J’y étais

“S’IL VOUS PLAIT n’écrivez pas sur Ya’ir Golan !” m’a supplié un ami, “Tout ce qu’un homme de gauche comme vous écrit ne fera que lui nuire !” Aussi me-suis-je abstenu quelques semaines. Mais je ne peux pas garder le silence plus longtemps.

Uri Avnery, mercredi 25 mai 2016

Uri Avnery, journaliste israélien et militant de paix d’origine allemande émigré en Palestine en 1933 à l’âge de 10 ans, écrit chaque semaine à l’intention d’abord de ses compatriotes, un article qui lui est inspiré par la situation politique de son pays ou en lien avec lui. Ces articles, écrits en hébreu et en anglais sont publiés sur le site de Gush Shalom, mouvement de paix israélien dont il est l’un des fondateurs. À partir de son expérience et avec son regard, Uri Avnery raconte et commente. Depuis 2004, l’AFPS réalise et publie la traduction en français de cette chronique, excepté les rares articles qui n’ont aucun lien avec la Palestine. Il va de soi que ces articles n’engagent pas l’AFPS, qui sur certains sujets a des positions très différentes de celles qui sont exprimées par Uri Avnery.

Retrouvez l’ensemble des articles d’Uri Avnery sur le site de l’AFPS : http://www.france-palestine.org/+Uri-Avnery+


Le général Ya’ir Golan, le chef d’état-major adjoint de l’armée israélienne, prononça un discours le Jour de l’Holocauste. Portant son uniforme, il lut un texte préparé, bien réfléchi qui déclencha une tempête de protestations qui ne s’est pas encore apaisée.

Des dizaines d’articles ont été publiés dans la foulée, certains pour le condamner, certains pour le féliciter. Il semble que personne ne pouvait rester indifférent.

La principale phrase était : “S’il y a quelque chose qui m’effraie dans les évocations de l’Holocauste, c’est la connaissance des terribles processus qui se sont développés dans l’Europe en général, et en Allemagne en particulier, il y a 70, 80, 90 ans, et d’en trouver des traces chez nous, aujourd’hui, en 2016.”

Une pagaille monstre éclata. Quoi !!! Des traces de nazisme en Israël ? Une similitude entre ce que les nazis nous ont fait et ce que nous faisons aux Palestiniens ?

Il y a 90 ans nous étions en 1926, l’une des dernières années de la république allemande. Il y a 80 ans, nous étions en 1936, trois ans après la venue au pouvoir des nazis. Il y a 70 ans, nous étions en 1946, au lendemain du suicide d’Hitler et de la fin du Reich nazi.

JE ME SENS obligé d’écrire sur le discours du général après tout, parce que j’y étais.

Enfant je fus un témoin oculaire des dernières années de la République de Weimar (appelée ainsi parce que sa constitution fut élaborée à Weimar, la ville de Goethe et de Schiller). En gamin sensibilisé à la politique je fus témoin de la Machtergreifung (“prise de pouvoir”) nazie et du premier semestre du règne nazi.

Je connais ce dont Golan parlait. Bien que nous appartenions à des générations différentes, nous partageons le même passé. Nos deux familles viennent de petites villes d’Allemagne de l’ouest. Son père et moi doivent avoir eu beaucoup de choses en commun.

Il y a une règle morale stricte en Israël : rien ne peut être comparé à l’Holocauste. L’Holocauste est unique. Il nous est arrivé, à nous les Juifs, parce que nous sommes uniques. (Des Juifs religieux ajouteraient : “Car Dieu nous a choisis”.)

J’ai violé cette règle. Juste avant la naissance de Golan, j’ai publié (en hébreu) un livre intitulé “La Swastika” (“la croix gammée”), dans lequel je racontai mes souvenirs d’enfance et en tirai des conclusions. C’était à la veille du procès d’Eichmann, et je fus choqué par le manque de connaissances sur l’époque nazie parmi les jeunes Israéliens alors.

Mon livre ne traitait pas de l’Holocauste, qui eut lieu alors que j’étais déjà en Palestine, mais d’une question qui me préoccupait depuis des années, et qui me préoccupe encore aujourd’hui : comment a-t-il pu se faire que l’Allemagne, peut-être la nation la plus cultivée de la planète à l’époque, la patrie de Goethe, de Beethoven et de Kant, ait pu élire démocratiquement à sa tête un psychopathe furieux comme Adolf Hitler ?

Le dernier chapitre du livre s’intitulait “Cela peut arriver ici !” Le titre était emprunté à un livre du romancier américain Sinclair Lewis, intitulé ironiquement “Cela ne peut pas arriver ici”, dans lequel il décrivait une prise de pouvoir par les nazis aux États-Unis.

Dans ce chapitre j’envisageais la possibilité de l’arrivée au pouvoir en Israël d’un parti juif semblable au parti nazi. Ma conclusion était qu’un parti nazi peut arriver au pouvoir dans n’importe quel pays de la planète, si les conditions sont réunies. Oui, en Israël aussi.

Le livre fut largement ignoré par le public israélien, lequel était à l’époque complètement accaparé par la tempête d’émotions soulevée par les terribles révélations du procès d’Eichmann.

Et maintenant voilà le général Golan, un soldat de métier estimé, qui dit la même chose.

Et pas sous la forme d’un discours improvisé, mais dans une circonstance officielle, revêtu de son uniforme de général, lisant un texte préparé, murement réfléchi.

La tempête a éclaté et ne s’est pas encore apaisée.

LES ISRAÉLIENS ONT un réflexe d’autodéfense : lorsqu’ils se trouvent en face de vérités gênantes, ils en fuient la dimension essentielle pour en considérer un aspect secondaire, sans importance. Parmi les dizaines et les dizaines de réactions dans la presse écrite, à la télé et sur les sites politiques, presque aucune ne s’est vraiment confrontée à l’affirmation douloureuse du général.

Non, les furieuses discussions qui se sont déclenchées concernent les questions suivantes : un officier supérieur de l’armée a-t-il le droit d’émettre une opinion sur des questions qui relèvent des autorités civiles ? Et faire cela en uniforme militaire ? Lors d’une cérémonie officielle ?

Un officier de l’armée devrait-il garder le silence sur ses convictions politiques ? Ou bien ne les exprimer qu’en séance à huis-clos – “au sein des instances compétentes” comme l’a déclaré un Benjamin Nétanyahou furieux ?

Le général Golan est particulièrement respecté au sein de l’armée. En qualité de chef d’état-major adjoint il était jusqu’à présent de façon presque certaine candidat à la fonction de chef d’état-major, lorsque le titulaire actuel quittera son poste au terme des quatre années habituelles.

L’accomplissement de ce rêve partagé par tout officier d’état-major est maintenant très éloigné. En pratique, Golan a fait le sacrifice de son avancement futur pour exprimer sa mise en garde et lui donner le plus large écho possible.

On ne peut que respecter un tel courage. Je n’ai jamais rencontré le général Golan, je crois, et je ne connais pas ses idées politiques. Mais j’admire son acte.

(D’une certaine manière cela me rappelle un article publié par le magazine britannique Punch avant la Première Guerre mondiale, lorsqu’un groupe de jeunes officiers de l’armée publia une déclaration d’opposition à la politique du gouvernement en Irlande. Le magazine disait que, tout en désapprouvant l’opinion exprimée par les officiers mutins, il était très fier du fait que de tels jeunes officiers étaient prêts à sacrifier leur carrière pour leurs convictions.)

POUR LES NAZIS la marche vers le pouvoir commença en 1929, lorsqu’une terrible crise économique mondiale frappa l’Allemagne. Un minuscule, ridicule parti d’extrême droite devint soudain une force politique avec laquelle il fallut compter. À partir de là il lui fallut quatre années pour devenir le parti le plus important du pays et prendre le pouvoir (bien qu’il eut encore besoin d’une coalition).

J’étais là lorsque c’est arrivé, un petit garçon d’une famille où la politique devint le principal sujet de conversation des repas de famille. Je vis comment la république s’effondra, progressivement, lentement, par étapes. Je vis des amis de notre famille hisser le drapeau à la croix gammée. Je vis pour la première fois mon professeur de collège entrer en classe en levant le bras et en disant “Heil Hitler” (puis me rassurer en privé en me disant que rien n’avait changé.)

J’étais le seul Juif dans tout le Gymnasium (collège). Lorsque les centaines de garçons – tous plus grands que moi – levèrent le bras pour chanter l’hymne nazi, et que je ne le fis pas, ils me menacèrent de me briser les os si cela se reproduisait. Quelques jours plus tard, nous quittions définitivement l’Allemagne.

On a accusé le général Golan de comparer Israël à l’Allemagne nazie. Ce n’est pas du tout le cas. Une lecture attentive de son texte montre qu’il comparait l’évolution des choses en Israël aux événements qui ont conduit à la désintégration de la République de Weimar. Et il s’agit là d’une comparaison valable.

Les choses qui surviennent en Israël, spécialement depuis les dernières élections, ressemblent de façon effrayante à ces événements. Certes, le processus est tout à fait différent. Le fascisme allemand a surgi de l’humiliation de la reddition de la Première Guerre mondiale, de l’occupation de la Ruhr par la France et la Belgique en 1923-1925, de la terrible crise économique de 1919, de la misère de millions de chômeurs. Israël sort victorieux de ses interventions militaires fréquentes et nous menons des vies confortables. Les dangers qui nous menacent sont d’une tout autre nature. Ils sont le fruit de nos victoires, non de nos défaites.

Il est certain que les différences entre l’Israël d’aujourd’hui et l’Allemagne d’alors sont bien plus grandes que les ressemblances. Mais ces ressemblances existent et le général a eu raison de les signaler.

La discrimination contre les Palestiniens dans pratiquement tous les domaines de la vie peut se comparer au traitement des Juifs dans la première phase de l’Allemagne nazie. (L’oppression des Palestiniens dans les territoires occupés ressemble davantage au traitement des Tchèques dans le “protectorat” après la trahison de Munich.)

Les flots de projets de loi racistes à la Knesset, ceux déjà adoptés et ceux en cours d’examen, ressemblent fortement aux lois adoptées par le Reichstag dans les premiers jours du régime nazi. Des rabbins appellent au boycott des boutiques arabes. Comme alors. L’appel “Mort aux Arabes” (“Judah verrecke” ? [crève Juif ! – NDT]) s’entend régulièrement lors des matches de foot. Un membre du Parlement a demandé que l’on sépare les nouveaux nés juifs et arabes à l’hôpital. Un chef rabbin a déclaré que les goys (les non-juifs) avaient été créés par Dieu pour servir les Juifs. Nos ministres de l’Éducation et de la Culture s’activent à mettre les écoles, le théâtre et les arts au diapason de l’extrême droite, le genre de chose que l’on a connu en Allemagne sous le nom de Gleichschaltung (« mise au pas » – NDT). La Cour suprême, l’orgueil d’Israël, est l’objet d’attaques implacables du ministre de la Justice. La bande de Gaza est un immense ghetto.

Bien sûr, il ne viendrait à l’idée de personne de comparer, même de loin, Nétanyahou à Hitler, mais il y a ici des partis politiques qui dégagent une forte odeur de fascisme. La racaille politique peuplant le gouvernement Nétanyahou actuel aurait facilement trouvé sa place dans le premier gouvernement nazi.

L’un des principaux slogans de notre gouvernement actuel est de remplacer la “vieille élite”, estimée trop laxiste, par une nouvelle. L’un des principaux slogans nazi était de remplacer “das System”.

À CE PROPOS, lorsque les nazis arrivèrent au pouvoir, presque tous les officiers de haut rang de l’armée allemande étaient de fervents antinazis. Ils envisageaient même un putsch contre Hitler. Leur leader politique fut exécuté sommairement un an plus tard, quand Hitler liquida ses opposants dans son propre parti. On nous dit que le général Golan est aujourd’hui sous la protection de gardes-du-corps personnels, quelque chose qui n’est jamais arrivé pour un général dans les annales d’Israël.

Le général n’a pas fait état de l’occupation ni des colonies, qui sont sous l’autorité de l’armée. Mais il a parlé d’un fait qui s’est produit peu de temps avant qu’il ne prononce son discours, et qui agite encore Israël actuellement : dans Hébron occupée, soumise à l’autorité de l’armée, un soldat vit un Palestinien gravement blessé étendu sur le sol, il s’en approcha pour le tuer d’une balle dans la tête. La victime avait tenté d’attaquer des soldats avec un couteau, mais ne représentait plus un danger pour qui que ce soit. Il s’agissait là d’une violation des règles en vigueur de l’armée, et le soldat a été traduit en cour martiale.

Il y eut un tollé dans tout le pays : le soldat est un héros ! On devrait le décorer ! Nétanyahou a appelé son père pour l’assurer de son soutien. Avigdor Lieberman est venu dans la salle du tribunal pleine à craquer exprimer sa solidarité avec le soldat. Quelques jours plus tard Nétanyahou nommait Lieberman ministre de la Défense, la deuxième poste le plus important en Israël.

Avant cela, le général Golan avait reçu le soutien vigoureux du ministre de la Défense, Moshe Ya’alon, comme du chef d’état-major, Gadi Eisenkot. Il est probable que ce fut la raison immédiate du renvoi de Ya’alon et de son remplacement par Lieberman. Cela ressemblait à un putch.

Il apparaît que Golan n’est pas seulement un officier courageux, mais qu’il est aussi un prophète. L’introduction du parti de Lieberman dans la coalition gouvernementale confirme les craintes les plus sombres de Golan. C’est un nouveau coup fatal porté à la démocratie israélienne.`

Suis-je condamné à assister au même processus pour la seconde fois au cours de ma vie ?