Israël ; « Une défaite historique de la gauche »

Entretien avec Denis Charbit, vendredi 13 février 2009

Après les élec­tions légis­ka­tives en Israël, trois ques­tions à Denis Charbit, pro­fesseur de sciences poli­tiques à l´université ouverte de Tel-​​Aviv.

Quelles leçons tirez-​​vous de ces premiers résultats ?

Denis Charbit. C’est d´abord une défaite his­to­rique des partis qui se réclament de la gauche depuis tou­jours, à savoir le Parti tra­vailliste et le Meretz. Ils n’obtiendraient que 15 % des voix. C´est ensuite une vic­toire de ce qu’on appelle le camp national, à savoir les partis hos­tiles à la négo­ciation dans le cadre du conflit, qui tota­li­se­raient 65 sièges sur 120 à la Knesset. Cela montre la droi­ti­sation idéo­lo­gique de ces élections.

Que penser des résultats du parti d’Avigdor Lieberman ?

Denis Charbit. Les son­dages pré­di­saient 18 à 20 sièges pour la for­mation d’extrême droite. Du coup, les 15 sièges rem­portés appa­raissent presque comme une bonne nou­velle. Il semble que la mobi­li­sation anti­ra­ciste ait joué. Le raz-​​de-​​marée annoncé n’a pas eu lieu mais cela ne change rien au fait que c’est une ten­dance qui se ren­force dans la société.

Tzipi Livni et Benyamin Neta­nyahou tentent de constituer, chacun de leur côté, une coa­lition leur per­mettant de devenir premier ministre. Quels sont les scé­narios pos­sibles, selon vous ?

Denis Charbit. J’en vois trois. Le plus évident serait une coa­lition menée par Benyamin Neta­nyahou, qui réunirait la droite et l’extrême droite et qui serait poli­ti­quement homogène, mais aussi très dif­fi­ci­lement gérable poli­ti­quement, notamment au niveau inter­na­tional. Autre hypo­thèse : les résultats défi­nitifs donnent une égalité, voire une vic­toire à Neta­nyahou face à Livni, et il invite celle-​​ci à constituer une coa­lition avec lui. Enfin, une autre pos­si­bilité est un partage du pouvoir entre les deux, deux ans chacun. Je ne vois, par contre, aucune pos­si­bilité pour Livni de former une coa­lition et de tenir ainsi quatre ans [1].

[1] voir aussi sur le Quotidien d’oran :

L’extrême droite raciste en arbitre en Israël

Qu’il soit dirigé par Tzipi Livni, la chef du parti du Centre droit, Kadima, ou par Ben­jmain Neta­nyahu, qui est celui du Likoud plus à droite, le futur gou­ver­nement Israëlien sera sous influence déter­mi­nante de l’extrême droite qui, tous partis confondus, a fait une spec­ta­cu­laire percée élec­torale aux légis­la­tives et se place ainsi en arbitre décisif des orien­ta­tions des futures poli­tiques de l’Etat hebreu.

Compte tenu du système élec­toral d’Israël, dont les dis­po­si­tions empêchent tout parti d’atteindre seul une majorité par­le­men­taire le dis­pensant de passer par la consti­tution d’une alliance en vue de gou­verner, les résultats obtenus par les deux for­ma­tions Kadima et le Likoud leur font, par consé­quent, obli­gation à chacun de se trouver des alliés pour former cette majorité par­le­men­taire et pré­tendre ainsi diriger le nouveau gouvernement israëlien.

Ce qui ne sera pos­sible pour l’un et l’autre que si les partis d’extrême droite incon­tour­nables en nombre de sièges acceptant de s’intégrer à la coa­lition qu’ils leur pro­po­seront. Arrivé en tête en terme du nombre de sièges Kadima et Tzini Livni, son chef, ne seront pas for­cément en charge du pro­chain gou­ver­nement israëlien ceci pour la raison que la majorité Knesset étant net­tement déportée vers l’extrême droite, le likoud de Neta­nyanu a plus de chance d’attirer à lui les appoints qui lui per­met­traient de former le nouvel exécutif.

Il est même un autre scé­nario pouvant se pro­duire : celui qui verrait Avigdor Liberman, leader du plus important parti d’extrême droite, le « Israël beï­teinou », accéder au poste de Premier ministre à travers la construction d’une majorité par­le­men­taire et de gou­ver­nement qui sur­mon­terait la rivalité à laquelle se livrent le Kadima et le Likoud.

Toute com­bi­naison poli­tique qui verra le jour en Israël suite à ces élec­tions légis­la­tives sera indu­bi­ta­blement marquée par le poids qu’aura l’extrême droite dans la conduite de la poli­tique du pays. Une extrême droite au dis­cours et au pro­gramme racistes et fas­cites sans équi­voque. Ce qui ne semble pas déranger ou inter­peller les « consciences » en Europe et aux Etats-​​​​Unis. Elles qui, par ailleurs, ont été promptes à dénoncer et à ostra­ciser des gou­ver­ne­ments d’autres pays où des situa­tions sem­blables se sont produites.

Il faut rap­peler pour l’exemple la levée de bou­cliers de ces milieux contre l’Autriche quand la droite et l’extrême droite, celle-​​​​ci repré­sentée par le parti popu­liste de Heider, s’étaient alliées pour former leur coa­lition gou­ver­ne­mentale : Liberman et son parti « Israël bei­teinu » a fait cam­pagne sur le thème de l’épuration eth­nique visant à chasser d’Israël la minorité arabe qui en a la natio­nalité. Les juifs ultra ortho­doxes réunis dans l’autre parti d’extrême droite « le shass » ont fait la leur sur celui que « le seul bon Arabe est un Arabe mort ».

Et ces deux partis sont entendus puisqu’ils ont obtenu des scores élec­toraux qui leur donnent la capacité d’infléchir la poli­tique de l’Etat hébreu. Cela ne pose pas pro­blème à l’évidence aux démo­craties occi­den­tales qui fer­meront les yeux sur la dérive qui s’est pro­duite en Israël et conti­nueront à « mar­chan­diser » l’impeccabilité de la démo­cratie en ce pays.

Kharroubi Habib

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