Israël-Palestine, imbrication des mémoires opprimées : « Jonction 48 », un film de Udi Aloni

Aujourd’hui 19 avril sort dans plusieurs salles à Paris et en régions Jonction 48, du cinéaste israélo-américain Udi Aloni. C’est la dernière étape d’une déjà longue carrière, jalonnée d’œuvres majeures, dont un chef d’œuvre : Forgiveness. Au cœur de l’univers du maître, l’imbrication des mémoires opprimées.

Dominique Vidal, Orient XXI, mercredi 19 avril 2017

David, jeune Américano-Israélien, adossé à un arbre, regarde immobile et les yeux hagards la cour de l’hôpital psychiatrique. Pas n’importe lequel : destiné aux survivants de la Shoah, Kfar Shaul se situe sur les ruines du village de Deir Yassine, dont plus de cents habitants furent massacrés le 9 avril 1948 par l’Irgoun [1], le groupe Stern et la Hagana [2]. Hanté par le meurtre dont, comme on le découvrira au cours du film, il s’est rendu coupable en Cisjordanie, le soldat est possédé par des voix : celles des juifs, dont son père, confrontés au génocide nazi durant la seconde guerre mondiale ; et celles des Palestiniens confrontés à l’expulsion de 1948 — Deir Yassine constitua un tournant de la première guerre israélo-arabe, dont il radicalisa la dimension de « nettoyage ethnique ». Ainsi commence Forgiveness (Pardon), le chef d’œuvre d’Udi Aloni, distingué par un Audience Award au Festival du film de Woodstock. Produit en 2006, le film s’enracine donc dans l’imbrication des mémoires caractéristiques de l’art de ce grand cinéaste américano-israélien.

Avant d’opter pour le septième art, Aloni avait été peintre et animateur d’une galerie d’art à Tel-Aviv, puis graphiste aux États-Unis, où il a, selon le New York Times du 2 janvier 2000, « réinventé le design de New York ». Avant Forgiveness, on lui doit aussi Left (1996), Local Angel (2002) et Innocent Criminals (2004). La carrière du cinéaste bifurque en 2010, lorsqu’il part travailler au Théâtre de la liberté de Jénine, aux côtés de son fondateur, Juliano Mer-Khamis. Fils d’une mère juive et d’un père arabe tous deux citoyens israéliens, ce dernier y poursuit avec obstination, parfois même provocation, le travail de sa mère qui avait animé, pendant la première Intifada, un atelier pour les jeunes du camp de réfugiés. On retrouve cette extraordinaire expérience dans Les Enfants d’Arna, réalisé par son fils en 2003. « Cette première année avec Juliano fut l’une des plus belles de ma vie », se souvient avec émotion Udi. Mais, le 4 avril 2011, son ami succombe sous les balles d’un tueur — israélien ou palestinien, on l’ignore encore sept ans après. Deux ans durant, le cinéaste va continuer à épauler les acteurs, traumatisés par la disparition de leur directeur, mais à Ramallah. « Une expérience stimulante — nous avons par exemple monté un superbe Godot palestinien — mais éprouvante », confie Aloni.

Dans la ville pauvre de Lod

Sa mission accomplie, il revient au cinéma avec un nouveau film : Jonction 48, dédié à sa mère Shulamit Aloni, militante de la gauche sioniste et ministre de la culture d’Yitzhak Rabin. Dans la ville judéo-arabe — et donc pauvre — de Lod, à vingt minutes de Tel-Aviv, Kareem (Tamer Nafar), un apprenti rappeur palestinien, mène une vie faite de petits jobs et de soirées entre copains. Lui et son amie Manar (Samar Qupty) se servent du hip-hop pour s’aimer et s’affirmer, dans leur ghetto misérable comme dans les milieux branchés de Tel-Aviv. L’accident de voiture dont ses parents, eux aussi chanteurs, seront victimes au retour d’un récital pour un groupe du Parti communiste — le père meurt, la mère est grièvement blessée — le décide à aller jusqu’au bout.

Mais les amours contrariées du jeune couple se déroulent sur une toile de fond plus large. Contrairement à beaucoup de films israéliens comme palestiniens, Jonction 48 s’attaque à une grille de lecture obsolète selon laquelle il faudrait distinguer presque hermétiquement réalité israélienne et réalité palestinienne. Rien, bien sûr, n’est plus faux : le processus de colonisation et de judaïsation se développe de manière continue dans le temps et l’espace.

« Une Nakba qui n’en finit pas »

La condition des Palestiniens diffère, certes, de part et d’autre de la « ligne verte » tracée par les armistices de 1949 : parmi leurs (rares) acquis, les citoyens arabes d’Israël jouissent notamment du droit de voter et d’être élu. De fait, actuellement, treize députés les représentent au Parlement. Mais pour l’essentiel, ils endurent, sous une forme à peine plus soft, les mêmes discriminations que celles subies par leurs frères de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. « Une Nakba qui n’en finit pas, un désastre permanent pour les Palestiniens », estime Aloni, pour qui la seule alternative réside, à terme, dans un « État binational ».

Le cinéaste illustre avec force cette continuité : il met en scène avec une redoutable efficacité le spectacle insoutenable d’une destruction de maison [3], l’omniprésence de la police qui harcèle les jeunes, l’expression du racisme le plus grossier jusque dans les boîtes de nuit. Interviewé à la télévision israélienne, Kareem assure que ses chansons ne sont pas politiques. « Je décris seulement l’endroit où je vis », dit-il. Et d’évoquer « la pauvreté, les écoles négligées, la brutalité des policiers à notre égard, leur corruption »…

Et pourtant, jamais Aloni ne tombe dans le manichéisme. Leur combat, Kareem, Manar et leurs amis le mènent contre le pouvoir israélien, mais aussi vis-à-vis de leur propre société, profondément rétrograde. Dès que le talent de la jeune femme à la voix d’or éclate au point qu’elle s’apprête à se produire sur scène avec le groupe et apparaît sur l’affiche annonçant leur spectacle, le machisme traditionnel lui barre la route : ses frères et cousins menacent Kareem. Si elle continue, il leur en cuira. La pression des hommes du clan s’avèrera plus forte que la volonté d’émancipation de Manar et de ses amis. Résumé d’Aloni : « D’ordinaire, l’Arabe est l’objet et le juif le sujet. Ici, j’ai voulu que les Arabes soient le sujet – et c’est pourquoi même le pire des personnages du film est aussi arabe. »

Du massacre à l’expulsion

Le choix de Lod ne doit rien au hasard, pas plus que l’inclusion de « 48 » dans le titre du film. « Toujours ce background de mémoire, de mémoire opprimée, de retour de la mémoire opprimée », résume Aloni. Avant la première guerre israélo-arabe, la cité portait en effet le nom arabe de Lydda. De là et de la ville voisine de Ramla furent expulsés les 11, 12 et 13 juillet 1948 quelque 70 000 Palestiniens — près de 10 % de l’exode total de la guerre [4]. Auparavant, les troupes israéliennes avaient massacré plus de deux cents habitants. Un général de l’armée israélienne et son adjoint conduisaient l’opération, ordonnée par le premier ministre David Ben Gourion. Le second s’appelait… Yitzhak Rabin. Dans ses Mémoires, le futur cosignataire des accords d’Oslo avait reconnu les faits. Mais ces pages furent censurées. Le New York Times publia le passage censuré, sans que Rabin le remette en cause.

L’acteur qui interprète Kareem, Tamer Nafar, compte avec son groupe DAM parmi les meilleurs rappeurs de Palestine. Lui et le cinéaste se connaissent depuis une quinzaine d’années. « Le hip-hop n’est pas dans ma nature, avoue Aloni. Mais j’y vois une arme de combat pour les faibles, un moyen de rendre universelle une lutte particulière. » Rien d’étonnant si cette musique irrigue nombre de ses films, de Forgiveness à Jonction 48 en passant par Local Angel. D’autant que le jeune acteur-rappeur n’a pas la langue dans sa poche. Ainsi en septembre 2016, lors des Ophir Awards — l’équivalent israélien des Oscars — il choisit avec l’acteur juif Yossi Tzaberi de lire, poings levés, le plus connu des poèmes de Mahmoud Darwish, « Identité » : « Inscris ! Je suis Arabe » (Poèmes palestiniens, éditions du Cerf, 1989).

C’en était trop pour la ministre de la culture, Miri Regev, qui quitta la cérémonie. Depuis, elle s’est vengée : elle menace de ramener le cinéma israélien à l’heure du maccarthysme en conditionnant le financement des artistes à leur loyauté vis-à-vis de l’État. Et Udi Aloni de conclure : « Des films comme les miens ne seront sans doute plus financés. »

[1NDLR. Groupe armé sioniste créé en 1931, avec pour objectif la construction d’un État juif sur les deux rives du fleuve Jourdain. Après la proclamation de l’État d’Israël en 1948, la plupart de ses éléments furent intégrés dans l’armée régulière.

[2NDLR. Organisation paramilitaire sioniste créée en 1920 et intégrée dans l’armée israélienne en 1948, aux côtés de l’Irgoun et du groupe Stern.

[3Trois cents maisons ont été détruites à Lod, et cinq à six mille autres sont menacées de l’être.

[4Après les nouveaux historiens, Arie Shavit, un journaliste du quotidien Haaretz a consacré un livre remarquable à ce drame et à bien d’autres de l’époque : My promised Land. The Triumph and Tragedy of Israel, Spiegel and Grau, New York, 2013.