Israéliens et Palestiniens : conflit et solution. I

Moshé Machover., dimanche 1er juin 2008

Confé­rence donnée à Londres le 30/​11/​2006 dans le cadre de « Barry Amiel and Norman Melburn Trust Annual Lecture »
Le texte étant très long, nous le publierons en deux parties[NdR]. Pre­mière partie : Conflit

Préambule : Comment penser au conflit ?

Comment penser au conflit israélo-​​palestinien ? Attention : le « comment y penser ? » précède le « qu’en penser ? » Avant de par­venir à quelque conclusion signi­fi­cative que ce soit, - et bien cer­tai­nement avant de prendre parti -, nous devons être clairs sur la façon d’appréhender le problème.

Com­mencer de façon nor­mative serait une erreur. Il faut porter un jugement moral. Je ne me ferai cer­tai­nement pas l’avocat d’une idée contraire. Mais il ne faut pas com­mencer par porter des juge­ments moraux. Décerner des blâmes pour cause d’atrocités n’est pas un bon point de départ.

Dans tout conflit violent, il arrive que les deux côtés, - et c’est souvent le cas -, com­mettent des atro­cités épou­van­tables : Tuer et mutiler au hasard des inno­cents désarmés, détruire leurs maisons, les priver de leurs moyens d’existence. Et, bien sûr, toutes ces atro­cités doivent être condamnées.

Oui, il est tout à fait aisé de montrer qu’Israël commet des atro­cités à bien plus grande échelle, incom­men­su­ra­blement plus grande, que ses oppo­sants pales­ti­niens (ou autres arabes).

Mais, en soi, cela n’est pas une base suf­fi­sante pour prendre parti. Israël fait beaucoup plus de mal, commet des atro­cités plus hor­ribles parce qu’il le peut : il est beaucoup plus fort. Il a une énorme machine de guerre, une des plus grandes dans l’absolu et la plus for­mi­dable par rapport à sa taille. C’est pourquoi le bilan des atro­cités ne signifie pas for­cément qu’Israël a tort.

De même, se demander « qui a com­mencé ? » n’est d’aucune aide. Chaque côté prétend se venger des crimes que l’autre a per­pétrés. Les médias parlent de « cycle de la vio­lence », en fait ce n’est pas véri­ta­blement un cycle, c’est une spirale.

Jusqu’où peut-​​on revenir en arrière ? Et même si nous reculons aussi loin qu’il soit pos­sible de reculer, si nous trouvons qui a tiré le premier, qu’est-ce que cela donne ? Peut-​​être que celui qui a tiré le premier avait raison ? Il fau­drait se confronter au pro­blème de façon des­criptive et ana­ly­tique. Nous devons poser la question : « quelle est la nature du conflit ? De quoi s’agit-il ? » La com­pré­hension devrait pré­céder le jugement. Quand nous com­pren­drons de quoi il s’agit, chacun d’entre nous pourra appliquer ses prin­cipes moraux et porter un jugement. Et alors, alors seulement, ayant compris la nature du conflit et porté un jugement moral, nous pourrons élaborer ce que serait une solution du conflit et essayer d’imaginer ce qu’il fau­drait faire pour arriver à cette solution.

1/​ Analyse du conflit.

1.1 Opération de colonisation dans un contexte régional.

L’Histoire, c’est important. On ne peut pas com­prendre le conflit en prenant un ins­tantané de l’état actuel des choses.

Le conflit n’a pas com­mencé en 1967, il est alors seulement entré dans une nou­velle phase avec l’occupation de la Cis­jor­danie, de la Bande de Gaza et du Golan syrien. Il n’a pas non plus com­mencé en 1956 lorsque, de conni­vence avec la France et la Grande Bre­tagne, Israël a attaqué l’Egypte. Et il n’a pas com­mencé en 1948 lors de la création d’Israël qui entraîna la Nakba pales­ti­nienne (la catas­trophe), trans­formant en réfugiés la plupart des arabes pales­ti­niens vivant sur cette terre qui allait devenir Israël.

Le conflit a com­mencé il y a un siècle et il s’est accentué après la Pre­mière Guerre mon­diale. En termes généraux : il fait partie de l’ensemble des pro­blèmes non résolus engendrés dans la région par la façon dont les puis­sances impé­ria­listes occi­den­tales, - la France et la Grande Bre­tagne, - ont démantelé et dépecé l’Empire ottoman. Nous avons sous les yeux d’autres éléments de cet héritage com­plexe en Irak, au Liban et dans l’ensemble de la région. Ce contexte régional d’une extrême impor­tance sera le fil rouge de ce qui suit.

Mais, spé­ci­fi­quement : c’est un conflit entre le projet sio­niste de colo­niser la Palestine et les popu­la­tions autoch­tones de ce pays, les Arabes pales­ti­niens. En 1948 ceci se trans­forma en conflit entre Israël - l’Etat colo­ni­sateur qui est un produit de l’entreprise de colo­ni­sation sioniste-​​ et le peuple arabe pales­tinien. Dire que le Sio­nisme était et est une entre­prise de colo­ni­sation et qu’Israël est un Etat colo­ni­sateur, un Etat colonial, n’est pas un jugement de valeur mais un simple état de fait. Je n’utilise pas ces mots comme des injures. En fait, le mou­vement sio­niste, dans son dis­cours interne, uti­lisait le terme de « colo­ni­sation », et plus tard ses équi­va­lents en Hébreu.

On peut avancer l’argument, -et cer­tains le font, - que la colo­ni­sation et l’installation d’un Etat colonial sont accep­tables sur le plan moral en général ou dans ce cas spé­ci­fique. Ceci est vraiment un jugement de valeur qui dépend des cri­tères moraux de chacun. Mais, intel­lec­tuel­lement, on ne peut pas nier le fait que le Sio­nisme soit une entre­prise de colo­ni­sation et que l’Etat d’Israël est un Etat colonial.

Bien sûr, il y a beaucoup d’Etats colo­niaux, établis par des colons venus d’Europe qui se sont ins­tallés dans dif­fé­rentes parties du monde. En ce sens, Israël n’est pas du tout une exception. Mais sur plu­sieurs aspects impor­tants, Israël et le Sio­nisme sont des excep­tions et je vais attirer votre attention sur trois de ces aspects.

1.2 Un démarrage tardif…et toujours en marche.

La pre­mière carac­té­ris­tique qui rend excep­tion­nelle la colo­ni­sation sio­niste est qu’historiquement, ce fut le dernier projet de colo­ni­sation qui vit le jour. C’est le dernier et actuel­lement le seul en activité, en activité au sens d’un volcan actif, en oppo­sition à un volcan en sommeil. D’autres Etats colo­niaux ont accompli leur « des­tinée évidente » (pour uti­liser une expression amé­ri­caine popu­laire à l’époque de l’expansionnisme états-​​unien) Là-​​bas, la colo­ni­sation est finie, ter­minée. Mais pas dans le cas qui nous intéresse.

L’Israël d’aujourd’hui n’est pas seulement un produit de l’entreprise de colo­ni­sation sio­niste, mais également un ins­trument qui favorise son extension et son expansion. La colo­ni­sation se poursuit. Elle s’est pour­suivie de 1948 à 1967 dans le ter­ri­toire à l’époque sous la domi­nation d’Israël, dans les limites de la ligne verte. Des terres appar­tenant aux Arabes pales­ti­niens, -y compris en deçà de la ligne verte-​​, furent expro­priées et remises à la colo­ni­sation sio­niste. Et peu après la guerre de 1967 la colo­ni­sation continua à l’intérieur des nou­veaux ter­ri­toires occupés. Cela eut lieu sous tous les gou­ver­ne­ments, qu’ils fussent conduits par les tra­vaillistes, le Likoud ou les grandes coalitions.

Une forte contro­verse règne à propos de ce que le gou­ver­nement israélien d’Yitzhak Rabin voulait vraiment faire lors de la signature désac­cords d’Oslo en 1993 et de ce que le Premier ministre Ehud Barak voulait dire avec sa pré­tendue « offre géné­reuse » lors du sommet de Camp David en 2000.

Je vous donne un conseil : ne prêtez aucune oreille aux hommes poli­tiques parce que les res­pon­sables poli­tiques en général, - pas seulement notre Tony Blair, - sont des men­teurs. Ils mentent quand ça les arrange.

Regardez les faits, eux ne mentent pas. Observons par exemple [le dia­gramme qui nous montre] l’évolution du nombre des colons israé­liens en Cis­jor­danie entre 1976 et 2004. [Sur l’axe du temps l’an 1 est 1976 et l’an29 est 2004.] On peut faci­lement voir que la colo­ni­sation, - pla­nifiée, conduite et financée par le gou­ver­nement israélien et béné­fi­ciant de la pro­tection mili­taire de son armée, - a été conti­nuelle. J’ai signalé sur ce dia­gramme les périodes des gou­ver­ne­ments tra­vaillistes de Y. Rabin et de E. Barak, res­pec­ti­vement de 1992 à 1995 et de 1999 à 2000/​2001. Voyez-​​vous un quel­conque ralen­tis­sement ? Regardez la carte des colonies. Quelles inten­tions nour­ris­saient tous les gou­ver­ne­ments israé­liens à l’égard de ces ter­ri­toires pales­ti­niens occupés par Israël ? Veuillez tirer vous-​​mêmes vos propres conclusions.

1.3 La doctrine de Ben Gourion.

Le 17 février 1973 le général Moshé Dayan tînt un dis­cours exposant son pro­gramme à une réunion de l’Association des Juristes israé­liens. Le quo­tidien Ha’aretz (18÷02÷1973) rap­porte que Dayan « surprit ses audi­teurs » Les juristes qui l’avaient invité pen­saient, qu’en tant que ministre de la défense, il par­lerait de sujets mili­taires. Au lieu de ça, il lut un dis­cours idéo­lo­gique rédigé à l’avance dans lequel il exposa la doc­trine de son mentor David Ben Gourion, fon­dateur de l’Etat d’Israël.

Ce dernier était encore en vie à l’époque, il allait mourir fin 1973, et on peut tout à fait pré­sumer que Dayan était certain d’avoir son accord (en fait, il n’est pas fan­tai­siste de penser que Ben Gourion déli­vrait un message à la nation par l’intermédiaire du préféré de ses pro­tégés) Dayan cita les mots de Ben Gourion, pro­noncés bien des années aupa­ravant lors de débats internes à propos du rapport de la Com­mission Peel, mais il insista sur le fait que ces mots pro­noncés en 1937 « avaient gardé aujourd’hui toute leur per­ti­nence » Voici l’essentiel de la doc­trine de Ben Gourion, cité par Dayan : « En notre sein (les sio­nistes) il ne peut y avoir débat sur l’intégrité de la terre d’Israël (c’est à dire la Palestine), ni sur nos liens et droits à l’égard de cette terre dans sa totalité… Quand un sio­niste parle de l’intégrité de la terre, cela ne peut que signifier la colo­ni­sation par les juifs (hitya­shvut) de la terre dans sa totalité… Ce qui signifie : du point de vue du Sio­nisme, la véri­table pierre de touche ne se réduit pas à la question de savoir à qui ce morceau ci ou ce morceau là appar­tient du point de vue poli­tique, ni même à la croyance abs­traite de l’intégrité de la terre.

Le but et la pierre de touche du Sio­nisme, c’est plutôt la véri­table mise en œuvre de la colo­ni­sation menée par les Juifs dans toutes les régions de la terre d’Israël » Ceci est la contre­partie sio­niste de la doc­trine de « des­tinée évidente » Permettez-​​moi d’énoncer clai­rement ce que cela veut dire : toute par­tition de la Palestine, toute « ligne verte », tout accord ou traité qui exclut quelque partie que ce soit de la « terre d’Israël » de la colo­ni­sation juive est, du point de vue du Sio­nisme, au mieux un com­promis éphémère, - accepté pour un temps pour des raisons tac­tiques ou prag­ma­tiques, - mais qui ne sera jamais considéré comme définitif.

Bien sûr, cela ne signifie pas que l’expansion de la colo­ni­sation sio­niste ne peut pas être stoppée. Cela signifie qu’elle conti­nuera - et ce en pro­fitant de la plus grande priorité-​​ aussi long­temps que le per­mettra l’équilibre des forces.

1.4 Ecrire sur le mur.

La colo­ni­sation sio­niste de la Palestine est la source ori­gi­nelle du conflit. La colo­ni­sation actuelle est la force d’impulsion inces­sante qui per­pétue le conflit. C’est pourquoi je me contente, dans cette analyse, de dis­cuter de l’entreprise poli­tique sio­niste qui est l’aspect déclen­cheur du conflit.

Par manque de temps je par­lerai peu du combat pales­tinien qui était une réaction pré­vi­sible. D’emblée, il était évident que la mise en œuvre du projet poli­tique sio­niste allait inévi­ta­blement pro­voquer la résis­tance des autoch­tones pales­ti­niens et mener inexo­ra­blement à un conflit violent. Les plus clair­voyants le recon­nais­saient et les sio­nistes les moins réservés et les plus francs l’admettaient ouvertement.

Per­sonne n’était moins réservé que Vla­dimir Jabo­tinsky (18801940), ancêtre poli­tique et spi­rituel des 5 Pre­miers ministres Menahem Begin, Ytzhak Shamir, Binyamin Neta­nyahu, Ariel Sharon et Ehud Olmert. Les longues cita­tions sui­vantes sont extraites de son article à juste titre nommé « le mur de fer » (O Zhe­leznoi Stene) publié en 1923 dans le journal en langue russe Rassvyet « L’Aurore ».

« Un com­promis entre les Arabes pales­ti­niens et nous-​​mêmes est hors de question pour l’instant et dans un avenir prévisible.

Cette intime conviction, je l’exprime de façon aussi caté­go­rique, non pas par désir de déses­pérer des gens bien sym­pa­thiques [c’est-à-dire des sio­nistes modérés], mais au contraire parce que je désire leur éviter le désespoir. A part les aveugles de nais­sance, tous ces gens sym­pa­thiques ont compris depuis long­temps qu’il n’y a pas le moindre espoir d’obtenir l’accord des Arabes pales­ti­niens pour que la "Palestine", pays arabe, devienne un pays avec une majorité juive.

Tous les lec­teurs sont plus ou moins informés de l’histoire de la colo­ni­sation des autres pays. Je suggère qu’ils se sou­viennent de tous les cas connus. S’ils tentent de trouver un seul cas de pays colonisé avec le consen­tement des indi­gènes, ils n’y par­vien­dront pas.

Tous les autoch­tones - qu’ils soient civi­lisés ou sau­vages - consi­dèrent leur pays comme leur foyer national, dont ils seront tou­jours les maîtres absolus. Non seulement ils n’accepteront jamais volon­tai­rement de nou­veaux maîtres, mais ils refu­seront même des co-​​propriétaires ou un nouveau par­te­naire. Cela vaut également pour les Arabes.

Les par­tisans du com­promis parmi nous tentent de nous convaincre que les Arabes sont des imbé­ciles qui peuvent être trompés par une for­mu­lation atténuée de nos objectifs ou consti­tuent une espèce vénale qui aban­donnera ses droits inalié­nables sur la Palestine contre des gains culturels et écono­miques. Je rejette caté­go­ri­quement cette opinion que l’on a sur les Arabes palestiniens.

Cultu­rel­lement, ils ont 500 ans de retard sur nous, spi­ri­tuel­lement ils n’ont ni notre endu­rance ni notre volonté, mais à part ça il n’y a pas fon­ciè­rement de dif­fé­rences entre nous. Ils sont d’aussi fins psy­cho­logues que nous et, tout comme nous, ils ont des siècles d’expérience en ce qui concerne les ruses de la casuis­tique (en hébreu : pilpul) Quoi que nous leur disions ils voient à travers nous comme nous voyons à travers eux. Ils ont pour la Palestine le même amour ins­tinctif et la même ferveur intrin­sèque que ne l’avaient les Aztèques pour leur Mexique ou que les Sioux pour leurs prairies. Tout peuple com­battra les colo­ni­sa­teurs aussi long­temps qu’il y aura une étin­celle d’espoir de se débar­rasser de la menace de la colonisation.

C’est également ce que font les Arabes pales­ti­niens et ils per­sis­teront à le faire tant que restera une seule étin­celle d’espoir. La colo­ni­sation n’a qu’un seul but. Ce but est inac­cep­table pour les Arabes pales­ti­niens. C’est la nature des choses et changer cette nature est impossible.

S’il était pos­sible (et j’en doute) d’obtenir le consen­tement des Arabes de Bagdad ou de La Mecque, comme si la Palestine n’était pour eux qu’un petit pays limi­trophe sans impor­tance, la Palestine res­terait tou­jours pour les Pales­ti­niens, non pas une zone fron­tière mais leur pays natal, le centre et la base de leur propre exis­tence nationale. C’est pourquoi il serait néces­saire de pour­suivre la colo­ni­sation contre la volonté des Arabes pales­ti­niens comme c’est le cas aujourd’hui.

Mais un accord avec des Arabes non pales­ti­niens est aussi une chimère. Pour que les natio­na­listes arabes de Bagdad, de La Mecque ou de Damas acceptent une contri­bution aussi coû­teuse (accepter de renoncer à la pré­ser­vation du caractère arabe de la Palestine, pays situé au centre de leur future "fédé­ration") nous devrions leur offrir quelque chose d’une égale valeur.

Pour être clair, cela ne pourrait signifier que deux choses : soit de l’argent, soit un soutien poli­tique ou les deux. Mais nous ne pouvons offrir ni l’un ni l’autre. Concernant l’argent, il est ridicule de penser que nous pour­rions financer la Méso­po­tamie [l’Irak] ou Hijaz, quand nous n’en avons pas assez pour la Palestine [Israël]. Apporter un soutien poli­tique au natio­na­lisme arabe serait pro­fon­dément malhonnête.

Le natio­na­lisme arabe a les mêmes buts que le natio­na­lisme italien avant 1870 : l’unification et l’indépendance poli­tique. En langage simple cela signi­fierait l’expulsion de l’Angleterre de la Méso­po­tamie et d’Egypte, l’expulsion de la France de Syrie et peut-​​être ensuite de Tunisie, d’Algérie et du Maroc. Pour nous, sou­tenir un tel mou­vement serait un suicide et une trahison.

Nous opérons sous le mandat bri­tan­nique. A San Remo la France a souscrit à la décla­ration Balfour. Nous ne pouvons pas être partie pre­nante d’une intrigue visant à expulser l ‘Angle­terre du canal de Suez et du Golfe per­sique et à réduire à néant la France en tant que puis­sance colo­niale. Nous ne pouvons pas jouer ce double jeu. Nous ne pouvons même pas l’envisager. Ils nous écra­se­raient, nous apportant un déshonneur bien mérité avant que nous ne bou­gions le petit doigt. Pour conclure : nous ne pouvons rien donner aux Pales­ti­niens ou aux autres Arabes en échange de la Palestine (Israël).C’est pourquoi leur accord volon­taire est hors de question.

Donc ceux qui main­tiennent qu’un accord (avec les autoch­tones) est une condition essen­tielle pour ins­taurer le Sio­nisme peuvent tout de suite dire "non" et renoncer au Sio­nisme. Il faut soit mettre un terme à notre entre­prise colo­niale soit continuer sans tenir compte de la volonté des autoch­tones. Cette colo­ni­sation ne peut, par consé­quent, continuer à se déve­lopper que sous la pro­tection d’une force indé­pen­dante de la popu­lation locale : un mur de fer que les autoch­tones ne pourront pas franchir. Voici la totalité de notre poli­tique envers les Arabes.

Que signi­fient pour nous la Décla­ration Balfour et le Mandat bri­tan­nique ? Cela signifie qu’une puis­sance exté­rieure s’est engagée à créer des condi­tions sécu­ri­taires telles qu’il sera impos­sible à la popu­lation locale, quel qu’en fût son désir, de gêner, admi­nis­tra­ti­vement ou phy­si­quement, notre colonisation. »

1.5 Rempart contre l’Asie.

Une deuxième carac­té­ris­tique plutôt excep­tion­nelle de la colo­ni­sation sio­niste est le fait que les colons n’étaient pas des nationaux d’une grande puis­sance qui les avait envoyés en mission colo­ni­sa­trice et les protégeait.

Dès le début il était donc clair pour les fon­da­teurs du sio­nisme poli­tique qu’il était vital pour leur projet d’obtenir le soutien d’une grande puis­sance, - quelle que fût la grande puis­sance domi­nante au Moyen-​​Orient, - qui leur pro­cu­rerait un « mur de fer » à l’abri duquel la colo­ni­sation sio­niste pourrait se développer.

Sans un tel soutien, - que la colo­ni­sation sio­niste à ses débuts appelait « charte », - la colo­ni­sation de la Palestine serait un projet mort-​​né. Bien sûr, les grandes puis­sances ne sont pas des phi­lan­thropes. Elles ne donnent pas leur pro­tection pour rien, mais bien en échange de ser­vices. Et, depuis tou­jours, la nature de ces ser­vices était évidente. Le fon­dateur su Sio­nisme poli­tique, Théodore Herzl (18601904) l’exprima de la façon sui­vante dans son livre pro­gram­ma­tique « der Judenstaat » (l’Etat juif) publié en 1896 : « Nous for­merons pour l’Europe l’élément d’un mur contre l’Asie, nous serons l’avant garde de la culture contre la bar­barie. En tant qu’Etat neutre nous res­te­rions en contact avec l’Europe entière, qui devrait garantir notre existence »…

Pas tant un « choc des civi­li­sa­tions » que le choc de la seule et unique civi­li­sation avec la bar­barie ! Donc c’est une tran­saction, une question de donnant - donnant. En échange de la pro­tection vitale du « mur de fer » contre les Arabes pales­ti­niens dont l’impérialisme occi­dental faci­li­terait la construction, les colo­ni­sa­teurs sio­nistes et fina­lement l’Etat colonial allaient pro­curer à leur pro­tecteur un « rempart » contre les « bar­bares » du Moyen Orient (la pra­tique du Sio­nisme est remplie de murs et de rem­parts. Mais ils font encore plus tôt leur appa­rition dans le dis­cours sio­niste : Au com­men­cement était le verbe !).

Une consé­quence inévi­table de cette tran­saction a été l’extension régionale du conflit. Le choc de l’entreprise sio­niste (et fina­lement d’Israël) avec les autoch­tones pales­ti­niens s’est trans­formé en un affron­tement avec les peuples de toute la région. Cela est dû non seulement à la soli­darité nationale des arabes de la région avec leurs congé­nères arabes en Palestine mais également au rôle actif du Sio­nisme (et d’Israël) en tant que par­te­naire des puis­sances occi­den­tales dans l’exploitation et la domi­nation du Moyen Orient.

Dans les années 1880 l’Allemagne de Guillaume II avait rem­placé la France et la Grande Bre­tagne comme ami et conseiller mili­taire de l’Empire ottoman décadent. La Palestine faisait alors partie de cet empire et Herzl tenta de vendre son idée à l’Empereur allemand. Mais il essuya un refus. Le Kaiser passa outre la trac­tation proposée.

1.6 « Un petit Ulster juif loyaliste »

Chaim Weizmann eut beaucoup plus de chance avec le gou­ver­nement de Lloyd George vers la fin de la 1ère Guerre mon­diale. La Charte des aspi­ra­tions sio­nistes fut accordée sous la forme de la Décla­ration Balfour (2 novembre 1917).

Dans ses mémoires, Sir Ronald Storrs, - le cerveau de Lau­rence d’Arabie et le premier gou­verneur bri­tan­nique de Jéru­salem, - fit le com­men­taire suivant à propos de la logique qui sous tendait la Décla­ration Balfour : « Même si main­tenant cette terre ne pourrait pas encore absorber 16 mil­lions de per­sonnes, ni même 8 mil­lions, un nombre suf­fisant pourrait revenir, sinon pour former l’Etat juif (ce que quelques extré­mistes réclament publi­quement), au moins pour prouver que cette entre­prise est une béné­diction pour celui qui a donné [ la Grande-​​Bretagne] et pour celui qui a pris [le Sio­nisme] en formant pour l’Angleterre « un petit Ulster juif loya­liste » dans un océan d’arabisme poten­tiel­lement hostile » La Décla­ration Balfour faisait partie d’un contrat global. Une autre partie du contrat était de trans­former la Palestine en une entité séparée.

Au cours de presque treize siècles de domi­nation musulmane que seules les croi­sades inter­rom­pirent, la Palestine n’a jamais été une entité admi­nis­trative dis­tincte, encore moins séparée, mais faisait partie inté­grante de la Grande Syrie (constituée en gros de la « petite » Syrie d’aujourd’hui, du Liban, de la Jor­danie, d’Israël, de la Cis­jor­danie et de la Bande de Gaza).

Dans l’Empire ottoman, la moitié sud de la Palestine consti­tuait une cir­cons­cription par­ti­cu­lière, le Sandjak de Jéru­salem, dépendant direc­tement de la Sublime Porte d’Istanbul. La moitié nord était com­posée de deux dis­tricts qui fai­saient partie de la Pro­vince de Bey­routh. Lorsque les puis­sances impé­ria­listes voraces ont dépecé la car­casse de l’Empire ottoman, la Palestine fut l’un des membres sur lequel la Grande-​​Bretagne se jeta.

En 1922 la Grande-​​Bretagne réussit à per­suader la Ligue des Nations de lui accorder un mandat sur la Palestine et la Décla­ration Balfour fut incluse dans le texte du mandat, ainsi que plu­sieurs dis­po­si­tions détaillées dont le but était de faci­liter la colo­ni­sation sio­niste. Il serait à peine exagéré de dire que la Palestine, découpée dans l’Orient arabe, était du sur-​​mesure pour la colo­ni­sation sio­niste, indé­pen­damment des désirs de ses véri­tables habitants.

En réalité, comme le révéla la com­mission amé­ri­caine King Crane en 1919, ces habi­tants ne sou­hai­taient pas spé­cia­lement une Palestine séparée et se satis­fai­saient tout à fait de faire partie de la Grande Syrie. De plus ce découpage néces­sitait un certain cali­brage. A l’origine le Mandat pour la Palestine embrassait également un ter­ri­toire majo­ri­tai­rement aride à l’Est du Jourdain, mais la Grande Bre­tagne eut la per­mission de « remettre à plus tard ou de ne pas mettre en appli­cation » les pro­po­si­tions favo­risant la colo­ni­sation sio­niste de ce ter­ri­toire oriental. Sur ce, la Grande-​​Bretagne en fit un Emirat de Trans­jor­danie séparé, mettant à sa tête son protégé Hachémite Abdallâh. Il devint le Royaume de Jordanie.

A partir de 1923 « Palestine » signi­fiait le ter­ri­toire à l’ouest du Jourdain, auquel la Décla­ration Balfour s’appliquait plei­nement en vertu du Mandat de la Ligue des Nations. Ce ter­ri­toire exista 25 ans en tant qu’entité poli­tique dis­tincte et séparée.

1.7 « Une sorte de chien de garde »

Peu après 1930 les rela­tions entre le mou­vement sio­niste et le pro­tecteur anglais de jadis se refroi­dirent. Les objectifs et les intérêts com­men­cèrent à diverger. Une sérieuse mésen­tente naquit entre eux, mésen­tente qui se trans­forma en un violent conflit après la deuxième guerre mon­diale. Je ne peux pas ici entrer dans les détails concernant les causes exactes de ce conflit. Qu’il suffise de dire, entre autres, que la Grande Révolte des Arabes pales­ti­niens montra clai­rement à la Grande Bre­tagne que le prix à payer pour imposer les moda­lités du mandat serait trop élevé pour un pouvoir et une influence limités. Entre temps, le projet sio­niste avait dépassé le rôle d’un « petit Ulster juif loya­liste » et avait mûri au point d’assumer celui d’un Etat sou­verain. En tout état de cause la Grande Bre­tagne perdait sa position domi­nante au Moyen Orient. Le Sio­nisme avait besoin d’un nouveau pro­tecteur impérialiste.

Michael Assaf, un orien­ta­liste tra­vailliste sio­niste l’exprima ainsi. « Pendant ces années de combat (entre le Sio­nisme et l’impérialisme bri­tan­nique) appa­rurent les pré­misses d’un nouvel enga­gement : au lieu d’Angleterre-Sion, Amérique-​​Sion, pro­cessus résultant du fait que les USA étaient en train de prendre pied au Moyen Orient en tant que puis­sance mon­diale au rôle déterminant ».

Dès le moment de sa création en 1948, Israël continua dans la voie de ce nouvel atta­chement. Il cher­chait une nou­velle alliance - pro­tection en échange de services-​​ avec les USA. Mais la réorien­tation vers un nouveau pro­tecteur impé­ria­liste se fit peu à peu, en plu­sieurs étapes. Au début la Grande Bre­tagne garda une cer­taine influence au Moyen Orient. L’affirmation sui­vante, relative au rôle d’Israël dans la région, met ce fait en évidence. « Les régimes féodaux de ces Etats du Moyen Orient sont tel­lement sou­cieux des mou­ve­ments natio­na­listes (laïques et reli­gieux) qui jouissent parfois d’une colo­ration sans aucun doute socia­liste de gauche, que parfois ils ne sont plus prêts à mettre leurs res­sources natu­relles à la dis­po­sition de la Grande Bre­tagne et de l’Amérique ni à leur per­mettre d’utiliser leurs pays comme bases mili­taires en cas de guerre. C’est vrai, les milieux au pouvoir dans les pays du Moyen Orient savent qu’en cas de révo­lution sociale ou de conquête sovié­tique ils seront sans aucun doute liquidés, mais la peur immé­diate d’être victime d’un assas­sinat poli­tique dépasse pour l’instant cette crainte impal­pable d’une annexion communiste.

Tous ces Etats sont faibles sur le plan mili­taire. Israël a fait preuve de puis­sance mili­taire lors de la guerre de libé­ration contre les Etats arabes et pour cette raison, un certain ren­for­cement d’Israël est pour les puis­sances occi­den­tales une façon assez pra­tique de main­tenir un équi­libre des forces au Moyen Orient. Si l’on s’en tient à cette sup­po­sition, on a donné à Israël le rôle d’une espèce de chien de garde. Il ne faut pas craindre qu’il appli­querait une poli­tique agressive à l’encontre des Etats arabes si c’était clai­rement contre les sou­haits de l’Amérique et de la Grande Bre­tagne. Mais si, un jour, pour une raison ou pour une autre, les puis­sances occi­den­tales pré­fé­raient fermer les yeux, on peut faire confiance à Israël pour qu’il punisse en bonne et due forme un ou plu­sieurs Etats voisins dont le manque de bonnes manières à l’égard de l’Occident aurait dépassé les limites autorisées. »

La période 1948-​​1967 fut une phase délicate pour Israël dans sa recherche de rat­ta­chement à un nouveau pouvoir impé­ria­liste dominant : les USA se mon­traient inté­ressés, sympas, mais pas trop enthou­siastes. Ils sou­te­naient Israël finan­ciè­rement et poli­ti­quement de façon signi­fi­cative, mais leur adhésion à Israël était loin d’être totale. L’utilité d’Israël en tant qu’exécutant régional n’était pas du tout évidente aux yeux des res­pon­sables poli­tiques amé­ri­cains. A la recherche d’une alliance poli­tique plus étroite et d’équipement mili­taire, Israël se tourna vers la France dans les années cin­quante, alors que celle-​​ci menait une guerre colo­niale en Algérie. Le natio­na­lisme arabe, mené par le cha­ris­ma­tique pré­sident égyptien Gamal Abdel Nasser, était l’ennemi commun.

Lors de la guerre de Suez en 1956, Israël fit preuve de ses talents mili­taires, prouva son utilité en tant que Rott­weiler local, mais au mauvais patron impé­ria­liste. La France et la Grande Bre­tagne étaient usées en tant que puis­sances colo­niales. Les USA ne trou­vèrent pas drôle leur ten­tative de come back mal­adroite et non auto­risée et les mirent hors combat avec arro­gance. Sans ambi­guïté, on dit à Israël de se retirer de ses ter­rains conquis, que le Premier Ministre Ben Gourion avait trop rapi­dement déclarés « appar­tenant au 3ème royaume d’Israël » Cet épisode fut néan­moins béné­fique à Israël. Lors de la ren­contre secrète de Sèvres où fut ourdi le complot de Suez, Ben Gourion, Dayan et Pères arra­chèrent à la France une récom­pense pour remercier Israël de son rôle crucial dans le com­men­cement de la guerre : Une pro­messe fran­çaise de construire un réacteur nucléaire en Israël et de fournir des maté­riaux fis­siles. En consé­quence Israël devînt la cin­quième puis­sance nucléaire mondiale.

En 1967 Israël s’assura de l’accord préa­lable des Etats Unis avant d’attaquer l’Egypte et la Syrie. Il se servit aussi de cette occasion pour occuper le reste de la Palestine dont Abdallâh s’était emparé en 1948 par un accord secret passé avec le gou­ver­nement de Ben Gourion. Israël a rendu beaucoup de grands ser­vices à l’Occident, par­ti­cu­liè­rement aux Etats Unis. Mais le plus pré­cieux, ce fut l’aide offerte pour vaincre le natio­na­lisme arabe laïque que l’Occident consi­dérait, avec raison, comme dom­ma­geable à ses intérêts et qui ne se remit jamais de la débâcle mili­taire de 1967. Israël était devenu l’allié le plus dévoué et le plus digne de confiance des Etats Unis et faisait force de loi dans la région.

1.8 Est-​​ce l’apartheid ?

On compare souvent Israël à l’Afrique du sud sous l’apartheid. On emploie beaucoup le mot « apar­theid » pour carac­té­riser l’Etat colonial israélien et spé­cia­lement le régime israélien dans les ter­ri­toires occupés depuis 1967​.Je pense que l’usage réitéré de ce mot s’explique par le fait que l’Afrique du sud du temps de l’apartheid est le seul Etat colonial qui continua son entre­prise de colo­ni­sation jusqu’à une période très récente dans la mémoire vivante de la plupart des gens. C’est le seul autre Etat colonial « actif » dont les gens se sou­viennent. Et donc, ils uti­lisent ce mot « apar­theid » comme une insulte ou comme un géné­rique pour un système tyran­nique de dis­cri­mi­nation raciale.

Mais du point de vue ana­ly­tique, cette étiquette ne s’applique pas stric­tement à la colo­ni­sation sio­niste. Et cela peut porter à confusion : uti­liser le mot « apar­theid » comme une insulte peut être une façon satis­fai­sante de donner libre cours à ses sen­ti­ments ou un rac­courci vers une pro­pa­gande efficace. Mais c’est dan­gereux, parce que les gens com­mencent à croire qu’Israël c’est une autre Afrique du sud, donc que le conflit israélo-​​palestinien est simi­laire et qu’on peut le résoudre de la même façon.

Bien sûr il y a des tas de simi­li­tudes. L’Afrique du sud sous l’apartheid et Israël appar­tiennent à un même genre d’Etat colonial. Colo­ni­sation signifie auto­ma­ti­quement dépos­session des peuples indi­gènes, dis­cri­mi­nation raciale vio­lente à leur égard, mesures bru­tales pour venir à bout de leurs résis­tances. La vérité est que, si les Arabes pales­ti­niens à l’intérieur de la ligne verte (qui sont des citoyens d’Israël) sont vic­times de vio­lentes dis­cri­mi­na­tions ins­ti­tu­tion­na­lisées, ils ne sont pas tout à fait aussi mal­traités que les non-​​blancs sous l’apartheid. De l’autre côté, les Pales­ti­niens vivant à l’intérieur des ter­ri­toires de 1967 sont souvent traités plus bru­ta­lement par les mili­taires israé­liens et les colons que ne l’étaient les non-​​blancs sous l’apartheid.

Mais mon intention n’est pas de com­parer le degré d’oppression. Il y a une impor­tante dif­fé­rence qua­li­tative, struc­tu­relle entre les deux Etats colo­niaux. Ils appar­tiennent au même genre mais à deux espèces dif­fé­rentes. Une carac­té­ri­sation exacte doit non seulement définir le genre approxi­matif mais également mettre en évidence la dif­fé­rence spé­ci­fique. Ici j’invoquerai la grande pers­pi­cacité de Karl Marx : la clé de la com­pré­hension d’une société, -d’un ordre social, - est son économie poli­tique, son mode de production.

Et ceci signifie d’abord l’origine du sur­produit et l’organisation de son extraction. Dans toutes les colo­ni­sa­tions, les res­sources des indi­gènes ont été pillées. Mais que faire d’eux ?

Assez sché­ma­ti­quement nous pouvons dis­tinguer deux espèces, deux modèles prin­cipaux de colo­ni­sa­tions et de sociétés colo­ni­sa­trices. La dif­fé­rence cru­ciale, c’est de savoir si la popu­lation indigène est uti­lisée comme force de travail qu’on exploitera ou si elle est exclue de l’économie colo­niale, mar­gi­na­lisée, exter­minée ou expulsée, victime de la puri­fi­cation ethnique.

L’Afrique du sud appar­tenait à la pre­mière espèce. Pas au début, mais avec le déve­lop­pement de l’industrie capi­ta­liste et l’exploitation des res­sources minières, cela devint un système dans lequel les Afri­cains étaient la source essen­tielle de la plus-​​value. L’apartheid était un système destiné à avoir à portée de main les non-​​blancs, res­source essen­tielle de l’économie mais dépourvus de droits civiques. Le Sio­nisme, de façon déli­bérée, consciente et explicite choisit l’autre modèle : il fallait éviter d’utiliser la main d’œuvre indigène. On ne considère pas les Arabes pales­ti­niens comme une source exploi­table de main d’œuvre sup­plé­men­taire, mais eux-​​mêmes sont de trop. Il n’est pas néces­saire de les avoir à proximité ni même à dis­tance, il faut com­plè­tement les écarter. Il fallait faire un net­toyage eth­nique, en langage sio­niste les « trans­férer ». Dès les débuts du Sio­nisme poli­tique on envi­sagea de les expulser. Le 12 juin 1895, Théodore Herzl confia dans son journal intime : « nous dépla­cerons la partie la plus pauvre de la popu­lation indigène de l’autre côté de la fron­tière, sans faire de bruit, en leur donnant du travail dans des pays de transit, mais dans notre propre pays nous leur refu­serons toute forme de travail ».

Il serait fas­ti­dieux de citer ici les innom­brables preuves confirmant la pla­ni­fi­cation du transfert et de rendre compte de sa mise en œuvre qui uti­lisait les pres­sions, l’intimidation ou l’expulsion forcée à chaque fois que l’occasion se pré­sentait. Je vous renvoie à la lit­té­rature (par exemple « le net­toyage eth­nique de la Palestine » de Ilan Pappé) A cet égard, quand il s’agit d’exclure les indi­gènes pales­ti­niens de l’économie colo­niale avant 1948, de pla­nifier et de mettre en œuvre leur dépla­cement, les sio­nistes « de gauche » ou « Tra­vaillistes » furent les plus assidus.

Ils pen­saient en termes de classe et savaient donc par­fai­tement que, comme dans toute autre économie poli­tique, les pro­duc­teurs directs for­me­raient la majorité. Le Sio­nisme ne pouvait pas par­venir à établir un Etat juif, avec une majorité juive pré­do­mi­nante, s’ils n’excluaient pas les Arabes. Il fallait que le travail soit fait par des Juifs : par des pion­niers juifs euro­péens idéa­listes et, puisqu’il n’y avait pas assez de volon­taires, par des juifs indi­gents, la plupart du temps basanés, des Juifs qu’on allait chercher aux quatre coins du monde.

Dans l’ensemble, le Sio­nisme et Israël adhèrent à ce modèle, mini­misant le recours à l’utilisation du travail des Pales­ti­niens, avec juste un écart bref et ciblé dans les années 70-​​80. Et à présent les entre­prises israé­liennes de haute tech­no­logie établies sur les ter­ri­toires pales­ti­niens occupés en 1967 pré­fèrent employer des juifs israé­liens sur­ex­ploités plutôt que des Arabes pales­ti­niens. La stra­tégie sioniste/​israélienne a tou­jours eu un double but : maxi­miser la colo­ni­sation juive de la terre et mini­miser sa popu­lation arabe. Il y a un certain degré de tension entre ces deux objectifs. Yosef Weitz, un sio­niste « tra­vailliste », un archi­tecte par­ti­cu­liè­rement ardent des projets de transfert avant la guerre de 1948 et l’un des prin­cipaux acteurs de leur mise en œuvre pendant la guerre et au len­demain de celle-​​ci, se montra inquiet après la guerre. "Quand l’ONU décida le partage de la Palestine en deux Etats, la guerre d’indépendance de 1948 éclata et ce fut notre grande chance et un double miracle eut lieu : Une vic­toire sur le terrain et la déroute des Arabes. Lors de la guerre des six jours (1967) il y eut un grand miracle, une gigan­tesque vic­toire sur le terrain, mais la majorité des habi­tants des ter­ri­toires libérés res­tèrent attachés à leurs lieux, chose capable de saper les fon­da­tions de notre Etat. Le pro­blème démo­gra­phique est le plus aiguë, par­ti­cu­liè­rement si au poids du nombre on ajoute le poids des réfugiés."

Le fan­tasme de la colo­ni­sation crois­sante est gâché par le cau­chemar du danger démo­gra­phique. Les dif­fé­rents cou­rants sio­nistes hésitent entre deux buts. Cer­tains pri­vi­lé­gient une impé­rative expansion ter­ri­to­riale sur la pureté eth­nique absolue. D’autres sont pétrifiés par le péril démo­gra­phique : il y a trop d’Arabes en Palestine et ils ont un fort taux de natalité ! Idéa­lement, ils sont tous d’accord, si d’une façon ou d’une autre les Pales­ti­niens dis­pa­rais­saient, le pro­blème dis­pa­raî­trait avec eux. Mais un net­toyage eth­nique consé­quent ne peut être per­pétré, selon l’expression sio­niste, qu’à un moment propice (she’ at kosher).

En attendant qu’une telle occasion se pré­sente, la stra­tégie prin­cipale est de confiner les Pales­ti­niens dans des poches faci­lement maî­trisées, assurant de pré­fé­rence leur propre sécurité. Elles sont dif­fé­rentes des camps de concen­tration dans la mesure où les indi­vidus ont tout à fait le droit de partir du moment qu’ils émigrent.

Ce ne sont pas non plus des ban­toustans, parce que la finalité des ban­toustans était de servir de dor­toirs théo­ri­quement indé­pen­dants qui ser­vaient de réserves de main d’œuvre dont dépendait l’économie des colonisateurs.

Ce à quoi ces poches res­semblent le plus, ce sont aux réserves indiennes des USA. Et les dif­fé­rents plans de paix israé­liens et accords conclus avec des leaders pales­ti­niens consen­tants ont une cer­taine res­sem­blance avec les célèbres traités indiens.

Le fait que la colo­ni­sation sio­niste suive ce modèle, basé non sur l’exploitation de la main d’œuvre des peuples indi­gènes, mais sur le désir de les exclure et de les expulser, a des consé­quences très impor­tantes. Pre­miè­rement le danger d’une nou­velle expulsion massive n’est jamais très loin. "Un moment propice » peut se pré­senter, par exemple lors d’une extrême urgence ou d’une guerre : une pers­pective sans cesse pré­sente dans cette région instable. Il se peut même qu’Israël aide à pro­voquer une telle occasion. Entre temps, un dépla­cement au ralenti s’effectue, selon la méthode du salami, uti­lisant le har­cè­lement écono­mique, admi­nis­tratif et physique.

De plus, il est beaucoup plus dif­ficile de faire marche arrière avec le net­toyage eth­nique et l’expulsion qu’avec les rela­tions d’exploitation et de dis­cri­mi­nation raciale. C’est pourquoi, ceux parmi nous qui sont contre cette injustice doivent agir avec la plus grande urgence pour avertir l’opinion publique et mobi­liser la société civile, pour qu’Israël ait le maximum de dif­fi­cultés à étendre la colo­ni­sation et à pour­suivre l’expulsion.

1.9 La dimension nationale.

Une autre consé­quence extrê­mement impor­tante qui découle de la nature spé­ci­fique de la colo­ni­sation sio­niste est la cris­tal­li­sation du conflit en un conflit national. le d’exploitation colo­nia­liste le conflit entre les colo­ni­sa­teurs et le peuple indigène prend la forme d’une quasi lutte de classes, dans l’autre modèle, celui suivi par le Sio­nisme, les colo­ni­sa­teurs forment une nou­velle nation coloniale.

Et la colo­ni­sation sio­niste a aussi pour résultat la création d’une nou­velle nation : les Juifs israé­liens ou les Hébreux modernes. Ils ont les attributs essen­tiels d’une nation dans le sens moderne du terme : une conti­guïté ter­ri­to­riale, une structure de classe com­plète (simi­laire à celle d’autres nations capi­ta­listes modernes), une langue commune dans le dis­cours de tous les jours (qui leur est unique) et une culture à la fois "raf­finée" et popu­laire. Notez que les Juifs, ailleurs, ceux qui consti­tuent la dia­spora d’aujourd’hui, n’ont aucun de ces attributs. Ils ne consti­tuent pas une nation dans le sens courant et moderne du terme. L’adoption d’une nou­velle identité nationale est aussi rapide que dans le cas d’autres nations colo­niales de peu­plement (par immi­gration) Les enfants nés en Israël d’immigrants juifs de Russie ou d’un pays arabe sont des membres de la nation hébreu. Ils ne sont pas plus Russes ou Arabes qu’un Amé­ricain d’origine ita­lienne ou polo­naise n’est Italien ou Polonais. L’origine de leurs parents n’est pas effacée, mais n’apparaît plus qu’en arrière-​​plan.

Iro­ni­quement, le Sio­nisme, comme un père qui nie l’existence de l’enfant qu’il n’a pas désiré, dénie l’existence de cette nation hébreu récemment crée par la colo­ni­sation sio­niste. Car selon l’idéologie sio­niste, tous les Juifs du monde entier consti­tuent une seule et même nation. La vraie patrie de tous les Juifs n’est pas le pays où il où elle peut être née et dans lequel sa famille a vécu pendant des géné­ra­tions. La patrie de cette pré­tendue nation est la terre biblique d’Israël, sur laquelle elle a un antique droit inalié­nable, en fait octroyé par Dieu. Les non juifs vivant dans la patrie juive ne sont que des intrus étrangers.

La colo­ni­sation sio­niste est jus­tifiée en tant que "retour dans la patrie", droit reconnu aux Juifs mais dénié à ces intrus étrangers, les réfugiés pales­ti­niens qui, en toute légi­timité, ont été expulsés de la patrie juive. Il n’y a donc pas de nation hébreu mais sim­plement des membres de la nation juive à travers le monde, qui sont déjà retournés dans leur patrie, avant-​​garde de leurs frères de la dia­spora qui ont un droit, en fait un devoir sacré de suivre et d’être ras­semblés sur la terre d’Israël. Ici je vou­drais mettre en exergue un autre trait excep­tionnel de la colo­ni­sation sioniste.

Dans le modèle d’exploitation colo­niale, les colo­ni­sa­teurs ont fini par être une rela­ti­vement petite minorité, une couche supé­rieure ou qua­siment une classe exploitant de la main d’œuvre indigène. Ces der­niers forment le gros des pro­duc­teurs directs et consti­tuent donc la grande majorité de la population.

De l’autre côté, dans la plupart des colo­ni­sa­tions qui ont suivi l’autre modèle, dans les­quelles les colo­ni­sa­teurs for­maient une nou­velle nation colo­niale, les peuples indi­gènes, s’ils n’étaient pas com­plè­tement réduits à néant, étaient écrasés et pour le moins marginalisés.

L’identité nationale de la nation colo­ni­sa­trice s’est super­posée à leurs iden­tités natio­nales dis­tinctes et séparées. Leurs langues et leurs tra­di­tions cultu­relles, si elles n’ont pas com­plè­tement disparu, per­sistent sous la forme des "ves­tiges folk­lo­riques », confinés au secret ou dans des régions rurales éloi­gnées, alors que la langue et la culture de la nation colo­ni­sa­trice pré­do­minent partout ailleurs.

Il n’en est pas de même dans le cas de la colo­ni­sation sio­niste : ici, le conflit entre l’oppresseur et l’opprimé, les colo­ni­sa­teurs et le peuple indigène, a pris la forme d’un conflit national entre deux groupes nationaux bien définis, de dimension à peu près égale.

Malgré ses efforts, l’Etat israélien n’a rem­porté, jusqu’à aujourd’hui, qu’un succès partiel en « trans­férant » les Arabes pales­ti­niens de leur patrie. La guerre de 1967 fut trop brève pour répéter un net­toyage eth­nique com­pa­rable en ampleur à celui de 1947/​1949.

De plus, les Pales­ti­niens avaient retenu la leçon amère de la Nakba et, comme le note lugu­brement Yosef Weitz, étaient restés fer­mement « accrochés » à leur terre. Au même moment, le taux de natalité plus élevé des Arabes avait, dans une cer­taine mesure, contre­ba­lancé l’afflux de l’immigration juive en Israël.

L’identité nationale des Pales­ti­niens, loin de se dis­soudre sous l’impact de la colo­ni­sation, se cris­tallisa et se trouva même ren­forcée par le conflit. Ils ont conservé leur langue et déve­loppé une pro­duction cultu­relle nationale très vivante.

Le contexte régional est lar­gement res­pon­sable de cette remar­quable vigueur. La plus grande partie des Pales­ti­niens vivent à proximité ou sont réfugiés à l’intérieur d’un monde arabe vaste et peuplé. Ils par­tagent une langue lit­té­raire commune (et également la version moins for­melle uti­lisée par les médias) et un glo­rieux héritage culturel. Leur langage parlé est très proche de ceux uti­lisés dans d’autres parties de ce que fut la Grande Syrie et pas très éloigné de ceux des pays voisins dans l’Orient arabe. Les échanges culturels sont faciles. Même les Arabes pales­ti­niens qui échap­pèrent au net­toyage eth­nique de 48 et res­tèrent en Israël en tant que minorité opprimée étaient capables de suivre les émis­sions radio du monde arabe. Réci­pro­quement, un poème ou un roman écrit par un Pales­tinien de Haïfa peut être lu et apprécié par des mil­lions de lec­teurs de l’Océan atlan­tique au Golfe arabique.

De plus, du fait de "l’heure tardive" de la colo­ni­sation sio­niste, au moment où elle eut lieu, elle se confronta à l’identité nationale arabe et à un natio­na­lisme arabe naissant qui émergea à peu près au même moment. Excep­tion­nel­lement, une entre­prise de colo­ni­sation fut confrontée dès le début à un mou­vement national émergent.

Remarquez la réfé­rence inquiète au natio­na­lisme arabe et à son aspi­ration à une fédé­ration régionale dans "le Mur de fer" de Jabo­tinsky. L’analogie que Jabo­tinsky fait entre le natio­na­lisme arabe et le natio­na­lisme italien d’avant 1870 est également tout à fait per­ti­nente. En Italie, en plus de l’identité nationale pan ita­lienne et du natio­na­lisme qui n’avaient pas encore réussi l’unification poli­tique, exis­taient des iden­tités natio­nales dis­tinctes et des patrio­tismes locaux : vénitien, toscan, romain, napo­litain, sicilien etc. En fait, ils sur­vivent encore aujourd’hui. De la même façon, dans le monde arabe, il y a deux niveaux d’identité nationale et de nationalisme.

En plus de l’identité arabe globale et de l’aspiration à une uni­fi­cation ou une fédé­ration, il y a des iden­tités et des patrio­tismes locaux : égyptien, irakien, syrien etc. et bien sûr pales­tinien, forgés par une expé­rience commune désas­treuse et par le combat pour la survie et la vic­toire. Il y a une cer­taine tension entre ces deux niveaux d’identité nationale, mais ils ne sont pas néces­sai­rement anti­thé­tiques. Ils peuvent être com­pa­tibles ou même com­plé­men­taires. Alors que pour les gou­ver­ne­ments arabes et les élites au pouvoir l’unité arabe n’est qu’un vœu pieux, un véri­table sen­timent d’adhésion est très répandu parmi les masses. Et une com­po­sante cru­ciale de ce sen­timent d’adhésion est la soli­darité pro­fon­dément ancrée envers les Palestiniens.

Toute conception valable d’une solution doit com­mencer par la com­pré­hension de la nature du conflit. C’est une vio­lente confron­tation colo­nia­liste entre deux nations qui ont pris forme à travers le conflit lui-​​même : d’une part une nation hébreu colo­ni­sa­trice et un Etat colo­nia­liste israélien et d’autre part une nation indigène arabe pales­ti­nienne et colo­nisée. La pre­mière est alliée aux puis­sances impé­ria­listes qui dominent l’ensemble de la région. La seconde est une com­po­sante de la plus grande nation arabe de la région.