Israël : le financement opaque des colonies

Piotr Smolar, Le Monde, dimanche 20 mars 2016

Combien coûtent les colonies chaque année  ? Personne ne le sait, et le gouvernement israélien s’en félicite. Leur financement profite d’une opacité jalousement entretenue. Elle concerne à la fois les fonds publics, qui transitent par la division des colonies au sein de l’Organisation sioniste mondiale (OSM), et l’argent privé transféré par des fondations et des instituts sis outre-Atlantique. Sur le premier point, une députée travailliste, Stav Shaffir, a œuvré pour plus de transparence. Des progrès ont été accomplis. «  L’OSM, organisme semi-public, a un budget officiel de seulement 52 millions de shekels [12 millions d’euros] pour développer les communautés dans les périphéries défavorisées, dit-elle. En fait, j’ai découvert que 74 % des fonds allaient dans les colonies, y compris les avant-postes. Les sommes réellement à disposition sont bien plus considérables. Par les transferts budgétaires décidés en commission des finances à la Knesset, ils ont en réalité un demi-milliard de shekels [115 millions d’euros] par an. Les colons, avec l’aide du gouvernement, ont créé des voies secrètes et illégales pour détourner l’argent des contribuables.  »

Concernant les financements en provenance des Etats-Unis, la pression monte pour mettre un terme aux privilèges fiscaux dont bénéficient les donateurs. A la mi-décembre 2015, une plainte a été déposée contre l’administration fiscale par trois binationaux. Le Trésor est accusé d’avoir «  fermé les yeux sur la conduite criminelle  » de 150 organisations impliquées dans le financement des colonies, et responsables à ce titre d’expropriations, de destructions, de meurtres et d’incendies volontaires. Selon la plainte, 1 milliard de dollars [900 millions d’euros] seraient ainsi rassemblés chaque année, dont un dixième destiné à l’armée israélienne. Des chiffres invérifiables. Une autre plainte a été déposée, le 7 mars, réclamant 34,5 milliards de dollars aux financiers des colonies. Ces démarches, dont les chances de succès paraissent faibles, posent néanmoins des questions embarrassantes. Les Etats-Unis ont plusieurs fois déclaré les colonisations illégales et obstacle majeur à la paix. Cela n’a pas empêché le ministère de la défense israélien d’annoncer, le 15 mars, quelques jours après la visite du vice-président américain Joe Biden, avoir saisi 234 hectares de terrain «  déclarés terre d’Israël  », dans la vallée du Jourdain, soit l’une des plus importantes prises de possession dans cette région stratégique de Cisjordanie.

Des fonds en augmentation

En Israël comme aux Etats-Unis, ce sujet reste un tabou politique absolu. Du 20 au 22 mars a lieu la conférence annuelle de l’Aipac (American Israel Public Affairs Committee), lobby pro-israélien qui veille aux rapports étroits entre les deux pays. C’est un rendez-vous politique incontournable. En 2010, le New York Times avait identifié 40 groupes ayant récolté plus de 200 millions de dollars en dix ans pour financer les colonies, en bénéficiant de déductions fiscales. Dans une enquête publiée début décembre 2015, le quotidien Haaretz a établi qu’entre 2009 et 2013, plus de 280 millions de dollars ont été levés aux Etats-Unis par 50 organisations pour financer les activités des colonies. Construction de synagogues et d’écoles religieuses, de routes et de terrains de jeux, mais aussi rachat de maisons palestiniennes dans des quartiers arabes de Jérusalem-Est, ou soutien aux familles d’extrémistes juifs  : chaque année, depuis 2009, les fonds levés ont augmenté.

Or ces organismes dits de charité ont bénéficié de déductions fiscales. Les colonies ne figurent pas sur la liste noire des causes auxquelles il est interdit de donner. Haaretz rappelle que l’administration américaine ne dispose pas d’informations complètes sur la destination des fonds. Les organisations se contentent d’écrire «  Moyen-Orient  » dans les formulaires. C’est ainsi qu’émerge un paradoxe étonnant  : le contribuable américain finance indirectement les colonies, que les présidents successifs, démocrates et républicains, dénoncent sur le principe depuis des décennies.