Israël a joué avec le feu

Sabine Verhest, vendredi 30 octobre 2009

Charles Enderlin montre comment Israël a soutenu l’islamisme à Gaza. Ter­ri­torial et poli­tique, le conflit au Proche-​​Orient est aujourd’hui religieux [1].

Le conflit israélo-​​palestinien était "poli­tique et ter­ri­torial", il "est en train de devenir reli­gieux". Le jour­na­liste Charles Enderlin, cor­res­pondant de France 2 à Jéru­salem, lance un "SOS" à une com­mu­nauté inter­na­tionale qu’il juge dénuée de courage : il est urgent d’organiser une confé­rence de paix, comme elle l’avait fait pour l’ex-Yougoslavie, dit-​​il. Avant le point de non-​​retour. "Per­sonne n’arrivera à faire la syn­thèse entre la Torah et le Coran. Mais trouver des com­promis poli­tiques et ter­ri­to­riaux entre Israé­liens et Pales­ti­niens est encore pos­sible." D’autant "qu’on (en) connaît par­fai­tement tous les paramètres".

Tou­jours plus reli­gieux, attisé par les isla­mistes d’une part et le mou­vement mes­sia­nique de l’autre, le conflit se révèle "de moins en moins sol­vable". La faute à "Yasser Arafat qui n’a compris que trop tard que le Hamas, avec ses attentats anti-​​israéliens, tor­pillait le pro­cessus qui devait lui per­mettre d’arriver un jour à un Etat". Mais la faute aux Israé­liens aussi, qui ont encouragé le déve­lop­pement de l’islam fon­da­men­ta­liste à Gaza à une époque où les Amé­ri­cains finan­çaient les moud­ja­hidine afghans. S’appuyant sur des témoi­gnages et des docu­ments de pre­mière main, Charles Enderlin l’a très bien décrypté dans son dernier ouvrage, "Le grand aveu­glement" (Albin Michel).

Quelques per­sonnes seulement, comme Avner Cohen ou le général Segev, avaient compris la stra­tégie d’islamisation de Gaza entre­prise dès les années 70 par le cheikh Yassine, explique le jour­na­liste, de passage à Bruxelles mardi. "Lorsque Israël occupe la bande de Gaza, en 1967, ce ter­ri­toire n’est pas du tout islamisé, la gauche pales­ti­nienne tient le haut du pavé. Les ennemis sont, en cette période de grands attentats et détour­ne­ments d’avion, l’OLP, le Fatah et Yasser Arafat", rappelle-​​t-​​il. "C’est alors que se pré­sente le cheikh para­plé­gique" avec sa volonté de créer une asso­ciation, la Mou­jamma al-​​Islami (une branche des Frères musulmans) pour "faire du social et prier". Yassine et Israël ont des ennemis communs : l’OLP et l’Egyptien Gamal Abdel Nasser. Si bien que le bâtiment des Frères musulmans à Gaza sera inauguré en 1973 en pré­sence du gou­verneur militaire !

"Les ser­vices de sécurité et de ren­sei­gne­ments mili­taires israé­liens ont des pro­blèmes de per­sonnel, les moyens ne sont pas mis à leur dis­po­sition pour, par exemple, tra­duire les prêches dans les mos­quées ou faire des ana­lyses sérieuses sur la théo­logie des Frères musulmans." L’officier res­pon­sable de la religion dans l’administration mili­taire de Gaza, Avner Cohen, ori­gi­naire de Tunisie et ara­bisant, avertit ses auto­rités du danger. En vain. Yassine asseoit son emprise sur Gaza, malgré une condam­nation à 15 ans qu’il ne passera de toute façon pas der­rière les barreaux.

"Dans les années 80, la vio­lence intra­pa­les­ti­nienne fait rage à Gaza, les isla­mistes incen­dient les cinémas, détruisent les cafés où l’on vendait encore de l’alcool, empêchent des scènes de joie et des danses du ventre à des mariages. C’est une époque aussi où Gaza n’intéresse pas Israël", explique Charles Enderlin. Le gou­ver­nement ne juge pas néces­saire d’y investir dans le déve­lop­pement socio-​​économiquement et classe ver­ti­ca­lement le rapport "Gaza 2000" du général Segev, qui y prônait la création d’hôpitaux, de salles de classe, d’emplois, etc. pour en céder l’autonomie aux Pales­ti­niens comme prévu par les accords de Camp David. "Menahem Begin voulait annexer Gaza et son idée était : moins il y aura de déve­lop­pement à Gaza, plus ils par­tiront." Erreur. Non seulement la démo­graphie s’y révèle galo­pante, mais en plus les jeunes sans espoir se lancent dans la pre­mière Intifada. "La Mou­jamma al-​​Islami devient le Hamas, et c’est l’affrontement avec Israël qui dure encore jusqu’à maintenant."

Le mou­vement terroriste [2] se déve­loppe d’autant mieux dans les années 2000 qu’Ariel Sharon, qui avait "une véri­table obsession pour Yasser Arafat", s’évertue à riposter aux attentats du Hamas "presque exclu­si­vement" contre le raïs pales­tinien et l’OLP "qui s’en trouvent très affaiblis". Le Premier ministre de l’époque évacue Gaza, sachant per­ti­nemment que le ter­ri­toire tom­berait tôt ou tard aux mains du Hamas. "Comme l’avait dit le chef de cabinet d’Ariel Sharon, ce retrait était destiné à placer au congé­lateur pour des géné­ra­tions le pro­cessus de négo­ciation et à ren­forcer l’emprise d’Israël sur la Cis­jor­danie." Ariel Sharon "était per­suadé que, le conflit étant fon­da­men­ta­lement reli­gieux, il n’y avait pas de solution pos­sible", relate Charles Enderlin.

Le pro­cessus de paix, qui butte sur la colo­ni­sation, est aujourd’hui au point mort. "Les Amé­ri­cains vont-​​ils se retrousser les manches sérieu­sement ? C’est à espérer, parce qu’on est dans une véri­table impasse et que les impasses au Proche-​​Orient sont très mau­vaises pour la santé de toute la région." Voire du monde .

[1] Plus exac­tement, il a pris aussi un aspect religieux.

[2] c’est la jour­na­liste qui parle et fait un rac­courci clas­sique réducteur et inexact