Israël, boycott, sanctions et désinvestissement

Alain Gresh, lundi 7 septembre 2009

il semble que de plus en plus de voix dans les sociétés civiles se pro­noncent en faveur de sanc­tions et du boycott contre Israël, un peu sur le modèle de l’Afrique du Sud.

Reprenant une dépêche de l’Agence France-​​Presse du 4 sep­tembre, Romandie News titre : « Barak pro­teste contre le retrait d’un fonds nor­végien d’un groupe israélien »

« Le ministre israélien de la Défense Ehud Barak a pro­testé ven­dredi contre la décision du fonds de pension public nor­végien, l’un des plus gros fonds sou­ve­rains au monde, de se retirer d’un groupe élec­tro­nique israélien. “Le ministre de la Défense s’est entretenu avec le ministre nor­végien des Affaires étran­gères (Jonas Gahr Stoere) pour lui exprimer son mécon­ten­tement à la suite de la décision du fonds nor­végien concernant Elbit”, a indiqué un com­mu­niqué du ministère de la Défense. Selon le com­mu­niqué, le ministre nor­végien a expliqué qu’il s’agissait “d’un fonds privé et que le gou­ver­nement nor­végien n’a aucun pouvoir sur lui”.

Ce fonds est géré par la banque cen­trale nor­vé­gienne. Les déci­sions d’exclure ou de réin­tégrer une société dans la liste des sociétés des­ti­na­taires de ses inves­tis­se­ments sont prises par le ministère des finances sur la base de recom­man­da­tions faites par un Conseil (consul­tatif) d’éthique". La société Elbit est accusée d’avoir fourni un système de sur­veillance pour la bar­rière de sépa­ration israé­lienne, déclarée illégale par la Cour inter­na­tionale de justice en 2004.

(…)

Premier inves­tisseur sur les Bourses euro­péennes, le fonds pétrolier nor­végien —comme il est plus com­mu­nément connu parce qu’il est ali­menté par les recettes pétro­lières de l’Etat nor­végien— pesait 2.385 mil­liards de cou­ronnes (277 mil­liards d’euros) en actions et obli­ga­tions inter­na­tio­nales fin juin. »

Une dépêche de l’agence Reuters reprise sur lepost​.fr le 4 sep­tembre sous le titre « La Norvège adhère à la cam­pagne d’embargo contre Israël pour vio­lation du droit huma­ni­taire. » précise :

« “Nous ne sou­haitons pas financer des entre­prises qui contri­buent de manière aussi directe à des vio­la­tions du droit huma­ni­taire inter­na­tional”, a déclaré la ministre nor­vé­gienne des Finances, Kristin Hal­vorsen. Elle a déclaré que la liberté de mou­vement des Pales­ti­niens avait été “res­treinte de manière inac­cep­table” par la bar­rière de sépa­ration, dont Israël défend la construction pour se pro­téger du risque d’attentats sui­cides. La Cour inter­na­tionale de justice a statué que ce mur enfrei­gnait la qua­trième convention de Genève et “les auto­rités nor­vé­giennes ont agi en accord avec cela”, a ajouté Halvorsen. »

Cette condam­nation du mur est d’autant plus impor­tante que le jugement de la cour s’est heurté au sein des auto­rités fran­çaises à de nom­breuses réti­cences (« La France contre la Cour inter­na­tionale de justice »).

Cette position, déjà évidente sous la pré­si­dence de Jacques Chirac s’est main­tenue comme on a pu le voir avec la visite à Bethléem de Valérie Hof­fenberg, « repré­sen­tante spé­ciale de la France pour la dimension, cultu­relle, com­mer­ciale, éducative et envi­ron­ne­mentale du pro­cessus de paix au Proche-​​Orient » par ailleurs direc­trice pour la France de l’American Jewish Com­mittee (AJC), une des orga­ni­sa­tions juives amé­ri­caines connues pour leur soutien incon­di­tionnel à Israël. (Lire Gilles Paris, « Un parc indus­triel franco-​​palestinien lancé à Bethléem », lemonde​.fr, 3 sep­tembre). Selon le jour­na­liste du Monde « Mme Hof­fenberg juge ainsi qu’elle (la bar­rière dite de sécurité, c’est à dire le mur) est « bien­venue si elle a permis de ramener la confiance entre Israé­liens et Pales­ti­niens ». Qu’importe pour la repré­sen­tante de la France, les déci­sions de la Cour inter­na­tionale de justice…

Peut-​​on faire appliquer le droit inter­na­tional en Palestine, malgré la pas­sivité de nombre de gou­ver­ne­ments occi­dentaux ? Il semble que oui si l’on en croit ces quelques exemples.

Ainsi, un fonds d’investissement amé­ricain s’est retiré du fonds Leviev qui tra­vaille dans les colonies (lire « Bla­ckRock divests from Leviev, an ‘NYT’ adver­tiser (and guess who doesn’t report it, » sur le blog de Philip Weiss, Mon­do­weiss, 31 août 2009). Une cam­pagne se déve­loppe contre le projet Agrexco à Sète (Chris­tophe Payet, « Agrexco à Sète : une caution à la colo­ni­sation israé­lienne ? », Rue89, 22 août) et l’implication d’Alstom et Connex (Veolia), deux com­pa­gnies fran­çaises dans la construction du tramway de Jéru­salem est tou­jours devant les tri­bunaux (« Alstom et le tramway de Jérusalem ».)

Le Monde diplo­ma­tique de sep­tembre consacre deux articles à ce thème. « Israël est-​​il menacé par une cam­pagne de dés­in­ves­tis­sement ? » par Willy Jackson ; et « De Gaza à Madrid, l’assassinat ciblé de Salah She­hadeh » par Sharon Weill (ces articles ne sont pas dis­po­nibles en ligne, mais le numéro est en vente dans tous les bons kiosques :-) ).

Le débat sur ces ques­tions n’est pas nouveau, mais il semble que, de plus en plus de voix dans les sociétés civiles se pro­noncent en faveur de sanc­tions et du boycott contre Israël, un peu sur le modèle de l’Afrique du Sud.

Le récent débat autour du texte du militant paci­fiste israélien Uri Avnery montre tou­tefois qu’il n’est pas tota­lement tranché. Son texte, « Tutu’s prayer » le prouve – tra­duction fran­çaise : « La prière de Tutu-​​ Une réponse à Neve Gordon » :

« La question du boycott est revenue à l’ordre du jour cette semaine suite à la parution d’un article du Dr. Neve Gordon dans le Los Angeles Times (version fran­çaise ici), appelant à un boycott inter­na­tional d’Israël. Il a donné l’exemple de l’Afrique du Sud pour montrer comment un boycott d’envergure mon­diale pourrait obliger Israël, qu’il compare au régime de l’apartheid, à mettre fin à l’occupation.

Je connais et res­pecte Neve Gordon depuis de nom­breuses années. Avant de devenir maître de confé­rences à l’Université Ben Gourion à Beer­sheba, il a organisé plu­sieurs mani­fes­ta­tions contre le mur de sépa­ration dans la région de Jéru­salem, aux­quelles j’ai également pris part.

(…)

En Afrique du Sud, un accord total existait entre les deux côtés au sujet de l’unité du pays. La lutte concernait le régime. Les blancs et les noirs se consi­dé­raient tout autant sud-​​africains et étaient déter­minés à garder le pays intact. Les blancs ne sou­hai­taient pas la par­tition, et d’ailleurs ils ne pou­vaient pas la vouloir puisque leur économie était basée sur le travail des noirs.

Dans ce pays, les Juifs israé­liens et les Arabes pales­ti­niens n’ont rien en commun : pas de sen­timent national commun, pas de religion commune, pas de culture commune et pas de langue commune. La grande majorité des Israé­liens veulent un État juif (ou hébreu). La grande majorité des Pales­ti­niens veulent un État pales­tinien (ou isla­mique). Israël ne dépend pas des tra­vailleurs pales­ti­niens ; au contraire, il pousse les Pales­ti­niens à quitter leurs lieux de travail. A cause de tout cela, il existe aujourd’hui une una­nimité inter­na­tionale sur le fait que la solution se trouve dans la création d’un État pales­tinien à côté d’Israël.

En résumé, les deux conflits sont fon­da­men­ta­lement dif­fé­rents. Ainsi, la méthode de lutte doit aussi être néces­sai­rement différente. »

Kim Petersen lui répond dans un texte traduit en français sous le titre « Les boy­cotts, un moyen légitime de résistance-​​Une réponse à Uri Avnery ».

Naomi Klein, l’auteure de La Stra­tégie du choc (Actes Sud), sou­tient aussi la cam­pagne BDS (boycott, sanc­tions, dés­in­ves­tis­sement), et explique qu’il ne s’agit pas de boy­cotter les Israé­liens (elle est allée là-​​bas pour pré­senter son livre aux Pales­ti­niens et aux Israé­liens), mais de ne pas agir comme si la situation là-​​bas était « normale ». (Lire « Naomi Klein Shows You Can Boycott Israel Without Cutting Off Dia­logue Over Palestine », Cecilie Surasky, Alternet, 1er septembre).

Signalons aussi l’intervention d’Omar Bar­gouthi, coor­don­nateur de la cam­pagne BDS, le 30 août, à l’université d’été du Nouveau parti anti­ca­pi­ta­liste. Je joins la tra­duction du texte en français.

Enfin, un petit rappel his­to­rique. Au prin­temps 1965, Jean-​​Paul Sartre annula des confé­rences qu’il devait pro­noncer à l’université de Cornell pour pro­tester contre les bom­bar­de­ments amé­ri­cains contre le Vietnam du Nord et contre l’absence de réaction de l’opinion amé­ri­caine à cette agression.