« Israël a réussi à nous diviser pour mieux régner »

entretien avec Naela Khalil, lundi 23 juin 2008

Lau­réate du prix Samir Kassir pour la liberté de presse, Naela Khalil fait le point sur le conflit qui ensan­glante les ter­ri­toires pales­ti­niens. Entretien réalisé par Talal El Atrache pour l’Humanité

Elle vient d’obtenir le prix Samir Kassir pour la liberté de presse de la Com­mission euro­péenne pour son article « Les Pales­ti­niens paient le prix de la haine. Arres­ta­tions poli­tiques : un règlement de comptes entre Fatah et Hamas », publié le 14 mars 2008 sur le site Internet AMIN (Arab Media Internet Network). La jour­na­liste pales­ti­nienne Naela Khalil fait le point sur un conflit fra­tricide qui ensan­glante les ter­ri­toires pales­ti­niens au profit de l’occupation israé­lienne en répondant aux ques­tions de l’Humanité.

Comment les Pales­ti­niens per­çoivent le conflit qui oppose le Hamas au Fatah dans les ter­ri­toires occupés ?

Naela Khalil. Nous sommes habitués à ce que l’oppresseur et le geôlier soient israé­liens. Deux de mes frères sont incar­cérés pour leur par­ti­ci­pation à l’Intifada d’Al-Aqsa. Ahmad, vingt ans, a été arrêté par les Israé­liens le 20 février 2006 et condamné à qua­torze ans de prison. Mahmoud est incarcéré depuis le 26 juin 2006. Il a été condamné à quatre ans de prison après avoir été atteint d’une grenade à la jambe. Mais il est scan­daleux main­tenant que le geôlier soit pales­tinien et nous devons dénoncer ses exac­tions. J’ai vécu l’oppression lorsque mon frère est sorti un jour de la maison et a disparu, sans que nous puis­sions savoir dans quel camp d’incarcération il se trouvait. Que l’on soit issu du Fatah ou du Hamas, rien ne jus­tifie l’oppression de Pales­ti­niens par des Palestiniens.

Qui porte la responsabilité du conflit interpalestinien ?

Naela Khalil. Israël a réussi à diviser pour mieux régner, en affai­blissant l’Autorité pales­ti­nienne. S’ajoutent les pres­sions exercées contre le Hamas avant même son coup de force à Gaza, le blocus ali­men­taire imposé à ce peuple et la domi­nation israé­lienne dans les ter­ri­toires pales­ti­niens. Rien ne jus­tifie les exac­tions du Hamas, mais lorsqu’on condamne toute une popu­lation à la famine, il est normal que les gens finissent par s’entre-tuer.

Israël et les auto­rités pales­ti­niennes tentent de relancer les pour­parlers de paix. Quel serait l’impact d’une éven­tuelle reprise du dia­logue sur le plan interpalestinien ?

Naela Khalil. L’objectif ultime de l’occupant israélien est de briser toute vel­léité d’union nationale pales­ti­nienne. Toute entente entre le Fatah et le Hamas est perçue par Tel-​​Aviv comme une menace, car cela ren­for­cerait le front interne contre l’occupation. En sou­tenant une partie des Pales­ti­niens contre l’autre, qu’il condamne à la famine, l’occupant israélien entend éliminer la cause pales­ti­nienne. Sa guerre contre les Pales­ti­niens est devenue plus intel­li­gente qu’auparavant. Les Israé­liens ont réussi à infiltrer les Pales­ti­niens en pro­mettant au Fatah le soutien de la com­mu­nauté inter­na­tionale, notamment celui des États-​​Unis, s’il prenait ses dis­tances avec le Hamas et s’il refusait de négocier avec ce mouvement.

Vous résidez dans le camp de Balata, en Cis­jor­danie. Quelles sont les pro­cé­dures requises pour voyager des ter­ri­toires occupés au Liban ?

Naela Khalil. Je suis passée par la Jor­danie pour venir à Bey­routh. J’ai dû tra­verser une dizaine de bar­rages mili­taires israé­liens déployés à l’entrée de chaque ville et village pales­tinien en Cis­jor­danie. Il est inima­gi­nable de cir­culer librement en Cis­jor­danie. J’ai trente ans. Bien que la Palestine ait des débouchés mari­times, je n’ai vu la mer pour la pre­mière fois de ma vie qu’à l’âge de vingt-​​cinq ans, en… Grande-​​Bretagne.