Joharah Baker, samedi 25 octobre 2008
Les événements qui ont filtré d’Acre cette semaine sont un énième triste rappel que le racisme est toujours vivant et vivace, cette fois dans un pays que les Etats-Unis louent comme la seule démocratie du Moyen-Orient.
A la fin de la guerre de Sécession, les Etats-Unis ont édicté les lois dites « séparés mais égaux », qui stipulaient principalement que les noirs, enfin émancipés, seraient des citoyens américains « égaux » mais bénéficieraient de services publics distincts de ceux des blancs. Ce n’est qu’avec le mouvement des droits civiques des années 60 que ces lois seront abolies et que les noirs auront le droit d’aller dans les mêmes écoles que les blancs, dans les mêmes restaurants, de s’asseoir dans les mêmes bus et d’utiliser les mêmes toilettes. Cependant, les traces de ce racisme noir/blanc sont parfois encore aujourd’hui aux Etats-Unis aussi visibles qu’il y a un demi-siècle.
Les événements qui ont filtré d’Acre cette semaine sont un énième triste rappel que le racisme est toujours vivant et vivace, cette fois dans un pays que les Etats-Unis louent comme la seule démocratie du Moyen-Orient. En Israël, la démocratie est sans nul doute pleine et entière – au moins pour les Juifs israéliens. Mais pour les Palestiniens – plus d’un million, qui vivent dans ce qui est aujourd’hui Israël et qui ont la nationalité israélienne, quoi de plus juste que de les comparer aux Noirs américains des années 60.
Yom Kippour, le jour le plus saint pour les Juifs, est tombé cette année le soir du 8 octobre, un mercredi. Les Juifs ne doivent pas travailler, conduire ou mener toute autre activité, notamment manger et boire, qui pourrait les distraire de l’expiation et de la repentance. En conséquence, les quartiers juifs sont comme à l’arrêt, les routes sont bloquées et partout les Juifs restent chez eux pour observer le plus saint des jours saints.
Malheureusement, comme partout où des tensions ethniques affleurent à la surface d’une coexistence de façade, Yom Kippour s’est transformé en journées d’affrontements à Acre, Juifs et Arabes palestiniens s’opposant dans une conflagration de leurs déterminations et de leurs hostilités contenues. On a déjà beaucoup écrit sur les événements qui ont déclenché ces affrontements de plusieurs jours, ces incendies de maisons, et ces heurts entre jeunes des deux camps. Apparemment, un jeune Palestinien natif d’Acre, Tawfiq Jamal, s’est perdu alors qu’il allait rechercher sa fille chez un ami le soir de Yom Kippour, s’engageant dans un quartier d’Acre à majorité juive. D’après Jamal, il s’est retrouvé aux prises avec de jeunes Juifs en colère qui ont pilonné sa voiture de pierres, criant « mort aux Arabes ». Jamal, son fils – blessé par une pierre, et un ami ont trouvé refuge dans la maison d’un membre de la famille, qui fut alors encerclée par des Israéliens en colère et menaçants. La foule a finalement été dispersée par la police, mais l’incident a eu un effet domino à travers la ville, entraînant une série d’affrontements pendant plusieurs jours.
Les affrontements sont une chose, mais la réaction d’Israël en est une autre, assurément. Alors que la police israélienne affirme avoir arrêté Juifs et Arabes impliqués dans les affrontements et avoir déployé plusieurs centaines de policiers dans les rues d’Acre pour maintenir l’ordre, elle a également annoncé avoir arrêté Tawfiq Jamal le 13 octobre, et l’avoir maintenu en détention provisoire pendant trois jours. Pour quels motifs ? Il fut accusé « d’atteinte aux sensibilités religieuses, d’excès de vitesse et de mise en danger de la vie d’autrui ». La presse israélienne fait de lui le responsable du « déclenchement des affrontements », alors même que Jamal, de son propre aveu, affirme qu’il « sacrifierait sa tête » si cela pouvait garantir une coexistence paisible à Acre, sans parler du fait qu’il ne faisait qu’aller chercher sa fille chez un ami et qu’il n’avait pas l’intention de s’engager dans le quartier juif.
Sans surprise, la décision d’arrêter Jamal a déclenché l’ire de la communauté arabe palestinienne. Ahmad Tibi, membre arabe de la Knesset, a qualifié l’arrestation « d’excessive, sans fondement légal, véritable capitulation aux voyous juifs ». Mohammed Barakeh, autre membre de la Knesset, a lui affirmé que ce geste visait à calmer l’extrême-droite. Bien entendu, aucun Palestinien ne pense que dans la situation inverse, un habitant juif d’une ville binationale en Israël serait envoyé en prison.
Les habitants d’Acre disaient la même chose plusieurs jours après le déclenchement des affrontements. Dans un article du journaliste israélien Gideon Levy, un habitant palestinien d’Acre affirmait que les juifs qui buvaient de la bière ouvertement dans les rues pendant le Ramadan avaient porté atteinte aux « sensibilités religieuses » des musulmans. « Il n’y a pas eu de violences arabes à l’époque », a-t-il souligné.
Aujourd’hui, alors que la situation à Acre se maintient autour d’un calme précaire, on ne peut oublier que ce calme cache une vieille blessure. Tout comme les policiers blancs usaient d’une violence excessive envers les manifestants noirs lors des affrontements des années 60 dans les états du sud des Etats-Unis, les forces de police israéliennes auraient utilisé des canons à eau pour disperser les insurgés juifs et des gaz lacrymogènes et des grenades incapacitantes pour les arabes.
Les inégalités que subissent depuis longtemps les citoyens arabes palestiniens ont resurgi et se sont répandues dans les rues d’Acre, une ville célèbre pour sa résistance héroïque face aux autorités du Mandat britannique. Vivant comme des citoyens de second rang, bénéficiant de services publics de second rang, surtout dans les villages arabes les plus perdus, les Palestiniens vivant en Israël subissent au quotidien la réalité d’un système de discrimination violent, tout cela sous couvert d’une démocratie pour tous, selon Israël.
Alors qu’existent encore des villes binationales arabes-juives à l’intérieur des limites de la Ligne Verte, comme Acre, Haifa ou Jaffa, les Arabes vivent en général dans les quartiers les plus pauvres, séparés géographiquement, culturellement et politiquement de leurs voisins juifs. Pour beaucoup, la coexistence est imposée et non choisie, raison pour laquelle il suffit d’un incident mineur pour que se déverse la colère qui couve. A Acre par exemple, alors que les Arabes ont en théorie le droit d’acheter ou de rénover des maisons, les permis de construire sont difficiles à obtenir et les prix sont exorbitants. Traduction dans les faits : très peu d’arabes peuvent s’acheter une maison, au contraire des israéliens juifs.
C’est pourquoi, à certaines occasions, des tensions naissent entre Juifs israéliens et Palestiniens israéliens. En octobre 2000, 13 Palestiniens vivant à l’intérieur des limites de la Ligne Verte ont été tués par balle dans des manifestations à travers Israël suite au déclenchement de la deuxième Intifada. Une enquête officielle, la Commission Or, a été ouverte suite à ces morts, mais d’après des associations arabes de défense des droits civils, rien n’a changé. « Des événements comme ceux d’octobre 2000 peuvent se reproduire très rapidement », prévenait de manière prémonitoire le juge arabo-palestinien Hashem Khatib en 2006. « Le présage d’hier, à la veille des événements d’octobre, est toujours d’actualité d’aujourd’hui ».
Les événements d’Acre à peine derrière nous, la prévision de Khatib était on ne peut plus proche de la réalité.