Israël /​ Palestine : d’une Seule Voix ?

Léon-​​Marc Levy, dimanche 6 décembre 2009

Comment donner du contenu à un dis­cours de paix sans parler de poli­tique ? Le film [« D’Une Seule Voix » de Xavier de Lauzanne]aliène tous les per­son­nages, leur enlève leur identité, leur vie quo­ti­dienne, leurs aspi­ra­tions, leurs revendications.

On sait, depuis un temps qui semble sans début et sans fin, combien le conflit Israël-​​Palestine est pré­oc­cupant, omni­présent, objet de toutes les pas­sions et, trop souvent, des pas­sions les plus sombres. Dif­ficile et périlleux, dans la tour­mente des guerres, des drames et des haines semble-​​t-​​il inex­piables, de tenir un dis­cours fondé sur des valeurs de justice et de vérité sans à chaque fois, comme dans un funeste destin, pro­voquer la colère de l’une ou l’autre partie. Souvent des deux en même temps.

C’est pourtant le pari tenté par une cou­ra­geuse équipe fran­çaise de cinéastes : faire chanter ensemble, sur scène en France et à Chypre, des artistes, Juifs et Pales­ti­niens, appar­tenant aux trois reli­gions mono­théistes… Objectif séduisant, mission impos­sible ? Non. C’est chose faite et filmée. Ca s’appelle « D’Une Seule Voix ». Son réa­li­sateur s’appelle Xavier de Lau­zanne. Le Monde​.fr en a rendu compte dans un article signé Thomas Sotinel le 10 novembre dernier.

Il est bien dif­ficile de ne pas adhérer à un tel projet dans son principe fon­dateur. Dif­ficile aussi de mégoter sur notre soutien à cette équipe qui se lance, essen­tiel­lement par idéal, dans une entre­prise noble et risquée. L’équipe du film, d’ailleurs, annonce ce risque dans la pré­sen­tation même de son travail.

Et cependant, je n’ai pas réussi à me laisser porter par le flot émotionnel du film. Peut-​​être parce que c’est un flot émotionnel. Au contraire je me suis rapi­dement braqué. Je trouve que cette aventure est toute arti­fi­cielle. Comment donner du contenu à un dis­cours de paix sans parler de poli­tique ? Le film aliène tous les per­son­nages, leur enlève leur identité, leur vie quo­ti­dienne, leurs aspi­ra­tions, leurs reven­di­ca­tions. Le Pales­tinien n’est plus Pales­tinien (on va jusqu’à lui reprocher dans une scène de porter un tee-​​shirt sur lequel est sim­plement inscrit le mot "Palestine"), l’Israélien n’est plus Israélien, on gomme tout le contenu des êtres pour gommer leurs dif­fé­rences et leur dif­férend. Au final il reste des Hommes que plus rien n’identifie ni ne divise, donc for­cément, ils sym­pa­thisent. Mais dès que leur indi­vi­dualité refait surface (Par exemple quand un Pales­tinien fait le V de la Vic­toire que Yasser Arafat avait adopté), aus­sitôt la guerre reprend ses droits, un instant oubliés. C’est une expé­rience de labo­ra­toire qui ne peut pas pro­duire la moindre suite dans la réalité. Une fois les souris sorties de leur cage et remises dans leur envi­ron­nement naturel, rien n’a changé de ce qui les divise. Exclure le poli­tique ne mène à rien. Il reviendra au galop. D’ailleurs la conclusion du film est là pour le dire : il ne reste rien d’autre qu’un bon sou­venir entre quelques êtres qui se sont côtoyés, sûrement décou­verts aussi pour cer­tains (et c’est la vertu de ce film !). Ce n’est pas rien, mais ce n’est que ça.

Et puis exclure le poli­tique ne pose pas seulement ce pro­blème. Vouloir faire la paix sans écouter les aspi­ra­tions des uns et des autres, c’est vouloir établir la paix sans rien changer. Or le socle de la paix, bien plus que l’amitié, c’est d’abord la justice ! Et pour y par­venir une chose est sûre, il y a de sacrés chan­ge­ments à opérer ! Pour dire les choses de manière un peu cari­ca­turale, c’est comme si on avait organisé une chorale paci­fiste entre Algé­riens et Pieds-​​Noirs pendant la Guerre d’Algérie, sans jamais aborder le sujet, jus­tement, de la Guerre d’Algérie et en chantant pour la Paix ! C’est faire une sortie sportive entre employés et patrons dans une usine en lutte pour que tout le monde s’entende bien et que le conflit aille vers sa solution…

« Israé­liens et Pales­ti­niens, juifs, chré­tiens et musulmans, ils sont avant tout musi­ciens. » dit la pré­sen­tation offi­cielle du film. Jus­tement non ! Ce n’est pas si simple. Ils ne sont pas avant tout musi­ciens, quelle que soit leur passion musicale. Ils sont d’abord ce que leur his­toire per­son­nelle, intime, col­lective, sym­bo­lique les a faits ! Ils sont d’abord des iden­tités pro­fondes et aujourd’hui en guerre, même si tous sou­haitent la paix.

Quelle paix ? Dans quelles condi­tions ? Faire la paix sans poser ces ques­tions c’est juste faire taire tous les combats et laisser les choses telles qu’elles sont, sans remous. Thomas Sotinel parle, dans son article, d’ « impuis­sance de la bonne volonté ». Ter­rible constat. Il n’y a rien de plus triste que de voir se briser les ailes de l’Ange. Mais c’est comme ça. Il faudra bien mettre la poli­tique au centre de tout projet de solution au Moyen-​​Orient, quelle qu’en soit la nature ! C’est la condition pour que les hommes et les femmes de Palestine/​Israël puissent un jour chanter d’une seule voix