Israël ; Quand les faucons attaquent les colombes

Anne Guion, samedi 13 février 2010

Vic­times d’une cam­pagne de déni­grement sys­té­ma­tique, les ONG du pays dénoncent un climat d’intimidation. Leur crime ? Défendre les droits de l’homme…

Elles sont d’habitude plutôt dis­crètes. Treize ONG israé­liennes de défense des droits de l’homme ont pourtant tapé du poing sur la table en envoyant, le 31 janvier dernier, une lettre ouverte à Shimon Peres, le pré­sident israélien, pour dénoncer une « cam­pagne sys­té­ma­tique » du gou­ver­nement et de cer­taines person­nalités contre elles. Parmi celles-​​ci, Rabbis for Human Rights (RHR), B’Tselem (le centre d’information israélien pour les droits de l’homme dans les Ter­ri­toires occupés), ou encore l’Acri (l’Association pour les droits civils en Israël).

En toile de fond, le rapport Gold­stone, mené par le juge sud-​​africain Richard Gold­stone et com­mis­sionné par l’Onu. Publié en sep­tembre dernier, ce document accuse Israël et le Hamas de « crimes de guerre », voire de « crimes contre l’humanité », durant la guerre de Gaza, en janvier 2009.

Ces incri­mi­na­tions ont pro­voqué la colère du gou­ver­nement de Benyamin Neta­nyahou, qui depuis fustige le « parti pris anti-​​israélien » du rapport. Et désigne les ONG de défense des droits de l’homme qui auraient « col­laboré » avec le juge. L’offensive est menée notamment par une orga­ni­sation proche du gou­ver­nement, et qui s’est auto­pro­clamée vigie des ONG israé­liennes. NGO Monitor dis­tille ainsi le soupçon sur son site Internet, en listant leurs pré­tendus dona­teurs. B’Tselem y est, par exemple, accusée de "mini­miser régu­liè­rement la pro­blé­ma­tique de la sécurité d’Israël". "Bien sûr que nous avons besoin d’organisme de contrôle. Mais qui sur­veille NGO Monitor ?", s’interroge Arik Ascherman, pré­sident des Rabbis for Human Rights, des rabbins qui se rendent régu­liè­rement en Cis­jor­danie pour aider les Pales­ti­niens har­celés par les colons. "Quels sont leurs cri­tères pour dire qu’une orga­ni­sation est radicale ? De plus, NGO Monitor n’enquête pas sur les orga­ni­sa­tions qui financent les colons", renchérit-​​il.

Un degré de plus a été atteint avec la publi­cation par Im Tirtzu, un grou­puscule d’étudiants d’extrême droite, d’un rapport listant 16 ONG, dont RHR et B’Tselem, qui auraient procuré "92 % des infor­ma­tions cri­tiques uti­lisées par le juge sud-​​africain Richard Gold­stone". Im Tirtzu est également partie en cam­pagne contre le New Israel Fund (NIF), un fonds qui finance la plupart de ces ONG. Avec, en ligne de mire, sa pré­si­dente, Naomi Hazan, pro­fes­seure de sciences poli­tiques et ancien membre de la Knesset.

Tous les moyens sont bons : attaques per­son­nelles affi­chées sur les ban­nières des grands sites internet du pays, mani­fes­ta­tions devant le domicile de l’intéressée… La semaine der­nière, Im Tirtzu s’est même offert une publicité dans le Jeru­salem Post, l’un des prin­cipaux quo­ti­diens israé­liens. On pouvait y voir un por­trait de Naomi Hazan portant une corne et affublé de l’inscription New Israel Fund – jeu de mots : "fond" en hébreu se dit keren, qui signifie aussi "corne". D’autant plus que cette publi­cation inter­vient après plu­sieurs mois de petites phrases assas­sines pro­venant du sommet de l’État. Ainsi, le ministre de l’Intérieur, Eli Yishai, a affirmé il y a quelques mois que les ONG de défense des droits de l’homme "sapaient l’entreprise sioniste".

Les anti-​​ONG ont déjà rem­porté quelques succès. L’État hébreu a demandé à l’Union euro­péenne d’arrêter de financer l’ONG Breaking the Silence. "Israël com­mence à se rendre compte de ce qui s’est passé à Gaza. Au lieu de se remettre en question, le pays préfère blâmer ceux qui révèlent la vérité, les mes­sagers", estime Arik Ascherman. Michel War­shavsky, l’écrivain paci­fiste israélien, pionnier de la lutte contre l’occupation israé­lienne, dénonce « une cam­pagne de déni­grement qui fait partie d’une offensive géné­ra­lisée venant de la droite au pouvoir. De plus en plus de défen­seurs des droits de l’homme et de mili­tants sont désormais arrêtés lors de mani­fes­ta­tions non vio­lentes." Comme à Bil’In, le village pales­tinien devenu le symbole de la lutte contre le mur. Ou encore à Sheikh Jarrah, un quartier de Jérusalem-​​Est, où chaque ven­dredi, depuis quelques semaines, des mili­tants pro­palestiniens, israé­liens et étrangers mani­festent pour exprimer leur oppo­sition à l’expulsion de familles pales­ti­niennes et à l’occupation de leurs maisons par des colons.

"Nous nous sommes battus, il y a 30 ans, pour obtenir le droit de mani­fester à Jéru­salem, fulmine Michel War­shavsky, et, aujourd’hui, ce droit est remis en question." Un "dan­gereux retour en arrière", selon Arik Ascherman : "La cari­cature de Naomi Hazan m’a fait froid dans le dos. Cela m’a rappelé les por­traits de Yitzhak Rabin habillé en SS, que les mani­fes­tants bran­dis­saient à Jéru­salem, quelque temps avant son assassinat."