Israël-Palestine : "Je comprends et partage la colère des jeunes qui sont dans la rue"

La vague de protestation et de violence qui agite les Territoires palestiniens occupés est suivie de près par la diaspora palestinienne. Témoignage d’une jeune Palestinienne étudiante à Lille.

L’Express, samedi 31 octobre 2015

Walaa Tabanja étudie depuis deux ans à la fac de Lille, mais son esprit, ces jours-ci, est un peu ailleurs. Âgée de 24 ans, elle suit de près les événements qui secouent Israël et les Territoires palestiniens occupés, depuis le début de l’automne. Née à Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie, elle y a vécu jusqu’à son arrivée en France, en 2013.

"Ce n’est pas par plaisir que les jeunes Palestiniens descendent dans la rue pour protester, explique-t-elle à L’Express. Pour la plupart des jeunes de mon âge, l’horizon est bouché." L’économie de la Cisjordanie est asphyxiée par l’occupation, le chômage est massif. Ceux qui le peuvent cherchent du travail en Israël, où les opportunités sont plus nombreuses, mais peu de jeunes sont autorisés à se rendre sur place. "Vous ne pouvez pas imaginer à quel point la vie quotidienne, là-bas, est jalonnée d’obstacles".

L’une des principales difficultés, pour les Palestiniens est l’absence de liberté de circulation, poursuit Walaa : "Nous sommes soumis chaque jour au bon vouloir des autorités israéliennes. En 2012, par exemple, je m’étais inscrite pour un stage linguistique en France. Le seul moyen pour quitter les Territoires occupés est de passer par la Jordanie. Après deux heures de bus jusqu’à Jéricho et le passage d’un premier point de contrôle, un deuxième bus m’a amenée jusqu’à la frontière, où l’attente a duré une demi journée. Après quoi, les Israéliens m’ont interdit de quitter le pays...

Toute la famille sur liste noire

En fait, il suffit qu’un seul membre de votre famille soit un militant politique, qu’il ait été interpellé pour avoir jeté une pierre lors d’une manifestation, pour que tous ses parents soient placés sur une liste noire. C’est ce qui m’est arrivé. Deux de mes frères ont été jetés en prison pour avoir manifesté contre l’occupation. J’ai fait appel à un avocat et, en 2013, j’ai enfin été autorisée à quitter la Cisjordanie pour rejoindre la France."

"Ce que je raconte-là, pour un voyage vers l’étranger, les Palestiniens qui se déplacent d’une ville à l’autre de la Cisjordanie, les longues files d’attentes aux barrières de sécurité, ils le vivent tous les jours.

A l’intérieur de Naplouse, qui est sous contrôle palestinien, on ne sent pas trop le poids de l’occupation. Mais l’armée israélienne peut entrer dans la ville quand elle veut, lever ou réinstaurer des checkpoints quand bon lui semble. A ces poste de contrôle, nous devons nous armer de patience et souvent, nous soumettre à des humiliations infligées au gré de l’humeur des soldats de garde.

Pour relier les 70 km qui séparent Naplouse de Bethléem, les Palestiniens doivent prévoir 5 à 6 heures, car plusieurs routes, contrôlées par la police israélienne, nous sont interdites. On fait des détours, aussi, pour éviter les attaques des colons contrles bus ou les voitures des Palestiniens. Un risque accru par la montée de la tension, ces derniers mois. Et pendant ce temps-là, une partie des routes construites sur les terres de Cisjordanie, nos terres, sont réservés aux colons et interdites aux Palestiniens."

La vie est plus difficile encore pour les habitants des pourtours de Naplouse, ceux qui côtoient les colons. Alors que l’armée israélienne est omniprésente pour sécuriser les colonies, elle ne fait rien quand les colons agressent les fermiers palestiniens, s’en prennent à leurs champs, à leurs vergers."

La Palestine, c’est comme notre mère

"Je comprends et partage la colère des jeunes qui sont dans la rue en ce moment, affirme Walaa. Tous mes amis ne jettent pas des pierres contre les soldats israéliens, mais tous les Palestiniens comprennent ceux qui le font, même s’il y a de nombreuses autres formes de résistance. C’est un devoir national de défendre sa terre. La Palestine, c’est comme notre mère."

Walaa regrette que les médias s’attardent davantage sur la violence des Palestiniens que sur celle des Israéliens.

Sans doute les Palestiniens qui ont pris des couteaux et frappé des Israéliens ont-ils "perdu la tête, reconnaît-elle. Mais mettez-vous à la place d’une personne qui a vu son père, son frère, sa fille, tué devant ses yeux. Et leur réaction est sans commune mesure : des cailloux, des couteaux de cuisine face à une armée suréquipée !"

La jeune fille émet des doutes sur le nombre d’agressions annoncées par les autorités israéliennes. "Il suffit, assure-t-elle, que des colons crient ’un Arabe ! il a un couteau’ pour que les soldats tirent avant d’en savoir plus."

"Ma génération n’a connu qu’une vie rétrécie à cause de l’occupation. Beaucoup d’entre nous expriment leur colère, d’une façon ou d’une autre. Mais nous rêvons tous d’une vie normale. Jouir de la liberté dans notre pays natal, vivre sans peur, faire des études, travailler, sortir, se distraire."