Israël et Palestine : le colonialisme de peuplement et la liberté académique

Ilan Pappe, l’AURDIP, lundi 6 mars 2017

Au cours des dix dernières années, un ancien paradigme universitaire qui était utilisé pour l’analyse historique des mouvements colonialistes européens, dans les différentes parties du monde et à différentes périodes, a refait surface aux États-Unis et en Australie, avec le désir nouveau de comprendre l’histoire moderne de ces pays. Des historiens de premier plan du monde entier ont restructuré le paradigme du colonialisme de peuplement pour y intégrer les lieux où les immigrants européens ont colonisé des terres non européennes, d’abord avec l’aide des Empires coloniaux, puis en luttant contre l’Empire et la population locale indigène.

Tous les pays d’Amérique du Nord, centrale et du Sud, sont des pays colonisés. Tout comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Algérie, le Zimbabwe et l’Afrique du Sud. Par cela, nous voulons dire que, soit ils ont une histoire coloniale de peuplement, soit ils sont toujours engagés dans une lutte contre la population originaire du pays.

Dans de nombreux cas, le mouvement colonial a procédé à un génocide de la population indigène (dans les cas des Amériques et de l’Australie) et en d’autres endroits comme l’Algérie, il a été impliqué dans une longue et sanglante guerre de libération, et en Afrique du Sud et au Zimbabwe, le mouvement colonial a imposé un système d’apartheid associé à des opérations de nettoyages ethniques.

Les histoires de tous ces pays, y compris leurs chapitres déplaisants, sont analysées librement par les institutions académiques du monde et ceci a considérablement aidé au processus de réconciliation et d’harmonie sociale. Représenter un pays comme ayant un passé ou un présent colonial n’est pas saper sa légitimité, et il ne s’agit pas d’une croisade idéologique. Ceci est maintenant un truisme accepté dans le monde académique.

Au sein de ce nouveau passionnant développement érudit, quelques chercheurs, notamment d’Israël, ont souhaité examiné si ce paradigme académique s’appliquait à Israël et à la Palestine. Le Journal des Études coloniales a consacré deux volumes spéciaux sur le sujet, et la prestigieuse revue d’études postcoloniales, Interventions, va publier un numéro spécial sur la question. Des dizaines d’étudiants de troisième cycle à travers le monde, notamment en Allemagne, travaillent sur l’application de ce paradigme pour le cas d’Israël et de la Palestine : cela soulève des questions non seulement sur Israël dans le passé, mais aussi sur la lutte et la stratégie palestiniennes dans le présent et le futur. Plus important encore que tout, cela éclaire d’un jour nouveau la possibilité d’une paix et d’une réconciliation, après des décennies d’échecs du processus de paix (que le milieu universitaire ici approuve).

L’application du paradigme a soulevé une inquiétude qui a été apaisée avec succès. À l’université de Berkley, aux États-Unis, après les inquiétudes exprimées au sujet d’un cours traitant du colonialisme de peuplement en Israël/Palestine, l’université a examiné de plus près ces appréhensions et elle a jugé que le sujet était pertinent et purement académique. Des préoccupations similaires se sont exprimées quand l’université d’Exeter, au Royaume-Uni, a organisé une conférence sur le colonialisme de peuplement en Palestine. Un dialogue extrêmement fructueux avec la communauté anglo-juive a montré que cela peut non seulement être compris comme un objet légitime pour une conférence, mais aussi comme une contribution importante pour faire avancer la recherche sur Israël et la Palestine.

Imposer le silence à quiconque veut enseigner sur le colonialisme de peuplement ou le nettoyage ethnique en Israël et en Palestine, ou à quiconque veut pousser les recherches à ce sujet, est une violation grave de la liberté académique et de la liberté d’expression. Cela délégitime la grande majorité des chercheurs qui, aujourd’hui, travaillent sur Israël et la Palestine à travers le monde, dont beaucoup utilisent ces paradigmes pour comprendre les réalités passées et présentes. Renvoyer quelqu’un ou cesser d’employer quelqu’un au motif d’une telle curiosité intellectuelle en Allemagne est une insulte au passé, et aux efforts fructueux accomplis pour y construire une société libre et démocratique.

Malheureusement, c’est bien ce qu’il se passe actuellement, en Allemagne. Je voudrais ici citer en particulier les cas d’Eleonora Roldan Mendívil et de Farid Esack.

Eleonora Roldán Mendivíl est une jeune universitaire qui enseigne un cours intitulé « Le racisme dans le capitalisme » à l’Institut Otto-Suhr de l’Université libre de Berlin. Après que d’obscurs blogueurs sionistes de droite ont prétendu que son évaluation sur Israël, comme projet colonial et État d’apartheid, constitue une déclaration antisémite, allégation reprise par le journal populiste de droite Jerusalem Post et par un groupe d’étudiants pro-Israël à l’Université libre, son nouvel emploi à l’Institut Otto-Suhr prévu pour le prochain semestre a été annulé. Il est important d’indiquer que son évaluation sur Israël a été exprimée dans un contexte militant, pas dans sa classe. Son travail est en cours d’être évalué au regard des allégations susmentionnées, et avec tout le respect dû à notre collègue le Prof. Dr. Benz qui le dirige, j’espère que cela se fait dans l’esprit scientifique exposé ci-dessus. Pour autant que les questions de mon expertise soient pertinentes, je suis heureux de contribuer à cette évaluation.

Le professeur Farid Esack est un théologien musulman de la libération, ancien dirigeant dans le combat anti-apartheid et responsable BDS pour l’Afrique du Sud. Jusqu’à récemment, il occupait le poste de professeur invité à l’Académie des religions du monde à l’Université de Hambourg. Lui aussi a été traité d’antisémite, terroriste, dénonciateur de l’holocauste. La presse allemande a été heureuse de parler de Mr Esack – et de répéter l’accusation sans fondement portée contre lui – mais, à quelques exceptions près, elle a été incapable de communiquer directement avec lui. Le plus grand parti d’opposition de Hambourg, le CDU, doit soumettre un projet de résolution au parlement d’État (‘Bürgerschaft’) de l’État fédéral de Hambourg, résolution qui, si celui-ci l’adoptait, déclarerait le BDS antisémite.

L’Académie des religions du monde a maintenant quelque peu reculé avec sa proposition à Esack d’un poste de conférencier invité ; cela malgré le fait, selon leur propre déclaration, qu’il jouit d’une réputation académique brillante, et qu’il n’a rien fait qui pourrait l’altérer de quelque manière que ce soit. Ce que ses agresseurs trouvent insupportable, c’est le fait que le professeur Esack compare souvent la conduite de l’État d’Israël à celle de l’ancien État d’apartheid d’Afrique du Sud et à la définition de l’apartheid inscrite dans le droit international. Et qu’il en tire la conséquence de s’engager dans le mouvement de boycott lancé par la société civile palestinienne, à savoir le BDS. Le BDS bénéficie d’un très large soutien parmi la population et les politiciens sud-africains.

Une fois encore, il semble que les principes scientifiques fondamentaux sont abandonnés dès que la diffamation d’antisémite est lancée : apparemment il est nécessaire de souligner auprès de l’opinion et des médias allemands que ceci n’est pas une question religieuse avec des doctrines sacro-saintes, mais bien davantage la question de savoir si Israël est un État d’apartheid et/ou – comme je l’ai moi-même déclaré dans de récentes publications -, un État colonial de peuplement commettant de multiples crimes au regard du droit international, et en premier lieu, le crime de nettoyage ethnique, question qui peut très bien être mise en débat et déterminée dans un cadre scientifique et dans un débat public. Les Palestiniens sont condamnés à l’invisibilité par cette sorte de discours haineux : derrière l’écran de fumée de la diffamation d’antisémitisme, la réalité présente sur le terrain, et leurs 70 années de souffrance, sont enterrées avec succès – c’est-à-dire, si nous laissons les agitateurs imposer leur volonté.

Par conséquent, j’appelle l’opinion et les médias allemands à traiter avec honnêteté celles et ceux qui contestent le système de croyances sionistes, pas seulement mais surtout au sein du milieu universitaire. Ceci comprend l’espace pour exprimer leurs points de vue et engager publiquement un débat sans crainte d’être diffamés et rabaissés. Le débat n’est pas un obstacle au progrès scientifique, mais plutôt l’un de ses éléments principaux.

Je voudrais exprimer ma sincère solidarité avec les collègues concernés - Eleonora Roldán Mendivíl et le professeur Farid Esack – et avec toutes celles et ceux qui sont agressés de manière similaire. J’ai l’intention de suivre attentivement l’évolution à venir de ces évènements en Allemagne et j’espère sincèrement que l’enquête scientifique et la raison prévaudront.

Le professeur Ilan Pappé est directeur du Centre européen d’études sur la Palestine de l’Université d’Exeter et l’auteur de 15 livres, dont Le nettoyage ethnique de la Palestine (2007), Histoire de la Palestine moderne : un pays, deux peuples (2006), La Guerre sur Gaza (avec Noam Chomsky) (2010) et son dernier livre en 2014 L’Idée d’Israël.

Traduction JPP pour l’AURDIP