très poli­tisée. Des mou­ve­ments contre la guerre en Afgha­nistan et puis contre ce qui se tramait pour l’Irak s’étaient fait jour à Olympia. Rachel s’est impliquée dans ce mou­vement paci­fique. En cher­chant à com­prendre, elle a été menée à s’instruire sur le conflit israélo-​​palestinien. Et elle a ainsi ren­contré des membres de l’International Soli­darity Movement (ISM), actif dans les ter­ri­toires occupés. Un de ses amis, Chris, se trouvait d’ailleurs pour l’ISM à Gaza. »

Pourtant, le conflit au Proche-​​Orient n’occupait aucune place dans la famille Corrie. « Comme beaucoup d’Américains, ce qu’on en entend, ce sont les attentats pales­ti­niens. Et selon le point de vue israélien. On apprend à cultiver de l’empathie pour l’histoire d’Israël, on apprend l’Holocauste, etc. Nous n’avons rien donné comme pers­pective pales­ti­nienne à nos enfants, celle-​​ci nous était invisible. »

« Rachel n’est pas partie là-​​bas sur un coup de tête, raconte Craig Corrie. Elle a beaucoup réfléchi, nous en a parlé, donné des livres à lire. Et elle a appris l’arabe… De Rafah, elle continua à nous écrire, nous décrire, nous informer. » Son départ pour Gaza, ainsi, ne fut pas une sur­prise. « Mais cette nou­velle nous plongea dans l’appréhension, continue Cindy. J’en savais juste assez pour dire qu’il y avait un certain danger. Mais je savais aussi que je ne pourrais pas l’empêcher de faire ce qu’elle voulait. Parce que c’était important pour elle. Et… elle ne nous a pas demandé l’autorisation ! Nous avions aussi cette croyance, fausse donc, qu’être une citoyenne amé­ri­caine procure une cer­taine protection. »

Des versions israéliennes variables

Après la ter­rible fin de leur fille, le 16 mars 2003, les Corrie, très éprouvés, cher­chèrent à savoir. Comment ? pourquoi ? Les expli­ca­tions de l’armée israé­lienne ont varié, disent-​​ils. « Ed McEwen, le consul général amé­ricain à Jéru­salem, nous a d’abord dit que l’armée l’avait informé qu’elle avait été tuée par l’effondrement d’un mur. Par la suite, les Israé­liens ont produit une pré­sen­tation de photos par power point pour notre ambassade et quelques membres du Congrès que nous avions alertés. La version expli­quait que Rachel se trouvait der­rière un mon­ticule de terre et ne pouvait être vue par le bull­dozer, mais nous avons réalisé, grâce à une recherche de notre autre fille Sarah, que ces photos ne mon­traient pas la vision du conducteur de l’engin. C’était donc faux ! Puis le pré­sident Bush reçut d’Ariel Sharon, le Premier ministre israélien, la pro­messe qu’il y aurait une enquête mili­taire honnête et trans­pa­rente. L’enquête a été clô­turée sans incul­pation et sans com­mu­ni­cation aux Etats-​​Unis des éléments du dossier. Le rapport n’a jamais été rendu public. Mais cer­tains offi­ciels amé­ri­cains ont été auto­risés à en lire une tra­duction en anglais à la fin de juin 2003. »

C’est ainsi que les Corrie purent en savoir plus. « Fina­lement, j’ai pu également le lire et prendre des notes, reprend le père. Ils disent sim­plement que le conducteur du bull­dozer n’a pas pu voir Rachel. Mais, entre autres choses curieuses que j’ai notées, ils disent que l’armée n’avait pas réussi à éloigner les volon­taires inter­na­tionaux (comme Rachel) à ce moment. Et, à un moment donné, les soldats sur place reçurent l’ordre de ne pas se laisser arrêter par les inter­na­tionaux. Cinq minutes après cet ordre, Rachel fut tuée. »

« Il faut savoir, précise Cindy, que ces énormes bull­dozers sont dirigés par deux per­sonnes, dont l’une se trouve plus haut que le conducteur et voit donc bien devant elle. Et puis les sept autres inter­na­tionaux pré­sents ont dit que Rachel était très visible. »

« Il faut aussi dire, enchaîne son mari, que le chef de cabinet de Colin Powell, Law­rence Wil­kerson, nous a dit en 2004 que son dépar­tement se mon­trait “sans équi­voque pour consi­dérer la version israé­lienne reçue à Washington comme n’étant pas un rapport cré­dible, complet ou trans­parent”. Ce qui était contraire à la pro­messe de Sharon à Bush, comme l’a d’ailleurs déclaré le dépar­tement d’Etat. Il nous a même précisé : “Per­son­nel­lement, je les atta­querais en justice” »

Dès la nou­velle connue, malgré l’attention des médias tournée vers l’Irak, les témoi­gnages de soutien affluèrent. « La boîte de Sarah a immé­dia­tement reçu des mil­liers d’e-mails du monde entier et s’est d’ailleurs bloquée après une heure faute de place. Parmi les mes­sages et coups de télé­phone que nous avons reçus, beaucoup pro­ve­naient de juifs amé­ri­cains et d’Israéliens. Un groupe de soli­darité a publié un message payant dans le journal Haaretz. »

« Nous demandons une enquête sérieuse »

Dans les nom­breux hom­mages orga­nisés par la suite, le seul mot qui mit les Corrie mal à l’aise fut celui de « meurtre ». « Nous ne voulons pas pré­juger. Ce que nous demandons c’est une enquête sérieuse et obtenir la vérité. Aux Etats-​​Unis, au Congrès, malgré nos contacts, une réso­lution réclamant cette enquête n’a jamais été mise au vote, l’administration Bush ne l’a pas soutenue. »

Dans cette quête, une plainte contre l’armée israé­lienne a été néces­saire. « Nous avons déposé une plainte et l’affaire est tou­jours en cours, raconte Craig Corrie. Nous cher­chons les res­pon­sa­bi­lités, ce que nous devons faire sans l’aide de notre gou­ver­nement. C’est dif­ficile et coûteux pour une famille comme nous. Notre cas avance extrê­mement len­tement. On a d’abord fait face à un pro­blème juri­dique en Israël : la Knesset (par­lement) avait adopté après le décès de Rachel une loi rétro­active qui inter­disait les pour­suites contre l’armée pour des morts dans les zones de conflit. Nous avons contesté cette loi en justice avec d’autres groupes. Et la Cour suprême l’a annulée. L’instruction de notre cas a repris, très lentement. »

Une pièce de théâtre pour réconfort

Le réconfort, si réconfort il peut y avoir dans une telle situation de détresse, est venu du succès de la pièce, My Name Is Rachel Corrie. « Cela a com­mencé à Londres en 2005. Elle devait ensuite être jouée à New York en mars 2006, puis elle a été annulée, le directeur du théâtre cédant à diverses pres­sions sur le mode “Ce n’est pas le moment, Sharon est tombé dans le coma, le Hamas a gagné les élec­tions”, etc. Fina­lement, elle fut jouée ailleurs à New York quelques mois plus tard. On en parle beaucoup aux Etats-​​Unis, elle est passée à Seattle, Chicago, Denver, etc. Elle a été jouée à Haïfa, en Israël… en arabe cette année. Des troupes ama­teurs la reprennent un peu partout. »

Les Corrie ne s’érigent pas en mili­tants d’une cause poli­tique. « Nous avons payé un prix très lourd, quelque chose dont nous conti­nuons à souffrir tous les jours. Notre façon de soigner notre blessure est de dire notre vérité. A travers cela, les gens com­prennent ce qui arrive aux Pales­ti­niens et aux Israé­liens ; peut-​​être en deviendront-​​ils un peu meilleurs. La paix peut sur­venir mais seulement au prix d’une vraie justice. Nous avons visité la bande de Gaza. Le fait de voir ce que les gens endurent nous a rendus plus sen­sibles. Notre combat pour la vérité et contre l’impunité pourrait-​​il sauver une vie ou deux que cela suf­firait à nous réchauffer le cœur. »


Voir la video sur Daily motion, de Rachel à Gaza, des des­truc­tions de maisons qu’elle tentait d’empêcher, et de sa mort cri­mi­nelle. Lire sous la video la lettre d’un militant d’ISM qui était avec Rachel ce jour là.

Hommage à RACHEL CORRIE, elle avait 23 ans…

Gaza - 17-​​03-​​2003

Rachel : Ce qui lui est arrivé est une tragédie et un meurtre.

Par Dreg Sha

Ce mail a été envoyé par un amé­ricain de l’Illinois, membre de l’International Soli­darity Movement. Dreg Sha (nom qu’il s ‘était choisi lorsqu’il était à Gaza) , était présent lorsque Rachel Corrie, a été écrasée par un bull­dozer israélien à Rafah dans la Bande de Gaza.

La lettre :

Bonjour,

Je pense que vous avez pro­ba­blement tous entendu parler de la mort de Rachel Corrie.

Rachel était une per­sonne remar­quable. Elle était intel­li­gente, créative, un peu artiste. Elle avait un excellent sens de l’humour, elle aimait la vie et était incroya­blement belle, phy­si­quement et intérieurement.

Lors de ce mois que j’ai passé ici à Rafah, j’ai per­son­nel­lement déve­loppé une amitié très forte avec elle.

Ce qui lui est arrivé est une tragédie et un meurtre.

Ce fut un gâchis humain injustifié et tragique.

Evi­demment, ce que Rachel, les autres inter­na­tionaux et moi faisons ici est incroya­blement risqué. J’ai rarement passé une journée ici sans craindre d’être touché par une balle perdue parce que les Forces de Défense Israé­lienne tire régu­liè­rement au hasard dans toute la ville.

Mais je n’aurais jamais pensé que l’un d’entre nous se ferait tuer par l’un de ces bull­dozers lents et lourds.

Rachel se tenait devant la maison d’une famille avec laquelle elle avait des liens étroits. Elle y avait dormi plu­sieurs nuits et ces trois mois, dif­fé­rents amé­ri­cains ou euro­péens y res­taient chaque nuit.

Rachel était net­tement visible pour le conducteur du bull­dozer. Il n’y a aucune pos­si­bilité pour qu’il ne l’ait pas vue. Elle portait une veste orange fluo. Nous étions huit au total sur les lieux, quatre Amé­ri­cains et quatre Britanniques.

Il y avait deux bulldozers et un tank.

Notre groupe s’était déployé parce que les bull­dozers atta­quaient une grande surface qui com­prenait trois maisons tou­jours occupées par des familles.

Rachel se tenait là, seule, parce qu’elle s’était occupée de cette famille et parce qu’elle pensait avoir raison.

Les destructions de ces maisons par les bulldozers étaient et sont illégales.

Alors qu’il s’approchait de plus en plus de Rachel, le bull­dozer a com­mencé à pousser la terre sous ses pieds. Elle avançait péni­blement pour rester sur le dessus du mon­ticule qui gros­sissait rapi­dement. A un moment elle s’est retrouvée assez haut, presque sur la pelle. Assez près pour que le conducteur la regarde dans les yeux.

Elle a alors com­mencé à s’enfoncer, avalée dans le mon­ticule de terre sous la pelle du bulldozer.

Il ne s’est pas arrêté ou n’a même pas ralenti. Il a continué à avancer, sa pelle au niveau du sol, jusqu’à ce qu’il lui passe entiè­rement dessus.

Alors il s’est mis en marche arrière, la pelle tou­jours au niveau du sol, et lui est repassé dessus.

Pendant tout cette scène d’horreur, nous sept hur­lions et criions "Arrêtez" tout en courant vers l’endroit.

Rachel gisait sur le sol, tordue de douleur et par­tiel­lement enterrée. Sa lèvre supé­rieure était lacérée et sai­gnait abondamment.

Elle a dit une seule chose : "Je me suis cassé le dos". Après ça elle ne pouvait plus dire son nom ni même parler. Nous l’avons sou­tenue et lui avons dit de se détendre. Je lui ai demandé de serrer ma main, et elle l’a fait, mon­trant qu’elle pouvait nous entendre. Je lui ai demandé de res­pirer avec moi et elle l’a fait : inspire, expire, inspire, expire. Nous lui avons tous dit que nous l’aimions.

Mais on pouvait voir que son état se dété­rio­rerait rapi­dement. Des signes indi­quant une hémor­ragie interne à la tête ont com­mencé à apparaître.

Environ un quart d’heure plus tard, des ambu­lan­ciers sont arrivés et l’ont emmenée à l’hôpital.

Cer­tains diront et disent déjà que ce que nous faisons ici est exces­si­vement dan­gereux et stupide.

Je suis d’accord.

Je ne voudrais rien de plus au monde que de revoir Rachel vivante.

Mais cela ne change rien au fait que Rachel ait été assassinée.

L’armée israé­lienne a commis un meurtre alors qu’elle com­mettait le crime de la démo­lition de maisons illégale.

Rachel, elle, n’avait commis aucun crime.

L’IDF a déjà com­mencé à trans­former cette his­toire, en disant que Rachel avait glissé devant le bull­dozer, et que la résis­tance tirait consi­dé­ra­blement sur les lieux, d’où leur com­por­tement agressif. Tout ceci est faux. Il y a sept témoins ocu­laires inter­na­tionaux et des photos pour confirmer la vérité.

Per­son­nel­lement, je suis en état de choc et je souffre. J’ai appris beaucoup plus que je n’ai jamais voulu savoir sur ce que ressent un Palestinien.

La plupart de mes amis ici ont déclaré leur désir de rester, et que d’autres encore viennent nous rejoindre.

Moi, j’ai décidé de raconter l’histoire de Rachel.

Au-​​delà de ça, je compte quitter cet endroit bientôt (si je le peux), car je ne pense pas pouvoir en sup­porter beaucoup plus.

Tout cela à la veille de la "Guerre en Irak II", bientôt dans une machine à pro­pa­gande près de chez vous.

Love

Dreg

[1] Un dossier complet peut être consulté sur internet (en anglais) : www​.rachel​cor​rie​foun​dation​.org/

[2] « Je m’appelle Rachel Corrie » sera encore joué au Poche (1a, chemin du Gymnase, à 1000 Bruxelles), jusqu’au samedi 6 décembre. Rens. 02.647.27.26.