« Israël veut détruire la société civile palestinienne »

Leila Shahid, entretien, mercredi 18 juillet 2007

Déléguée de la Palestine auprès de l’Union Euro­péenne (UE), Leila Shahid analyse l’impact des divi­sions inter­pa­les­ti­niennes et évalue la poli­tique euro­péenne vis-​​à-​​vis des Palestiniens.

Al-​​Ahram Hebdo : Comment l’Union euro­péenne a-​​t-​​elle réagi au coup de force du Hamas dans la bande de Gaza ? Et comment analyse-​​t-​​elle la situation actuelle des Palestiniens ?

Leila Shahid : D’abord, il faut dire qu’au sein de l’UE on n’a pas exac­tement la même manière de voir les choses lorsqu’on est au Conseil des ministres, à la Com­mission ou au Par­lement européen. Mais il faut dire que l’organe qui affecte le plus l’élaboration de la poli­tique exté­rieure de l’UE est le Conseil des ministres, c’est-à-dire les repré­sen­tants de 27 Etats. Ceux-​​ci ont beaucoup de mal à avoir une position unie à l’égard de la Palestine, car le système de décision poli­tique se fait par consensus, il n’y a pas de vote. Alors, lorsque vous avez des posi­tions aussi dif­fé­rentes que celles de la Hol­lande et de l’Espagne, qui sont très éloi­gnées sur toutes les ques­tions de poli­tique étrangère, pour pouvoir adopter une position commune, il faut des­cendre au plus petit déno­mi­nateur commun. C’est pour cette raison qu’ils ont tou­jours des posi­tions très peu ambi­tieuses. Et puis il y a une partie qui n’est pas assise à la table du Conseil des ministres mais qui a le plus de poids : les Etats-​​Unis d’Amérique. L’ombre de cet Etat plane sur toutes les déci­sions poli­tiques, surtout en ce qui concerne la Palestine et Israël.

Mais comment l’Europe voit-​​elle fina­lement l’actuel état de division dans les ter­ri­toires palestiniens ?

- L’Europe est très inquiète, parce que d’une part, elle considère qu’il faut rester dans le cadre de l’Etat de droit. Ainsi, les Euro­péens savent-​​ils bien qu’on ne peut pas dire qu’il n’y a pas eu d’élections légis­la­tives qui ont donné la vic­toire au Hamas. En même temps, ils consi­dèrent que le Hamas ne reconnaît pas l’Etat d’Israël et ne rejette pas l’action mili­taire. Pour eux, le Hamas doit donc être mis sur la liste des orga­ni­sa­tions ter­ro­ristes et, de ce fait, ils ne peuvent pas traiter avec ce mou­vement. Par ailleurs, ils recon­naissent au pré­sident Mahmoud Abbass le droit de former un gou­ver­nement d’urgence, mais ils réa­lisent très bien que sur le terrain, ce gou­ver­nement d’urgence n’a pas prise sur la réalité d’un million et demi d’habitants dans la bande de Gaza. Et donc, ils sont natu­rel­lement per­turbés parce qu’ils ne savent pas comment traiter cette situation. Ils ne consi­dèrent pas qu’il y a un gou­ver­nement du Hamas à Gaza. Ils ont reconnu le gou­ver­nement de Mahmoud Abbass, ils ont beaucoup d’estime pour le premier ministre Salam Fayad, mais en même temps ils sont inquiets pour la popu­lation à Gaza. Donc, ils ont déjà annoncé qu’ils vont aider la popu­lation à Gaza mais en passant par le gou­ver­nement de Salam Fayad et pas en traitant avec le mou­vement du Hamas.

Comment voyez-​​vous l’impact de la division actuelle des Pales­ti­niens sur la réa­li­sation de leurs aspi­ra­tions légi­times de fonder un Etat ?

- L’actuelle situation est très dif­ficile et très grave. Le plus grave est qu’il s’agit d’un affron­tement entre Pales­ti­niens. Notre popu­lation a déjà été dis­sé­minée lors de la nakba en 1948 avec une partie qui est restée en Israël, une partie qui s’est exilée et une autre qui a vécu sous l’occupation mili­taire dans les ter­ri­toires conquis en 1967. Donc, nous sommes un corps qui est déjà dis­loqué, nous n’habitons pas tous au même lieu, nous ne sommes pas unis par un espace ou un ter­ri­toire. Donc, nous n’avons pas les moyens d’une guerre civile. Mais ce qui s’est passé à Gaza n’a pas d’autre nom, sinon le début d’une guerre civile. Ce n’est pas seulement un res­pon­sable du Hamas qui a tiré sur un res­pon­sable du Fatah, il y a eu des affron­te­ments entre civils qui se sont entretués de part et d’autre. Mal­heu­reu­sement, rien ne garantit que cela n’aura pas lieu aussi en Cis­jor­danie ou dans les camps de réfugiés, parce qu’il y a des gens qui nour­rissent la guerre civile. Les Amé­ri­cains ont une stra­tégie de guerre civile, non seulement en Palestine, mais aussi au Liban ou en Iraq. Les Amé­ri­cains et les Israé­liens pensent que le meilleur moyen d’affaiblir les Pales­ti­niens c’est d’encourager le déclen­chement d’une guerre civile. Et cela vaut pour les Ira­qiens et les Libanais. Ils n’ont pas de scru­pules à faire cela. C’est pour cette raison que la situation demande un grand sens de res­pon­sa­bilité de la part des res­pon­sables du Hamas et du Fatah, qui sont les deux parties majeures, mais aussi de la société civile pales­ti­nienne, afin de mettre fin à cette situation.

Quel est le véritable état de la situation humanitaire à Gaza ?

- La situation huma­ni­taire dans la bande de Gaza est catas­tro­phique. Les Pales­ti­niens y vivent comme dans une grande prison. Tous les espaces sont fermés devant eux. Et même ceux qui ont du travail comme par exemple les agri­cul­teurs, ils ne peuvent ni importer ni exporter. Les gens ne peuvent pas voyager. Cela rend impos­sible toute amé­lio­ration dans leurs condi­tions de vie. Ainsi, les 2/​3 de la popu­lation à Gaza vivent-​​ils en dessous du seuil de pau­vreté et 70 % de la popu­lation sont au chômage. Les Israé­liens ont choisi pour détruire la société pales­ti­nienne de l’étouffer, de la frag­menter, de l’atomiser. Ils pensent que s’ils font tout cela, les Pales­ti­niens vont finir par partir.

Cette politique a-​​t-​​elle finalement contribué à la montée du Hamas ?

- La chose la plus impor­tante qui a contribué à la montée du Hamas c’est l’échec du Fatah. Car depuis l’entrée de celui-​​ci en Palestine en 1994 avec Arafat, le mou­vement a promis aux gens de mettre fin à l’occupation mili­taire, de faire marcher l’économie, d’être par­te­naire de l’UE. Il leur a dit que tout irait mieux. Mais par la suite, les gens se sont rendu compte que c’était exac­tement le contraire qui était en train d’avoir lieu. Ils ont vu que les bom­bar­de­ments ont redoublé, les colonies se sont mul­ti­pliées, le mur qui n’existait pas a été construit. L’étouffement est encore plus grand qu’avant d’autant plus que toutes les pro­messes de paix n’ont pas abouti et que per­sonne n’a jamais fait quoi que ce soit contre Israël, ni les Euro­péens, ni les Amé­ri­cains. En plus, cela fait quatre ans qu’ils entendent parler d’un Quar­tette qui ne fait rien, ou plutôt ne fait rien d’autre que de sou­tenir Israël, pendant que celui-​​ci viole toutes les règles du droit inter­na­tional. Alors à cause de cet échec du Fatah à tenir ses pro­messes, les gens se sont tournés vers le Hamas, en disant que peut-​​être que la force aura gain de cause plus que la diplo­matie du Fatah.

Mais pourquoi la rivalité entre le Fatah et le Hamas a-​​t-​​elle abouti à ce que vous appelez guerre civile ?

- Les Pales­ti­niens ont voté oui pour le Hamas, pour que celui-​​ci négocie avec Israël. Ils n’ont pas voté pour le Hamas parce que celui-​​ci a par exemple un pro­gramme isla­miste. Ils se sont dit qu’ils vou­laient juste un parti poli­tique plus res­pon­sable. Mal­heu­reu­sement, les Amé­ri­cains, les Euro­péens et même les Etats arabes ont dit qu’ils ne pou­vaient pas traiter avec le Hamas. Donc Mahmoud Abbass a ouvert un dia­logue avec le Hamas pour le convaincre de former un gou­ver­nement de coa­lition. Après un an de dis­cus­sions, le 8 février, ils se sont mis d’accord pour former ce gou­ver­nement avec un pro­gramme très rai­son­nable qui répond à toutes les demandes, reconnaît les réso­lu­tions pré­cé­dentes de l’OLP, celles des sommets arabes et qui permet à Mahmoud Abbass de négocier avec Israël mais lui demande de sou­mettre, par la suite, un éventuel accord à un réfé­rendum popu­laire. Bref, c’était un pro­gramme génial. Malgré cela, les Amé­ri­cains ont dit qu’il ne fallait pas traiter avec ce gou­ver­nement. Lorsqu’on refuse de cette manière de parler aux gens, qu’est-ce qu’on leur laisse à part la vio­lence ? Et comme il y a déjà la pau­vreté, la misère et que les gens ont tel­lement vécu sous l’emprise de la vio­lence, ils ont fini par l’incorporer. On ne peut que s’attendre à ce com­por­tement d’une géné­ration qui n’a connu que la vio­lence et l’humiliation.

Comment voyez-​​vous la sortie de cette situation ? Les Pales­ti­niens res­teront à jamais divisés en deux entités, l’une à Gaza et l’autre en Cisjordanie ?

- Non, les Pales­ti­niens ont une très grande res­pon­sa­bilité pour faire en sorte qu’il n’y ait pas deux Pales­tines. Moi, je refuse de dire une chose pareille. Et la preuve que ceci n’aura pas lieu, c’est que l’idée de la nation pales­ti­nienne a survécu pendant 60 ans même si 60 % de sa popu­lation est réfugiée à l’extérieur et seulement 40 % vit sur les ter­ri­toires pales­ti­niens. La majorité des Pales­ti­niens étaient de la dia­spora et on a tou­jours dit qu’il y a une seule Palestine, nous avions une adresse nationale, nous pouvons être dif­fé­rents dans nos sen­si­bi­lités idéo­lo­giques, mais nous avons tous un but qui est de retrouver une terre natale, notre Etat pales­tinien, et cela ne pourra pas se faire si l’on fait deux ou trois Pales­tines. Ils sont nom­breux à vouloir nous pousser dans cette direction, et les Israé­liens sont les pre­miers à le vouloir. Ils savent bien que c’est le meilleur moyen pour qu’il n’y ait jamais d’Etat pales­tinien. Alors cela dépend de nous res­saisir et de dire que ce qui s’est passé est une crise grave, mais que chacun doit apprendre la leçon, chacun doit faire son auto­cri­tique et repartir sur des nou­velles bases. Et ceci parce que je continue à penser que la société civile pales­ti­nienne est une société de gens très mûrs, poli­tisés et qui ont beaucoup souffert et qu’ils peuvent mettre à profit toute cette expé­rience pour forcer leurs diri­geants à être res­pon­sables et à rebâtir un dia­logue national nous conduisant vers le droit chemin de la construction de notre Etat.