Israël veut-​​il la paix ?

Amos Shocken, mardi 17 mai 2005

La paix selon Sharon "iso­lerait les Pales­ti­niens et per­met­trait plus faci­lement à Israël de façonner ses rela­tions avec eux selon son bon vouloir."

Le premier ministre Ariel Sharon a récemment exprimé son désap­poin­tement sur la paix entre Israël et cer­tains de ses voisins arabes : "Consi­dérons les rela­tions, a-​​t-​​il dit dans un entretien à Haaretz le soir de Pas­sover [Pâque juive]. La paix qui existe aujourd’hui est une paix entre diri­geants. Les peuples la boy­cottent. En Egypte, les milieux uni­ver­si­taires et com­mer­ciaux, les syn­dicats boy­cottent Israël.… C’est la même chose en Jordanie. "

L’aspiration à la paix avec les Arabes est sûrement sou­hai­table, mais étant données les rela­tions entre Israël et les Pales­ti­niens, il y a peut-​​être un intérêt israélien sup­plé­men­taire pour la paix entre les peuples et pas seulement entre les diri­geants : cette paix iso­lerait les Pales­ti­niens et per­met­trait plus faci­lement à Israël de façonner ses rela­tions avec eux selon son bon vouloir.

Peut-​​être est-​​ce aussi pour cette raison que les Arabes refusent d’avoir des rela­tions paci­fiques avec Israël, gardant ainsi la pression sur les diri­geants. Ce faisant, ils apportent leur soutien aux Pales­ti­niens en influençant leurs rela­tions avec Israël. Pour Israël, qui se voit comme gardien du bien-​​être des Juifs où qu’ils soient, il ne devrait pas être sur­prenant que dans les pays arabes les gens se sentent aussi concernés par les intérêts des Pales­ti­niens dans les ter­ri­toires et en Israël.

L’amendement à la Loi de citoyenneté - qui empêche un citoyen israélien, et en par­ti­culier un arabe israélien, d’épouser quelqu’un qui est né dans les ter­ri­toires occupés et de vivre avec cette per­sonne en Israël - est une source de grave dis­cri­mi­nation et exa­cerbera le boycott d’Israël par la popu­lation arabe. Un décret simi­laire, imposé aux Juifs dans n’importe quel pays, aurait déclenché une sévère réaction israé­lienne, et avec raison.

Israël ne doit pas être un état juif qui n’est pas démo­cra­tique. Cela signi­fierait l’échec du sio­nisme. Israël doit tout mettre en œuvre pour s’assurer d’une majorité juive, et en même temps il doit aussi s’assurer que tous ses citoyens ont des droits égaux. Appa­remment, l’amendement à la Loi de Citoyenneté est égali­taire. Il empêche un jeune homme de Haïfa d’épouser une jeune femme de Ramallah et de vivre avec elle à Haïfa, qu’elle soit juive ou arabe. Mais il est clair qu’elle n’est pas égali­taire : les Juifs épousent rarement des Pales­ti­niennes, et si ces mariages se pro­duisent, ils sont très peu nom­breux. Si bien que l’amendement à la loi constitue une grave dis­cri­mi­nation et une vio­lation des droits civils des Arabes israélien(ne)s, pour qui le réservoir naturel de par­te­naires pour le mariage inclut les Palestinien(ne)s des territoires.

Lorsque cet amen­dement a été introduit, ses par­tisans ont soutenu qu’il était destiné à pré­venir l’infiltration de ter­ro­ristes en Israël sous couvert de mariage. C’est un piètre argument : la res­pon­sa­bilité du service de sécurité du Shin Bet, pour empêcher l’infiltration de ter­ro­ristes, demande une action spé­ci­fique et non générale, et le Shin Bet devrait être le garant des droits civils en Israël - et non les violer. De plus, c’est une fausse affir­mation : presque aucun acte ter­ro­riste n’aurait été évité si la loi avait été en application.

Avec le gou­ver­nement et la Knesset sur le point d’étendre l’applicabilité de la loi et de la for­muler de manière à accroître ses chances de résister à une examen minu­tieux de la Haute Cour de justice, le secret a été révélé : l’idée essen­tielle qui est der­rière cette légis­lation n’est pas d’empêcher la terreur, mais plutôt d’empêcher l’entrée des Pales­ti­niens en Israël, pour que l’équilibre démo­gra­phique entre les Juifs et les Arabes ne soit pas bouleversé.

Les par­tisans de la loi ont attiré l’attention sur les amen­de­ments légis­latifs qui ont été adoptés récemment au Danemark et en Hol­lande. Au Danemark, l’amendement à la loi empêche qui­conque n’a pas de réels liens au Danemark de devenir citoyen du pays ou même d’y vivre, et cela affecte prin­ci­pa­lement, mais pas seulement, les musulmans. En Hol­lande, l’amendement empêche la natu­ra­li­sation ou la rési­dence per­ma­nente des per­sonnes qui ne sont pas inté­grées à la culture et au mode de vie hol­landais. Là aussi, le but prin­cipal de la loi est d’empêcher la natu­ra­li­sation des musulmans dans le cadre de la réuni­fi­cation fami­liale, bien que la légis­lation s’applique également à d’autres. Dans les deux cas, la nou­velle légis­lation risque d’empêcher les citoyens danois ou hol­landais de faire venir leurs conjoints qui ne sont pas danois ou hol­landais dans le pays et d’y vivre avec eux.

Les Israé­liens aiment s’assimiler aux « pays les plus civi­lisés du monde », et renoncer à tout examen cri­tique de leur conduite. Quel pays est plus civilisé que ces deux-​​là ? Bien sûr, si c’est bien pour eux, c’est cer­tai­nement bien pour nous. Mais il y a quelque chose de com­plè­tement dif­férent qu’Israël devrait apprendre des poli­tiques de rési­dence et de citoyenneté du Danemark et de la Hol­lande. Contrai­rement à ces deux pays, Israël a une mission, et le premier ministre l’a bien définie : la paix entre les peuples, pas seulement entre les diri­geants. Ce devrait être le but dans nos rela­tions avec les pays arabes et avec les Pales­ti­niens - et encore plus avec les arabes israéliens.

Quelle paix plus grande peut-​​il y avoir entre les peuples que des mil­liers d’étudiants égyp­tiens, jor­da­niens et pales­ti­niens dans les uni­ver­sités israé­liennes, et des mil­liers d’étudiants israé­liens dans les uni­ver­sités des états arabes et en Palestine ? Et quelle paix plus grande peut-​​il y avoir entre les peuples que ce qui en découlera : des mariages entre des jeunes israé­liens, à la fois juifs et arabes, et des jeunes gens des pays voisins et de Palestine ?

Dans cette aspi­ration à la paix est gravé l’intérêt réel à ce que les Arabes israé­liens deviennent une partie inté­grante et intégrée de la société israé­lienne (et non un « secteur »), et que des Pales­ti­niens, des Egyp­tiens et des Jor­da­niens vivent en Israël. Cela peut être dans des familles arabes, mais même des familles mixtes (un conjoint juif et un conjoint arabe) ne peuvent pas être exclues, et des Israé­liens pour­raient peut-​​être vivre de la même manière en Palestine,en Egypte, en Jor­danie ou dans tout pays arabe avec lequel nous signons un accord de paix.

La pré­ser­vation d’une majorité juive en Israël néces­sitera de faire une dis­tinction entre citoyenneté et rési­dence. Cependant, qui­conque aspire vraiment à la paix entre les peuples doit exa­miner le modèle du Danemark et de la Hol­lande dans le contexte de leur appar­te­nance à l’Union euro­péenne. Les citoyens de l’Union euro­péenne peuvent vivre et tra­vailler dans n’importe quel pays de l’Union. Les époux des dif­fé­rents pays de l’Union euro­péenne peuvent se marier et vivre avec leur conjoint dans le pays du conjoint qu’ils choi­sissent. La citoyenneté de chacun des époux reste la même, celle du pays dont il ou elle était citoyen avant son mariage.

Qui­conque aspire à la paix entre nous et les Pales­ti­niens et les peuples arabes doit com­prendre que ceci, dans une large mesure, est le sens d’une telle paix. L’amendement à la Loi de Citoyenneté est dis­cri­mi­na­toire, non démo­cra­tique, et trans­forme Israël en un état d’apartheid.

Il sape aussi l’aspiration à établir cette sorte de paix entre Juifs et Arabes en Israël, et entre nous et les Pales­ti­niens et les peuples arabes de la région. Par-​​dessus tout, il soulève la question de savoir si Israël veut vraiment le type de paix dont le premier ministre a parlé.