"Je demande que la France déclare solen­nel­lement et offi­ciel­lement recon­naître l’État de Palestine(…)"

Jean-​​Claude Lefort, mercredi 29 décembre 2010

Lettre ouverte de Jean-​​Claude Lefort, Pré­sident de l’AFPS, Député hono­raire, à Mme Alliot-​​Marie, Ministre des Affaires étrangères

Paris, le 29 décembre 2010

Madame le Ministre des Affaires Étrangères,

A l’Assemblée nationale, le 22 décembre dernier, vous avez répondu à la question du député Hervé de Char­rette, qui vous inter­ro­geait sur l’inaction de l’Union euro­péenne au Proche-​​Orient. L’ancien ministre y sou­li­gnait à juste titre que cette situation était plus que cho­quante, eu égard aux décla­ra­tions faites par cette der­nière, notamment la décla­ration du Conseil des ministres des Affaires étran­gères 8 décembre 2009.

1. Dans votre réponse, vous avez affirmé qu’il n’était pas pos­sible « pour des raisons de sta­bilité régionale » de rester sur l’échec actuel. Certes, la question de la sta­bilité est majeure mais ne pensez-​​vous pas que cette insta­bilité régionale est la consé­quence d’une poli­tique et des com­pli­cités dont celle-​​ci béné­ficie et non pas un fait en soi ? Qu’elle résulte du refus obstiné de l’État d’Israël d’appliquer les réso­lu­tions per­ti­nentes des Nations unies sur les conflits israélo-​​palestinien et israélo-​​arabe ? Et n’estimez-vous pas que les Pales­ti­niens n’en peuvent plus de cette injustice qui les frappe – et la société israé­lienne par ricochet – depuis plus de 40 ans ? L’instabilité régionale est fruit de la com­plai­sance de la « com­mu­nauté inter­na­tionale » à l’égard de cette injustice, de son refus d’imposer fer­mement le droit à Israël aussi.

Vous agissez et vous sanc­tionnez quand il s’agit de la Côte d’Ivoire, par exemple. Mais quand il s’agit de l’État d’Israël, qui pourtant piétine chaque jour les déci­sions de l’ONU, le mot sanction – et plus encore la chose – dis­paraît de votre vocabulaire.

Pis : comme ministre de la Justice et Garde des Sceaux vous avez fait envoyer, début 2010 aux Par­quets, une directive exi­geant qu’ils pour­suivent celles et ceux de nos conci­toyens qui - devant l’inaction de la com­mu­nauté inter­na­tionale, de l’Union euro­péenne et de votre gou­ver­nement - ont décidé de recourir au boycott citoyen des pro­duits israé­liens, comme leurs aînés l’avaient fait contre l’Afrique du Sud de l’apartheid. Vous avez même inventé un « boycott des pro­duits casher », dont je vous mets au défi d’apporter la moindre preuve de l’existence dans notre pays, pour leur appliquer l’article 24 alinéa 8 de la Loi du 29 juillet 1881 réprimant la « pro­vo­cation publique à la dis­cri­mi­nation » : un tract dis­tribué ou un auto­collant apposé pourrait leur coûter, comme dans la plus sinistre des dic­ta­tures, trois ans de prison ferme, 45 000 euros d’amende et, pour les fonc­tion­naires, la radiation à vie.

Bref, au lieu de sanc­tionner Israël pour ses vio­la­tions per­ma­nentes du droit inter­na­tional, vous sanc­tionnez ceux qui appellent au respect de ce droit et à la fin de l’impunité d’Israël. C’est le monde à l’envers : vous traitez comme des cri­minels celles et ceux qui veulent le droit et pro­tégez comme des inno­cents les res­pon­sables – dixit le rapport Gold­stone – de « crimes de guerre, voire contre l’Humanité ».

2. Tou­jours dans votre réponse du 22 décembre, vous évitez en revanche soi­gneu­sement d’informer la repré­sen­tation nationale d’un aspect majeur du Conseil des Affaires géné­rales de l’Union euro­péenne tenu le 13 décembre dernier : à savoir que celui-​​ci se pro­posait, « le moment venu », de recon­naître l’existence d’un Etat de Palestine.

Or ce serait un acte poli­tique majeur, de nature à débloquer une situation d’impasse qui peut, à tout moment, menacer gra­vement la paix mon­diale. Recon­naître de facto et de jure un État pales­tinien dans les fron­tières de 1967 avec Jérusalem-​​Est comme capitale et contribuer à ce qu’il soit bientôt accueilli au sein des Nations unies, comme l’a envisagé le pré­sident amé­ricain Barack Obama dans son dis­cours à la der­nière Assemblée générale de l’organisation, voilà une décision que peut prendre sans tarder l’Union euro­péenne. Car le « moment » n’est pas à venir : il est venu.

Au lieu d’agir, vous qui vous réclamez du gaul­lisme vous plaignez de n’être pas assez associée à la stra­tégie amé­ri­caine, laquelle, c’est l’évidence, est para­lysée devant l’intransigeance des diri­geants israé­liens. Mais qui vous empêche de peser de tout votre poids en recon­naissant immé­dia­tement l’État de Palestine ? Per­sonne ! Qui donc pourrait empêcher l’Union euro­péenne de faire ainsi bouger les lignes ? Personne !

Eh bien, c’est ce que je vous demande de faire, Madame le Ministre. Je demande que la France déclare solen­nel­lement et offi­ciel­lement recon­naître l’État de Palestine et entraîne les autres membres de l’Union à agir de même, comme le font en nombre gran­dissant des États du continent latino-​​américain, et ce sur la base des para­mètres connus, et rap­pelés ici, conformes au droit international.

Pourquoi l’Union euro­péenne devrait-​​elle se placer à la remorque des États-​​Unis et se rendre dépen­dante de leur crise stra­té­gique ? Elle peut, au contraire, marquer de son empreinte la poli­tique mon­diale. Elle le doit.

Et je vous demande ins­tamment, par cette lettre ouverte, de faire dès aujourd’hui : que la France recon­naisse l’État de Palestine dans les fron­tières d’avant la guerre de 1967, avec Jérusalem-​​Est comme capitale : et qu’elle contribue déci­si­vement, comme membre per­manent du Conseil de sécurité à son admission comme membre de plein droit par l’Assemblée générale des Nations unies.

Je vous prie de croire, Madame le Ministre, en l’expression de mes sen­ti­ments respectueux.

Jean-​​Claude Lefort

Président de l’AFPS

Député honoraire

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Lettre ouverte