Israël face à son histoire

Eric Rouleau., lundi 11 août 2008

Morris et Pappé réduisent à néant la fable, soi­gneu­sement entre­tenue par les diri­geants israé­liens, selon laquelle les Pales­ti­niens auraient quitté leurs foyers volon­tai­rement, à la suite d’appels lancés par les auto­rités et les radios arabes…Pappé montre que le net­toyage eth­nique a été pla­nifié, organisé et mis en œuvre afin d’étendre le ter­ri­toire de l’Etat d’Israël et de le « judaïser »

L’intelligentsia israé­lienne a connu, dans les années 1980, les débuts d’une mutation remar­quable, mar­quant l’avènement d’une nou­velle géné­ration d’hommes et de femmes n’ayant connu ni la Shoah ni la création de l’Etat d’Israël. Cette évolution témoigne aussi de la matu­ration pro­gressive d’élites désormais capables de juger sans com­plexe le passé et de se libérer des mythes comme des tabous répandus par les diri­geants israéliens.

L’anticonformisme de ces intel­lec­tuels — his­to­riens, socio­logues, phi­lo­sophes, roman­ciers, jour­na­listes, cinéastes, artistes — perce après la guerre des six, jours en 1967 : l’occupation, la résis­tance pales­ti­nienne, l’accession au pouvoir de la droite natio­na­liste et reli­gieuse en 1977, l’influence gran­dis­sante des colons et des rabbins expan­sion­nistes, l’exacerbation des ten­sions entre clé­ricaux et laïques ne manquent pas d’alimenter la contes­tation. « Quand ils parlent de Tel-​​Aviv, les reli­gieux disent souvent Sodome et Gomorrhe, tandis que, pour les laïques, Jéru­salem, c’est le Téhéran des aya­tollahs », observe Michel War­schawski, l’un des diri­geants de l’aile radicale du mou­vement pacifiste.

La paix avec l’Egypte, en 1979, suscite l’espoir d’un règlement global, que l’invasion du Liban déçoit en 1982. Perçue par l’opinion comme la pre­mière guerre offensive d’Israël, cette der­nière a été déclenchée pour des raisons qui se révèlent men­son­gères. L’Organisation de libé­ration de la Palestine (OLP), que le tandem Menahem Begin - Ariel Sharon cher­chait à anni­hiler, ne s’était livrée à aucune pro­vo­cation, contrai­rement à ce que pré­tendait le gou­ver­nement israélien. Elle donnait même déjà des signes de sa volonté de s’engager sur la voie du com­promis. En tout cas, elle ne mettait pas en danger l’existence de l’Etat juif. A l’époque, bien des Israé­liens sont scan­da­lisés par l’extrême bru­talité de leur armée, par le nombre exor­bitant de vic­times parmi les civils pales­ti­niens et libanais, culminant dans l’effroyable mas­sacre de Sabra et Chatila, commis au vu et au su des unités de Tsahal.

Des événe­ments sans pré­cédent se suc­cèdent alors : quelque quatre cent mille pro­tes­ta­taires mani­festent au centre de Tel-​​Aviv ; cinq cents offi­ciers et soldats désertent ; le mou­vement des refuzniks prend forme avec ceux qui refusent de servir dans l’armée, d’abord au Liban, ensuite dans les ter­ri­toires occupés. La « pureté des armes » dont l’Etat juif se tar­guait depuis sa nais­sance est sérieu­sement mise à mal.

De jeunes his­to­riens contri­buent, volon­tai­rement ou non, à dis­cré­diter davantage ce slogan. Prenant connais­sance des archives offi­cielles lar­gement déclas­si­fiées en 1978 — trente ans après les événe­ments concernés, comme l’autorise la loi israé­lienne —, ils découvrent que le com­por­tement des forces juives, avant et pendant la guerre de 1948, fut loin de cor­res­pondre à l’image idyl­lique répandue par la pro­pa­gande. C’est Simha Flapan, un fervent sio­niste jusqu’à sa mort, l’un des diri­geants du parti de gauche Mapam, qui, le premier, docu­ments offi­ciels à l’appui, publie un ouvrage exposant les « sept prin­cipaux mythes » uti­lisés pour tromper l’opinion pendant des décennies (1).

« Rendre la Palestine aussi juive que l’Amérique est amé­ri­caine et que l’Angleterre est anglaise »

Exposer et ana­lyser les conclu­sions de ceux que l’on désigne cou­ramment comme les « nou­veaux his­to­riens » (2) est l’objectif du livre de Domi­nique Vidal (en col­la­bo­ration avec Sébastien Boussois). Il s’agit de cher­cheurs qui, pour la pre­mière fois depuis la création de l’Etat d’Israël, fondent leurs travaux, non sur des ren­sei­gne­ments de seconde main comme leurs pré­dé­ces­seurs, mais sur des docu­ments irré­fu­tables puisés dans les archives du conseil des ministres, de l’armée, du Palmach (troupes de choc), des orga­ni­sa­tions sio­nistes, du journal du premier ministre et ministre de la défense David Ben Gourion, entre autres.

Le livre décrit ainsi les cir­cons­tances qui conduisent à la guerre contre les armées arabes, stig­matise le rôle de Ben Gourion, pour le moins ambigu, puis consacre un cha­pitre à Benny Morris, le chef de file des « nou­veaux his­to­riens », qu’il qua­lifie de « schi­zo­phrène » en raison du fossé entre son enga­gement d’historien à la recherche de la vérité et ses posi­tions poli­tiques proches de l’extrême droite israé­lienne. Il analyse enfin la toute der­nière œuvre d’Ilan Pappé, Le Net­toyage eth­nique de la Palestine, qui pro­voqua un tel scandale — après tant d’autres — que son auteur dut démis­sionner de l’université de Haïfa pour s’exiler dans une uni­versité britannique.

Pappé n’est pas le premier intel­lectuel dis­sident, et sans doute pas le dernier, à s’expatrier pour échapper, écrit-​​il, à l’ambiance étouf­fante réservée aux « pes­ti­férés » comme lui. Pourtant, il est bien dif­ficile de contester ses récits, beaucoup plus détaillés que ceux de ses pré­dé­ces­seurs. L’historien de Haïfa a eu en effet accès à de nou­veaux docu­ments, puisés dans les archives israé­liennes depuis soixante ans (et non pas qua­rante, comme, pour l’essentiel, ses pré­dé­ces­seurs). Mais il s’est aussi fondé sur les écrits d’historiens pales­ti­niens, souvent témoins ocu­laires des événe­ments. Et il a recueilli la parole de sur­vi­vants du net­toyage eth­nique, jusqu’ici curieu­sement négligés par ses col­lègues, soit par rejet a priori des témoi­gnages, soit par méfiance, soit encore plus pro­saï­quement par mécon­nais­sance de la langue arabe — des témoi­gnages d’autant plus pré­cieux que les Etats arabes refusent jusqu’à ce jour d’ouvrir leurs archives aux chercheurs.

Les diver­gences entre Pappé et Morris ne sont pas, en der­nière analyse, vraiment fon­da­men­tales. L’un et l’autre confirment tout d’abord que la guerre de 1948 n’a pas été, comme on l’a pré­tendu, un combat de « David contre Goliath », car les forces juives étaient net­tement supé­rieures en effectifs et en arme­ments à leurs adver­saires. On ne compta, au plus fort de la guerre civile judéo-​​palestinienne, que quelques mil­liers de com­bat­tants pales­ti­niens, mal équipés, épaulés par les volon­taires arabes de l’Armée de libé­ration menée par Fawzi Al-​​Qawuqji.

Et, même lorsque les Etats arabes inter­vinrent, le 15 mai 1948, leurs contin­gents étaient bien infé­rieurs à ceux de la Hagana, qui ne cessa ensuite de se ren­forcer. De plus, les deux his­to­riens en conviennent, les armées arabes ont envahi la Palestine in extremis (et cer­taines à contrecœur), non pour « détruire le jeune Etat juif », ce dont elles se savaient inca­pables, mais pour empêcher Israël et la Trans­jor­danie — en « col­lusion », selon l’historien Avi Shlaïm — de se par­tager le ter­ri­toire dévolu aux Pales­ti­niens par le plan de partage onusien du 29 novembre 1947.

« Nous sommes en mesure d’occuper toute la Palestine, je n’en ai aucun doute », écrivit Ben Gourion à Moshe Sharett dès février 1948, trois mois avant la guerre israélo-​​arabe et quelques semaines avant les livraisons mas­sives d’armements ache­minées, via Prague, par l’Union sovié­tique. Ce qui ne l’empêcha pas de pro­clamer sans cesse qu’Israël était menacé d’un « second Holocauste ».

Se laissant gagner par l’euphorie des vic­toires rem­portées, rap­porte Pappé, le « père » de l’Etat juif écrivit dès la pre­mière semaine de la guerre (le 24 mai) dans son journal intime : « Nous établirons un Etat chrétien au Liban (…). Nous bri­serons la Trans­jor­danie, bom­bar­derons sa capitale, détruirons son armée (…). Nous met­trons la Syrie à genoux (…). Notre aviation atta­quera Port Saïd, Alexandrie et Le Caire, et ceci pour venger nos ancêtres opprimés par les Egyp­tiens et les Assy­riens à l’époque biblique… »

De même, Morris et Pappé réduisent à néant la fable, soi­gneu­sement entre­tenue par les diri­geants israé­liens, selon laquelle les Pales­ti­niens auraient quitté leurs foyers volon­tai­rement, à la suite d’appels lancés par les auto­rités et les radios arabes (émis­sions que la pro­pa­gande israé­lienne a inventées de toutes pièces, comme les enre­gis­tre­ments inté­graux réa­lisés par la British Broad­casting Cor­po­ration [BBC] en témoignent). Au contraire, les deux his­to­riens confirment ce que l’on savait depuis la fin des années 1950 : ce sont ces mêmes auto­rités israé­liennes qui ont contraint les Pales­ti­niens à l’exode en recourant au chantage, à la menace, à la terreur et à la bru­talité des armes pour les chasser de leurs terres.

Ils divergent, cependant, sur le sens de ces expul­sions : pour Morris, ce ne sont que des « dom­mages col­la­téraux » ; « A la guerre comme à la guerre », explique-​​t-​​il, en ajoutant plus récemment (3), non sans cynisme, que Ben Gourion aurait dû pour­suivre l’expulsion jusqu’au dernier Pales­tinien. Là où Morris décrit un exode « né de la guerre, et non d’une intention, juive ou arabe », Pappé montre que le net­toyage eth­nique a été pla­nifié, organisé et mis en œuvre afin d’étendre le ter­ri­toire de l’Etat d’Israël et de le « judaïser ».

Et pour cause. Bien qu’ils aient publi­quement approuvé le plan de partage des Nations unies, les diri­geants sio­nistes, en réalité, le jugeaient into­lé­rable : leur appro­bation était d’ordre tac­tique, comme l’indiquent plu­sieurs docu­ments archivés ainsi que le journal de Ben Gourion.

Certes, plus de la moitié de la Palestine leur a été attribuée, le reste revenant aux Arabes autoch­tones, pourtant deux fois plus nom­breux que les Juifs. Tou­tefois — et c’est là que le bât blessait —, le ter­ri­toire prévu pour l’Etat d’Israël était trop étriqué, à leurs yeux, pour les mil­lions d’immigrants que ses diri­geants espé­raient accueillir ; de sur­croît, quatre cent cinq mille Arabes pales­ti­niens y auraient cohabité avec cinq cent cinquante-​​huit mille Juifs, ces der­niers ne consti­tuant ainsi que 58 % de la popu­lation du futur Etat hébreu. Le sio­nisme ris­quait d’en perdre jusqu’à sa raison d’être : « Rendre la Palestine aussi juive que l’Amérique est amé­ri­caine et que l’Angleterre est anglaise », selon la formule de Haïm Weizmann, futur premier pré­sident d’Israël.

C’est pourquoi le « transfert » (euphé­misme pour désigner l’expulsion) des Arabes autoch­tones hors des fron­tières hantait les esprits des diri­geants sio­nistes, qui n’ont cessé d’en débattre, le plus souvent à huis clos. Dès la fin du XIXe siècle, Theodor Herzl sug­gérait au sultan ottoman de déporter les Pales­ti­niens pour faire place nette à la colo­ni­sation juive. En 1930, Weizmann tenta la même démarche auprès du gou­ver­nement bri­tan­nique, puis­sance man­da­taire de la Palestine.

En 1938, après la pro­po­sition de mini-​​Etat juif, doublée du transfert des Arabes, qu’envisagait la com­mission bri­tan­nique dirigée par lord Peel, Ben Gourion déclare devant le comité exé­cutif de l’Agence juive : « Je suis favo­rable à un transfert obli­ga­toire, une mesure qui n’a rien d’immoral. » La guerre de 1948 devait lui offrir l’occasion rêvée de mettre en œuvre son projet, en lançant contre la popu­lation autochtone, six mois avant l’intervention des armées arabes, l’offensive des­tinée à la déra­ciner. Il détenait pour ce faire, révèle Pappé, un fichier de tous les vil­lages arabes com­portant des ren­sei­gne­ments démo­gra­phiques et écono­miques, mais aussi poli­tiques et mili­taires, fichier établi par l’Agence juive à partir de 1939 et constamment remis à jour pendant les années 1940.

Les moyens aux­quels les forces juives ont eu recours — que Pappé analyse dans le détail — donnent froid dans le dos, même s’ils s’apparentent aux atro­cités com­mises au cours d’épurations eth­niques menées par d’autres peuples depuis la haute Anti­quité. Le bilan dressé par l’historien est éloquent : en quelques mois, plu­sieurs dizaines de mas­sacres et d’exécutions som­maires ont été recensées ; cinq cent trente et un vil­lages (sur un millier), détruits ou recon­vertis pour accueillir des immi­grants juifs ; onze centres urbains eth­ni­quement mixtes, vidés de leurs habi­tants arabes…

C’est en effet à la pointe des baïon­nettes que l’ensemble des Pales­ti­niens de Ramleh et de Lydda, quelque soixante-​​dix mille per­sonnes, enfants et vieillards compris, sont chassés en quelques heures, à la mi-​​juillet 1948, sur les ins­truc­tions de Ben Gourion. En témoignent les Mémoires (ulté­rieu­rement cen­surés) du futur premier ministre Itzhak Rabin, à l’époque officier supé­rieur, chargé, avec Yigal Allon, de l’opération. Refoulés vers la fron­tière trans­jor­da­nienne, nombre d’entre eux meurent d’épuisement en route. Il en avait été de même, en avril, à Jaffa, où cin­quante mille de ses habi­tants arabes avaient dû fuir, ter­ro­risés par le pilonnage de l’artillerie de l’Irgoun et par la peur de nou­veaux mas­sacres. C’est ce que Morris lui-​​même appelle le « facteur atrocité ».

Ces hor­reurs sont d’autant plus injus­ti­fiées que de très nom­breux vil­lages arabes, de l’aveu de Ben Gourion, avaient pro­clamé leur volonté de ne pas résister au partage de la Palestine et avaient même, pour cer­tains, conclu à cet effet des accords de non-​​belligérance avec leurs voisins juifs. Ce fut le cas de Deir Yassine, où, malgré tout, les forces irré­gu­lières de l’Irgoun et du Lehi mas­sa­crèrent une grande partie de la popu­lation — avec, selon Flapan, l’accord tacite de l’armée « régu­lière » de l’Agence juive, la Hagana.

En réta­blissant la vérité sur l’injustice commise en 1948, les « nou­veaux his­to­riens » servent la cause de la paix

Au total, entre sept cent cin­quante mille et huit cent mille Pales­ti­niens durent prendre le chemin de l’exil entre 1947 et 1949, tandis que leurs biens mobi­liers et immo­bi­liers étaient confisqués. Selon l’estimation d’un officiel israélien cité par Vidal, le Fonds national juif s’empara de trois cent mille hec­tares de terres arabes, dont il donna l’essentiel aux kib­boutzim. L’opération ne pouvait être mieux conçue : au len­demain du vote par l’Assemblée générale des Nations unies, le 11 décembre 1948, de la fameuse réso­lution sur le « droit au retour », le gou­ver­nement israélien adopte la loi d’urgence relative aux pro­priétés des absents qui, com­plétant celle du 30 juin 1948 sur la culture des terres aban­données, légalise rétro­ac­ti­vement la spo­liation et interdit aux spoliés de reven­diquer une quel­conque com­pen­sation comme de réin­tégrer leurs foyers.

Malgré les pro­tes­ta­tions de cer­tains membres du gou­ver­nement israélien, scan­da­lisés par la bru­talité du net­toyage eth­nique, Ben Gourion — qui ne l’avait pas expli­ci­tement com­man­ditée par écrit — ne fit rien pour l’interrompre ou la condamner. Il se contenta de dénoncer les pillages et les viols aux­quels se livraient des soldats de Tsahal, les­quels béné­fi­cièrent tou­tefois d’une totale impunité. Le plus étonnant sans doute, c’est le pesant silence de la « com­mu­nauté inter­na­tionale » pendant plu­sieurs décennies, alors que les obser­va­teurs étrangers, y compris ceux de l’ONU, ne pou­vaient ignorer les atro­cités com­mises. On com­prend mieux ainsi pourquoi les Pales­ti­niens com­mé­morent la Nakba (« catas­trophe »), et non la « guerre d’indépendance d’Israël » que le récent Salon du livre parisien a choisi de célébrer.

Prenant le relais des his­to­riens de la guerre de 1948, Avi Shlaïm, pro­fesseur de longue date au St Antony’s College d’Oxford, vient de publier Le Mur de fer. Israël et le monde arabe. Il y détruit un mythe de plus : celui d’un Etat d’Israël épris de paix, se heurtant au bel­li­cisme d’Etats arabes voués à l’annihiler. Il emprunte le titre de son ouvrage à la doc­trine de Zeev Jabo­tinsky : dès 1923, ce père de la droite ultra­na­tio­na­liste affirmait qu’il fallait renoncer à négocier un accord de paix avant d’avoir colonisé la Palestine à l’abri d’un « mur de fer », les Arabes ne com­prenant que la logique de la force.

Ayant adopté cette doc­trine dans la pra­tique, hommes poli­tiques et mili­taires israé­liens, de gauche comme de droite, auraient en général saboté les projets de paix suc­cessifs. Estimant que le temps joue en faveur d’Israël, pré­tendant que celui-​​ci n’a « pas de par­te­naire pour la paix » (dixit M. Ehoud Barak), les diri­geants de Jéru­salem attendent tou­jours que la partie adverse se résigne à accepter l’expansion ter­ri­to­riale de l’Etat juif, le mor­cel­lement et la démi­li­ta­ri­sation d’un hypo­thé­tique Etat pales­tinien, condamné à devenir une mosaïque de ban­toustans satel­lisés. L’œuvre de Shlaïm, dont l’édition anglaise en l’an 2000 fut un succès de librairie (plus de cin­quante mille exem­plaires vendus), a été tra­duite en plu­sieurs langues avant de paraître en hébreu cinq ans plus tard : la quasi-​​totalité des éditeurs israé­liens l’avait consi­dérée jusque-​​là comme « sans intérêt ».

Pourtant, Shlaïm admet « recon­naître la légi­timité du mou­vement sio­niste et celle de l’Etat d’Israël dans ses fron­tières de 1967 ». Il précise cependant : « En revanche, je rejette tota­lement le projet colonial sio­niste au-​​delà de cette fron­tière. » A quelques excep­tions près, les his­to­riens, socio­logues, roman­ciers, jour­na­listes, cinéastes appar­tenant à la nou­velle vague de l’intelligentsia sont, comme lui, des sio­nistes d’un genre nouveau, que l’on a sur­nommés les « post­sio­nistes ». Tous sont per­suadés de servir la cause de la paix en réta­blissant la vérité his­to­rique et en recon­naissant les torts infligés aux Palestiniens.

Pour appré­hender le sens et la portée de cette mutation com­mencée dans les années 1980, on lira avec profit l’enquête réa­lisée en Israël par Boussois auprès des « nou­veaux his­to­riens » comme de leurs adver­saires (4). Cer­tains en concluront que l’avènement d’un Etat d’Israël « nor­malisé », en paix avec ses voisins, dépendra en grande partie de l’impact qu’auront ces intel­lec­tuels contes­ta­taires sur la société, et surtout sur le monde poli­tique israéliens.

C’est ce qu’écrit, à sa manière, Yehouda Lancry, ancien ambas­sadeur d’Israël en France et aux Etats-​​Unis : « Les “nou­veaux his­to­riens”, même à travers le radi­ca­lisme d’Ilan Pappé, sont autant d’éclaireurs de cette région obs­curcie de la conscience col­lective israé­lienne, autant de pré­pa­ra­teurs à une adhésion plus ferme à la recon­nais­sance mutuelle et à la paix avec les Pales­ti­niens. Leur travail, loin de repré­senter une source de nui­sance pour Israël, est à l’honneur de leur pays — et bien plus : c’est un devoir, une obli­gation morale, une pro­di­gieuse prise en charge d’une entre­prise libé­ra­trice en mesure d’inscrire dans le vécu israélien les lignes de brisure, les inter­stices salu­taires, néces­saires à l’insertion du dis­cours de l’Autre (5). »

 [1]

[1] (1) The Birth of Israel : Myths and Rea­lities, Pan­theon Books, New York, 1987. Mal­heu­reu­sement, cette œuvre pion­nière n’a pas été tra­duite en français.

(2) Comment Israël expulsa les Pales­ti­niens constitue une édition actua­lisée et aug­mentée de l’ouvrage Le Péché ori­ginel d’Israël, publié par le même auteur en col­la­bo­ration avec Joseph Algazy (L’Atelier, 1998).

(3) Dans une interview au quo­tidien Haaretz, Tel-​​​​Aviv, le 8 janvier 2004.

(4) Dans Comment Israël…, op. cit. Boussois est par ailleurs l’auteur d’Israël confronté à son passé, L’Harmattan, Paris, 2008.

(5) Préface à Comment Israël…, op. cit.