Israël a-t-il proposé des armes nucléaires au régime de l’apartheid ?

Le quotidien britannique « The Guardian » a créé la controverse, le 24 mai, en publiant un article révélant qu’Israël avait négocié en 1975 un échange d’armes nucléaires avec l’Afrique du Sud. Une information aussitôt catégoriquement démentie par l’État hébreu.

Jeune Afrique, jeudi 27 mai 2010

L’universitaire américain Sasha Polakow-Suransky accuse Israël d’avoir proposé des armes nucléaires au gouvernement sud-africain de l’apartheid en 1975, dans un livre paru mardi aux États-Unis. Les documents publiés pourraient officialiser la détention d’armes atomiques par l’État hébreu et risquent d’affaiblir sa prétention à conserver son monopole nucléaire dans la région. Le président israélien Shimon Peres, alors ministre de la Défense et meneur des négociations pour la partie israélienne d’après l’ouvrage, dément ces accusations et affirme n’avoir "jamais négocié un échange d’armes nucléaires avec l’Afrique du Sud".

C’est une bombe que le quotidien britannique The Guardian a lâché lundi 24 mai. Alors que les discussions internationales sur le dossier nucléaire iranien ont rarement été aussi intenses, le journal accuse Israël d’avoir tenté de vendre des missiles nucléaires au régime sud-africain de l’apartheid en 1975.

Ces « révélations » sont issues du livre « The Unspoken alliance : Israel Secret Relationship with Apartheid South Africa » (L’alliance non-dite : la relation secrète entre Israël et l’Afrique du Sud de l’apartheid) de l’universitaire américain Sasha Polakow-Suransky.

Quand les Sud-Africains cherchaient à se doter de l’arme atomique

D’après lui, plusieurs rencontres ont eu lieu en 1975 entre le ministre sud-africain de la Défense, Pieter William Botha et son homologue israélien d’alors, Shimon Peres, aujourd’hui Président de l’État hébreu. Les deux hommes auraient discuté de la possibilité pour Israël de vendre des missiles Jericho dotés de charges nucléaires au régime sud-africain.

Polakow-Suransky s’appuie sur plusieurs mémorandums "top secret" déclassifiés qu’il dit avoir obtenus des autorités sud-africaines. Le chercheur affirme que Pieter William Botha et Shimon Peres se sont rencontrés secrètement le 31 mars 1975. Les Israéliens auraient alors proposé au gouvernement sud-africain de lui vendre des missiles Jericho capables de transporter des ogives nucléaires.

Le même jour, le chef d’État-major de l’armée sud-africaine, le lieutenant général Armstrong, écrit un mémorandum détaillant les avantages pour son pays de détenir de tels missiles seulement s’ils étaient équipés d’arme atomique. Ce dernier document avait déjà été publié par la Nonproliferation Review en 2004, mais la rencontre Botha/Peres en marge de laquelle il aurait été écrit, n’était pas connue. Le lieutenant général Armstrong précise dans le document que « les missiles seront armés avec des têtes nucléaires fabriquées en Afrique du Sud ou obtenues ailleurs ».

Le « Chalet » abritait-il des ogives nucléaires ?

D’après l’auteur, une nouvelle rencontre a lieu entre Pieter William Botha et Shimon Peres le 4 juin 1975 à Zurich (Suisse). Les minutes de la rencontre, dévoilées par Polakow-Suransky, rapportent des discussions autour d’un projet nommé « Chalet ».

D’après l’auteur, il s’agirait des fameux missiles Jericho en discussion. Selon le document, Botha exprime son intérêt pour un « nombre limité d’unités de Chalet » disposant de la « charge adéquate ». Peres aurait répondu que « la charge adéquate était disponible en trois tailles ».

Polakow-Suransky affirme que les « trois tailles » en question font référence aux trois types de charge avec lesquelles ces missiles pouvaient être livrés : conventionnelle, chimique ou nucléaire.

D’après lui, l’accord sur la livraison du matériel n’aurait pas pu aboutir en raison du prix trop élevé réclamé par les Israéliens. L’Afrique du Sud finira par fabriquer elle-même des ogives nucléaires sur son sol, plusieurs années plus tard. Le programme a depuis été démantelé sous supervision de l’ONU.

Ferme démenti de Peres

Shimon Peres a démenti ces informations dans un communiqué lundi. « Il n’y a aucun fondement réel aux allégations publiées ce matin par le Guardian selon lesquelles Israël avait négocié en 1975 un échange d’armes nucléaires avec l’Afrique du Sud, écrit-il. Israël n’a jamais négocié un échange d’armes nucléaires avec l’Afrique du Sud. Il n’existe aucun document ou signature israélienne prouvant que de telles négociations ont eu lieu » ajoute-t-il.

Les accusations du Guardian et de Polakow-Suransky ne s’appuient selon lui que sur une « interprétation sélective de documents sud-africains et non pas sur la base de faits réels ».

Si l’authenticité et l’exactitude de l’interprétation de ces documents étaient établis, il s’agirait de la première preuve de l’existence d’un arsenal atomique israélien. Les experts s’accordent à penser qu’un tel arsenal existe, mais Israël refuse de le confirmer ou le démentir.

Ces accusations pourraient affaiblir la position d’Israël, qui fait pression pour que la communauté internationale empêche l’Iran de poursuivre son programme nucléaire. En montrant que l’État hébreu a favorisé la prolifération illégale de l’arme atomique, elles pourraient faire tomber l’un des arguments utilisés par les partisans d’un monopole nucléaire d’Israël au Moyen-Orient, selon lequel Israël est une puissance nucléaire « responsable ».

Les documents cités par Chris McGreal peuvent être consultés et téléchargés sur le site du Guardian [1]où l’on trouve aussi des notes et compte-rendus de réunions prouvant les faits.  [2]

[1voir la traduction en français sur Info Palestine mardi 25 mai 2010 :

Révélations : comment Israël a proposé de vendre des armes nucléaires à l’Afrique du Sud

Exclusivité : Les papiers secrets de la période de l’Apartheid contiennent les premières preuves officielles de l’existence des armes nucléaires israéliennes

L’accord militaire secret signé par Shimon Peres, actuellement président d’Israël, et P W Botha de l’Afrique du Sud. Photographie : Guardian

Les documents secrets sud-africains indiquent qu’Israël a proposé de vendre des ogives nucléaires au régime de l’apartheid, prouvant officiellement pour la première fois qu’Israël détient des armes nucléaires.

Le compte rendu « ultra secret » des réunions entre de hauts fonctionnaires des deux pays en 1975 montrent que le ministre de la défense sud-africain, PW Botha, avait demandé des ogives et que Shimon Peres, à l’époque ministre israélien de la défense et à présent son président, lui en avait proposé « en trois tailles ».

Les deux hommes avaient également signé un accord de grande portée régissant les liens militaires entre les deux pays, qui comprenait une clause déclarant que « l’existence même de cet accord » devait rester secrète.

Les documents, découverts par un universitaire étasunien, Sasha Polakow-Suransky, lors de ses recherches pour la préparation d’un livre sur les relations étroites entre les deux pays, fournissent la preuve qu’Israël possède des armes nucléaires en dépit de sa politique « ambiguë » en ce que ni il ne confirme, ni il ne nie leur existence.

Les autorités israéliennes ont essayé d’empêcher le gouvernement sud-africain postapartheid de déclassifier les documents demandés par Polakow-Suransky dont les révélations seront embarrassantes, d’autant plus qu’elles coïncident avec les entretiens sur la non-prolifération nucléaire qui se tiennent cette semaine à New York et qui se concentrent sur le Moyen-Orient.

Ces révélations ébranleront également les tentatives faites par Israël pour prétendre que s’il possède des armes nucléaires, il est néanmoins une puissance « responsable » qui n’en ferait pas mauvais usage, contrairement à des pays comme l’Iran qui ne sont pas dignes de confiance.

La porte-parole de Péres a déclaré aujourd’hui que l’annonce était sans fondement et qu’il n’y avait jamais eu « de négociation » entre les deux pays. Elle n’a pas fait de commentaire sur l’authenticité des documents.

Les documents sud-africains montrent que le régime de l’Apartheid voulait des missiles comme moyen de dissuasion et pour d’éventuelles frappes contre des pays voisins. Les documents signalent que les deux parties se sont rencontrées le 31 mars 1975 écrit Polakow-Suransky dans son livre The Unspoken Alliance, publié aux USA cette semaine : l’alliance secrète d’Israël avec l’Afrique du Sud de l’apartheid.

Lors des entretiens, des officiels israéliens ont « officiellement proposé de vendre à l’Afrique du Sud une certaine quantité de missiles Jericho à capacité nucléaire, provenant de son arsenal ».

Parmi ceux qui assistaient à la réunion figurait le chef d’état-major sud-africain, RF Armstrong, Général de corps d’armée. Celui-ci a immédiatement rédigé une note dans laquelle il présentait les avantages que l’Afrique du Sud obtiendrait des missiles Jericho, mais seulement s’ils étaient équipés d’armes nucléaires.

Le mémo, marqué « ultra secret » et daté du jour même de la réunion avec les Israéliens, a été précédemment divulgué, mais son contexte n’avait pas été entièrement compris parce qu’on ne savait pas qu’il était directement lié à l’offre israélienne faite le même jour et qu’il servait de base à une demande directe adressée à Israël.

Dans le mémo, Armstrong écrit : « Eu égard aux avantages d’un système d’armement tel que celui qui est offert, on peut faire certaines suppositions : a) les missiles seront armés d’ogives nucléaires fabriquées en RSA (république sud-africaine) ou acquises ailleurs. »

Le site nucléaire israélien de Dimona est la pièce maîtresse de la production par Israël de bombes nucléaires.

Mais il fallait encore des années à l’Afrique du Sud avant de pouvoir construire des armes atomiques. Un peu plus de deux mois plus tard, le 4 juin, Péres et Botha se sont rencontrés à Zurich. À ce moment-là, le projet Jericho avait pris le nom de code de Chalet.

Le compte rendu ultra secret de la réunion stipule : « le Ministre Botha a exprimé son intérêt pour un nombre limité d’unités de Chalet à condition que la charge utile correcte soit disponible. » Le document poursuit : « Le Ministre Péres a dit que la charge utile correcte était disponible en trois tailles. Le ministre Botha a exprimé sa satisfaction et a dit qu’il demanderait conseil. » Les « trois tailles » sont censées se rapporter aux armes conventionnelles, chimiques et nucléaires.

L’utilisation de l’euphémisme, « charge utile correcte », reflète la sensibilité israélienne au sujet de la question nucléaire et ce mot n’aurait pas été employé s’il avait été question d’armements conventionnels. La seule interprétation possible était qu’il s’agissait d’ogives nucléaires étant donné que le mémorandum d’Armstrong dit clairement que l’Afrique du Sud ne s’intéresse aux missiles Jericho qu’en tant que vecteurs d’armes nucléaires.

En outre, la seule charge utile que les Sud-Africains auraient dû se procurer auprès d’Israël était nucléaire. Les Sud-Africains étaient capables de monter d’autres ogives.

Si Botha n’a pas conclu le marché, c’est en partie à cause du coût. En outre, tout marché aurait dû recevoir l’approbation finale du premier ministre israélien et il n’est pas certain que celui-ci l’aurait accordée.

L’Afrique du Sud a finalement construit ses propres bombes nucléaires, encore que probablement avec l’aide israélienne. Mais la collaboration en matière de technologie militaire n’a fait que croître au cours des années suivantes. L’Afrique du Sud a également fourni une grande quantité de l’oxyde d’uranium dont Israël avait besoin pour développer ses armes.

Les documents confirment les récits d’un ancien commandant naval sud-africain, Dieter Gerhardt - emprisonné en 1983 comme espion pour l’Union Soviétique. À sa libération, lors de l’effondrement de l’Apartheid, Gerhardt a indiqué qu’il y avait un accord entre Israël et l’Afrique du Sud appelé Chalet qui comportait l’offre par l’Etat juif d’armer huit missiles Jericho dotés « d’ogives spéciales ». Gerhardt a dit que c’étaient des bombes atomiques. Mais jusqu’ici, cette offre n’avait jamais été documentée.

Quelques semaines avant que Péres ne propose des ogives nucléaires à Botha, les deux ministres de la défense avaient signé un accord secret régissant l’alliance militaire connue sous le nom de Secment. Il était si secret qu’il incluait un démenti de sa propre existence : « le présent accord stipule expressément que l’existence même de cet accord... sera secrète et ne sera pas révélée par l’une ou l’autre partie ».

L’accord stipulait également qu’aucune des deux parties ne pourrait y renoncer unilatéralement.

L’existence du programme d’armes nucléaires israéliennes a été divulguée par Mordechai Vanunu au Sunday Times en 1986. Vanunu a fourni des photos prises à l’intérieur du site nucléaire de Dimona et il a décrit en détail les processus de production d’une partie du matériau nucléaire, sans fournir toutefois de documentation écrite.

Les documents saisis par les étudiants iraniens à l’ambassade des USA à Téhéran après la révolution de 1979, révélaient que le Shah s’intéressait au développement d’armes nucléaires par Israël.

Mais les documents sud-africains confirment qu’Israël était en mesure d’équiper des missiles Jericho avec des ogives nucléaires.

Israël a fait pression sur le gouvernement sud-africain actuel pour que celui-ci ne déclassifie pas les documents obtenus par Polakow-Suransky. « Le ministère de défense israélien a essayé de bloquer mon accès à l’accord Secment en alléguant qu’il s’agissait de matériel sensible, particulièrement la signature et la date, dit-il. « Les Sud-Africains n’avaient pas l’air de s’inquiéter ; ils ont noirci quelques lignes et me l’ont remis. Le gouvernement de l’ANC n’est pas aussi soucieux de protéger le linge sale des anciens alliés du régime de l’Apartheid. »

Traduction : Anne-Marie Goossens

http://www.info-palestine.net/artic...

[2voir aussi L’Orient le Jour :

Controverse autour d’un échange d’armes nucléaires israéliennes avec l’Afrique du Sud

Le président israélien Shimon Peres a catégoriquement démenti hier avoir proposé à l’Afrique du Sud, alors sous le régime de l’apartheid, un échange d’armes nucléaires lorsqu’il était ministre de la Défense en 1975. « Il n’y a aucun fondement réel aux allégations publiées ce matin par le Guardian selon lesquelles Israël avait négocié en 1975 un échange d’armes nucléaires avec l’Afrique du Sud », a dit M. Peres. « Israël n’a jamais négocié un échange d’armes nucléaires avec l’Afrique du Sud. Il n’existe aucun document ou signature israéliens prouvant que de telles négociations ont eu lieu », a-t-il ajouté. L’article a été écrit sur la base d’une « interprétation sélective de documents sud-africains et non pas sur la base de faits réels », a expliqué M. Peres. Ce démenti répond au quotidien britannique The Guardian qui cite, dans son édition d’hier, le compte rendu d’une série de rencontres secrètes durant lesquelles Shimon Peres, alors ministre de la Défense, aurait offert à son homologue sud-africain P.W. Botha « d’échanger des armes nucléaires de trois tailles différentes ». Le quotidien britannique s’appuie sur des documents révélés par un chercheur américain, Sasha Polakow-Suransky, dans le cadre d’une enquête sur les liens entre Israël et l’Afrique du Sud de l’apartheid. Si ce document, obtenu auprès des autorités sud-africaines postapartheid, est avéré, il s’agira de la première confirmation officielle qu’Israël possède l’arme atomique.

Israël n’a jamais confirmé, ni infirmé, disposer d’un arsenal nucléaire, mais des experts étrangers affirment que l’État hébreu dispose de 100 à 300 ogives nucléaires. Les dirigeants israéliens pratiquent la doctrine dite de « l’ambiguïté délibérée », qui consiste à affirmer que leur pays ne sera pas le « premier à introduire l’armement nucléaire au Moyen-Orient ».

Les spéculations relatives à une coopération entre Israël et l’Afrique du Sud ne sont pas nouvelles. En 1979, un satellite américain avait enregistré un mystérieux flash lumineux au-dessus de l’océan Indien. La chaîne de télévision américaine CBS avait affirmé qu’il s’agissait d’un essai nucléaire mené conjointement par les deux pays. Dans un document écrit en 1980 mais diffusé seulement en 2004, la CIA, l’agence centrale du renseignement américain, souligne que les services américains n’ont pas pu déterminer « avec certitude la nature et l’origine de cet événement ». http://www.lorientlejour.com/catego...