Israël • “Je lui ai tiré onze balles dans la tête”

Donald Macintyre, vendredi 20 mars 2009

Un ancien tireur d’élite de l’armée israé­lienne raconte sa par­ti­ci­pation à un attentat ciblé contre deux mili­tants pales­ti­niens, en l’an 2000. Une opé­ration consi­dérée comme un succès par l’état-major.

Pour la pre­mière fois, la po­litique d’assassinats ciblés de l’armée israé­lienne a été dé­crite de l’intérieur. Dans une interview accordée à The Inde­pendent on Sunday et dans un témoi­gnage recueilli par l’organisation israé­lienne d’anciens soldats Breaking the Silence [Rompre le silence], un an­cien membre d’un escadron de la mort a raconté le rôle qu’il avait joué dans une embuscade qui a coûté la vie à deux per­sonnes en plus des deux mili­tants visés.

L’opération – qui a eu lieu il y a un peu plus de huit ans, au tout début de la deuxième Intifada [sep­tembre 2000] – a laissé des séquelles psy­cho­lo­giques chez cet ancien ti­reur d’élite. A ce jour, il n’a jamais parlé à ses parents de sa par­ti­ci­pation à cette affaire.

Au fil des combats, l’assassinat ciblé est devenu une arme régu­liè­rement employée par l’armée israé­lienne, en par­ti­culier à Gaza, où les arres­ta­tions étaient moins faciles qu’en ­Cis­jor­danie. L’opération décrite par l’ancien soldat aurait pu passer pra­ti­quement inaperçue si celui-​​ci n’en avait parlé à Breaking the Silence, qui a recueilli des cen­taines de témoi­gnages d’anciens soldats touchés par ce qu’ils avaient vu et fait (y compris des sévices sur les Pales­ti­niens) pendant leur service dans les Ter­ri­toires occupés. Son récit, lar­gement cor­roboré par le témoi­gnage d’un autre soldat, remet en cause des éléments clés de la version offi­cielle fournie par l’armée au moment des faits, tout en jetant un éclairage nouveau sur la tac­tique très contro­versée de l’assassinat ciblé employée par Tsahal.

Il nous est impos­sible de révéler l’identité de notre source, car cet ancien soldat pourrait être inculpé à l’étranger pour son impli­cation directe dans un type d’assassinat que la plupart des pays occi­dentaux consi­dèrent comme une grave vio­lation du droit inter­na­tional. Issu d’une bonne famille, cet homme d’une tren­taine d’années tra­vaille aujourd’hui dans le civil dans la région de Tel-​​Aviv.

Cet ancien appelé raconte que son unité spé­ciale a été entraînée pour com­mettre un assas­sinat, mais qu’on leur a d’abord dit qu’ils allaient pro­céder à une arres­tation. Ils ne devaient ouvrir le feu que si la cible avait des armes dans sa voiture. “Nous étions déçus de devoir effectuer une arres­tation. Nous vou­lions tuer”, dit-​​il. Son unité a été emmenée au sud de Gaza, où elle a pris position. C’était le 22 novembre 2000. La prin­cipale cible était un militant pales­tinien du nom de Jamal Abdel Razeq. Il occupait le siège pas­sager d’une Hyundai noire que son camarade Awni Dhuheir conduisait vers Khan Younès [une localité de la bande de Gaza], au nord. Les deux hommes ne se dou­taient pas de l’embuscade qui les attendait près de l’embranchement de Morag. A un endroit, la prin­cipale route nord-​​sud de la bande de Gaza passe par une colonie juive. Razeq avait l’habitude d’y voir des troupes israé­liennes, mais il ne pouvait pas savoir que l’équipage habituel avait été rem­placé par des hommes d’une unité spé­ciale de l’aviation com­prenant deux tireurs d’élite hau­tement entraînés.

Avant même qu’il ne sorte de chez lui ce matin-​​là, le Shin Beth [les ser­vices de ren­sei­gne­ments israé­liens] avait suivi ses moindres faits et gestes grâce aux infor­ma­tions qui lui étaient trans­mises en continu par les télé­phones por­tables de deux Pales­ti­niens col­la­bo­ra­teurs [de l’armée israé­lienne], dont un des propres oncles de Razeq. L’homme qui devait le tuer dit qu’il était “stu­péfié” par tous les détails transmis au com­mandant d’unité du Shin Beth. “La quantité de café qu’il avait dans son verre, l’heure à laquelle il sortait. Depuis vingt minutes, nous savions que nous allions pro­céder à une simple arres­tation, car ils n’avaient pas d’armes avec eux.” Mais, subi­tement, les ordres ont changé. “Ils nous ont donné l’ordre de le tuer.” Il pense que les ins­truc­tions venaient d’un com­man­dement mis en place pour l’opération et que “tous les grands chefs y étaient”. Lorsque les deux mili­tants sont arrivés au niveau de l’embranchement, ils ne se dou­taient tou­jours de rien, même quand un gros camion de ravi­taillement a débouché pour leur ­couper la route. Ils ne pou­vaient pas savoir que le camion était blindé ni qu’il était rempli de soldats armés qui atten­daient le moment de passer à l’action. Un 4 × 4 était garé sur le bas-​​côté, juste pour le cas où “quelque chose tour­nerait mal”.

“Nous avions foiré, et personne ne voulait l’admettre”

Et le fait est que quelque chose a mal tourné : le camion a démarré trop tôt et bloqué non seulement la Hyundai, mais aussi un taxi Mer­cedes qui ­roulait devant elle. Ce dernier trans­portait un bou­langer de 29 ans, Sami Abou Laban, et un étudiant de 22 ans, Na’el Al-​​Leddawi, qui se ren­daient à Khan Younès pour essayer de trouver un peu de com­bus­tible pour leur four à pain.

Le tireur d’élite raconte qu’à l’approche du moment cri­tique ses jambes ont com­mencé à trembler. “Pendant que j’attends la voiture, je perds le contrôle de mes jambes. […] J’ai un M16 équipé d’une lunette de visée. C’était l’une des choses les plus étranges qui me soient jamais arrivées. […] Je me sentais par­fai­tement concentré. Nous avons aperçu les voi­tures qui venaient vers nous et nous nous sommes rendu compte qu’il y en avait deux, et non pas une. La pre­mière voiture était très proche de la seconde et, comme le camion a surgi un peu trop tôt, les deux ont été blo­quées. […] Tout s’est arrêté. Ils nous ont laissé deux secondes, puis ils ont dit : ‘Tirez ! Feu !’” Qui a donné l’ordre et à qui ? “Le com­mandant d’unité.” La cible, Razeq, se trouvait sur le siège pas­sager, du côté du 4 × 4. “Pas de doute, je le vois dans le viseur. Je com­mence à tirer. Tout le monde com­mence à tirer, et je perds le contrôle. Je tire pendant une ou deux secondes. J’ai calculé plus tard que je lui avais tiré onze balles dans la tête. J’aurais pu me contenter d’une seule.” Il ne peut donc pas affirmer que toutes les balles ont été tirées par les forces israé­liennes ? “Non, je n’en suis pas sûr. Tout s’est passé en même temps, très vite. […] Je regarde dans la lunette, je vois la moitié de sa tête. Je n’ai aucune raison de tirer onze balles. C’est peut-​​être par peur, pour faire face à la situation, mais je continue de tirer.”

“Je crois que ceux qui étaient dans le camion ont com­mencé à paniquer. Ils sont encore en train de tirer, le com­mandant se met alors à crier : ‘Stop, stop, stop, stop !’ Il faut plu­sieurs secondes pour que les tirs cessent et je m’aperçois alors que les deux voi­tures sont cri­blées de trous. Même la pre­mière, qui se trouvait là par hasard.”

Razeq et Dhuheir, les mili­tants, étaient morts. Laban et Al-​​Leddawi aussi. Par miracle, le chauffeur du taxi, Nahed Fuju, était indemne. Le tireur d’élite se sou­vient qu’un seul des quatre corps gisait sur le sol. “J’étais choqué à la vue de ce corps. On aurait dit un sac. Il était couvert de mouches. Ils ont demandé qui avait tiré sur la pre­mière ­voiture [la Mer­cedes], et per­sonne n’a répondu. Il était clair que nous avions foiré, et per­sonne ne voulait l’admettre.” Mais le com­mandant n’a pas fait de debriefing avant le retour de l’unité à la base.

“Le com­mandant est entré et il a dit : ‘Féli­ci­ta­tions. Nous avons eu un coup de fil du Premier ministre, du ministre de la Défense et du chef d’état-major. Ils nous ont tous féli­cités. Nous avons par­fai­tement accompli notre mission.’ C’est alors que j’ai compris qu’ils étaient très contents.” Notre témoin ajoute que la seule dis­cussion rétros­pective a porté sur les risques courus par les soldats, qui, dans la fusillade, auraient pu être touchés par des tirs de leur propre camp, puisque les véhi­cules de l’armée avaient été atteints par des rico­chets et qu’au moins un des soldats était sorti du 4 × 4 et avait tiré sur un corps inerte étendu sur le sol. Selon lui, “ils vou­laient que la presse ou les Pales­ti­niens sachent qu’ils étaient en train de durcir le combat”. “On venait appa­remment de rem­porter un grand succès, et j’attendais le debriefing, où toutes les ques­tions seraient posées et où des regrets seraient exprimés pour ce dérapage, mais il n’a jamais eu lieu. Ils s’en fichaient. J’avais le sen­timent que les com­man­dants étaient convaincus d’avoir rem­porté une belle victoire.”

L’affaire a immé­dia­tement suscité des remous. Mohammed Dahlan, qui diri­geait alors le Service de sécurité pré­ventive du Fatah, a parlé d’un “assas­sinat barbare”. La version fournie à la presse par le général de brigade Yair Naveh, chef des forces israé­liennes à Gaza, était qu’ils s’apprêtaient à pro­céder à l’arrestation de Razeq, mais que celui-​​ci, s’étant douté de quelque chose, avait sorti une kalach­nikov pour tirer sur les forces israé­liennes : les soldats avaient alors riposté. Même si Razeq était la cible prin­cipale, a-​​t-​​il sou­ligné, les deux vic­times qui se trou­vaient dans le taxi étaient eux aussi des acti­vistes du Fatah “qui avaient des liens avec Razeq”.

Tout récemment, M. Al-​​Leddawi a déclaré que la pré­sence de son fils sur les lieux de l’opération était un tra­gique concours de cir­cons­tances et que sa famille n’avait jamais en­tendu parler des deux autres hommes. “Notre famille n’a rien à voir avec la résistance.”