Israël : le ministre de la défense démissionne

Selon Moshe Yaalon, "des éléments dangereux et extrémistes ont pris le contrôle du Likoud"

Piotr Smolar, Le Monde, samedi 21 mai 2016

Une semaine d’hystérie politique et médiatique. De tractations, de reniement et de promesses, parachevée, vendredi 20 mai, par la démission spectaculaire du ministre de la défense, Moshe Yaalon. Israël a assisté, médusé, à l’une des manœuvres dont Benyamin Nétanyahou a le secret pour semer le chaos chez ses rivaux, mais dont l’issue n’est jamais totalement certaine.

Le premier ministre avait décidé qu’au bout de quatorze mois d’existence, sa coalition, qui ne comptait qu’un siège de majorité au Parlement, était trop étroite. Il a donc conduit des négociations avec Isaac Herzog, le leader du Parti travailliste, pour constituer un gouvernement d’union nationale, vivement souhaité par les alliés américain et égyptien.

Puis, en quelques heures, il a refermé cette porte pour accueillir à sa table un vieil adversaire issu de l’extrême droite, Avigdor Lieberman, son ancien ministre des affaires étrangères, dont le parti Israël Beitenou compte six députés. Apprenant que ce dernier était sur le point d’obtenir son poste, le ministre de la défense, soit la fonction la plus importante du gouvernement après le premier ministre , Moshe Yaalon, a préféré prendre les devants et démissionner.

Il l’a fait bruyamment, en deux temps. D’abord par communiqué, en évoquant un " manque de confiance " à l’égard du premier ministre. Puis dans une déclaration, à la mi-journée, du quartier général de l’armée, à Tel-Aviv.

Un postulant inexpérimenté

Exprimant son intention de " postuler à la direction nationale d’Israël ", le ministre de la défense a dessiné un tableau sombre. " A ma grande tristesse, des éléments dangereux et extrémistes ont pris le contrôle d’Israël et du Likoud, ils déstabilisent notre maison et menacent ses habitants ", a-t-il dit, dans une intervention empreinte d’émotion. " J’ai combattu de toutes mes forces les manifestations d’extrémisme, de violence et de racisme dans la société israélienne, qui menacent sa solidité et qui s’infiltrent dans les forces armées, lui portant déjà atteinte ", a-t-il ajouté.

En réponse aux attaques de Moshe Yaalon, Benyamin Nétanyahou a dit " regretter " sa démission. A l’en croire, l’ancien chef d’état-major aurait dû hériter du ministère des affaires étrangères, dans le cadre du remaniement. " Les changements dans l’attribution des portefeuilles ne viennent pas d’une crise de confiance entre nous, a-t-il précisé, mais de la nécessité d’élargir le gouvernement, afin d’amener de la stabilité à l’Etat d’Israël pour affronter les grands défis face à nous. "

Pour remplir cette tâche, le chef du gouvernement serait donc prêt à confier la défense à un homme, Avigdor Lieberman, qui, peu avant l’élection législative de mars 2015, proposait de " décapiter " les Arabes israéliens déloyaux. Un homme sans aucune expérience militaire, qui posait comme condition à son entrée au gouvernement, il y a deux mois, la fin du contrôle du Hamas sur la bande de Gaza.

Les critiques de Moshe Yaalon contre la dérive droitière de son parti ont déjà été formulées par d’autres cadres, tel Dan Meridor. La particularité de M. Yaalon est sa crédibilité sur les questions sécuritaires, auprès de l’état-major comme au sein de la population.

" Des signes de fascisme "

Pour M. Nétanyahou, le gain politique à court terme – un élargissement de sa majorité - pourrait lui coûter à plus longue échéance.

La réconciliation de toutes les droites israéliennes, autour de thématiques nationalistes et religieuses, pourrait entraîner une mobilisation des opposants, s’ils surmontent leurs querelles d’ego. L’ancien premier ministre travailliste Ehoud Barak distingue dans cette coalition de droite en formation " des signes de fascisme ". Plus que jamais, la question d’une alternative crédible à M. Nétanyahou va se poser dans l’opposition. Le discrédit au sein de sa propre formation dont souffre Isaac Herzog, le leader travailliste, va enrichir les spéculations sur la constitution d’une alliance inédite de centre-droit, dont Moshe Yaalon pourrait être une figure de proue. Gideon Saar, ex-numéro deux du Likoud, veut, lui aussi, incarner cette alternative.