Israël-​​ Palestine : Décharges illégales et négligence à Jérusalem Est

Irin, mercredi 30 juillet 2008

« Chaque jour, quelqu’un décharge des ordures ici. Jour et nuit, des camions viennent », raconte Afif, fatigué. Juste en dessous du domicile d’Afif, dans le quartier de Dahiyat es-​​Salam, dans le nord-​​est de Jéru­salem, une décharge illégale se déve­loppe, plus grande qu’un terrain de football, où des ordures s’entassent à plu­sieurs mètres de hauteur.

Elle est le fait de cri­minels, qui ont sauté sur l’occasion que leur offraient de récentes ordon­nances de démo­lition. Les cri­minels en question empochent de l’argent en laissant des sociétés déverser leurs déchets ici, et les habi­tants du quartier ne peuvent pas faire grand-​​chose pour les en empêcher.

« Chaque jour, c’est la guerre », explique Afif. « J’ai essayé de bloquer la route [qui mène à la décharge]. Mais ils l’ont rouverte ».

« Le déver­sement des ordures a com­mencé en 2007, après que [la muni­ci­palité] a délivré des ordon­nances [de démo­lition], qui concer­naient plu­sieurs maisons situées dans cette zone », raconte Afif.

Cinq maisons étaient concernées par ces ordon­nances. Ces der­nières ont pro­voqué une ruée sur la zone, avec l’arrivée prompte des cri­minels, qui s’étaient aperçus de l’occasion que cela repré­sentait pour eux de gagner de l’argent en déversant illé­ga­lement des ordures sur place, plutôt que dans les décharges offi­cielles, plus coûteuses.

Mahmoud, un autre habitant du quartier, explique qu’un jour, il est allé s’adresser aux res­pon­sables du déver­sement eux-​​mêmes.

« Je leur ai dit d’arrêter, mais ils m’ont dit de m’en aller », raconte-​​t-​​il à IRIN, ajoutant : « Je savais qu’ils réagi­raient vio­lemment, alors je les ai laissés tranquilles ».

Selon Mahmoud, les res­pon­sables du déver­sement sont souvent des Pales­ti­niens de la région, ori­gi­naires de Jéru­salem Est, dont cer­tains tra­vaillent pour des sociétés situées sur le ter­ri­toire israélien.

Une bonne partie des déchets envoyés dans la zone semble en effet arriver d’Israël. Karim Jubran, tra­vailleur de terrain pour B’tselem, une asso­ciation israé­lienne de défense des droits humains, a confié qu’il avait bien failli être passé à tabac lorsqu’il avait tenté de mener une enquête sur l’affaire, il y a quelques mois.

Lorsqu’ Israël a occupé Jéru­salem Est en 1967, il a annexé ce ter­ri­toire pour « unifier » la ville. La famille d’Afif et la plupart des autres Pales­ti­niens qui habi­taient cette zone se sont vu délivrer des cartes d’identité israé­liennes, leur donnant accès à tous les ser­vices publics israéliens.

Tou­tefois, les plaintes répétées déposées auprès de la muni­ci­palité de Jéru­salem pour demander que des mesures soient prises à l’encontre de ces cri­minels n’ont pas abouti, selon les habi­tants. En attendant, les déchets conti­nuent de s’empiler, déga­geant une odeur pestilentielle.

« Il y a des déchets indus­triels et tout ce que vous pouvez ima­giner d’autre, même des déchets médicaux », se plaint Mahmoud, inquiet des consé­quences que ces ordures auront sur la santé des cen­taines d’habitants de son quartier.

« Quand ils veulent voir quelque chose, ils le voient, le reste du temps, ils ferment les yeux », déplore Afif, notant que la muni­ci­palité et la police viennent régu­liè­rement dans le quartier pour démolir des habi­ta­tions, mais que jusqu’ici elles n’ont pris aucune mesure pour fermer la décharge illégale.

Les camions trans­portent les ordures sur la route prin­cipale, selon les habi­tants. Or, à l’entrée de la route se dresse un point de contrôle, bien gardé par des soldats de l’armée israélienne.

« Ils sont obligés de passer par là pour ache­miner les ordures », a indiqué M. Jubran, de B’tselem, en mon­trant du doigt le barrage routier en service.

M. Jubran, comme d’autres, se demande pourquoi les auto­rités n’utilisent pas, au moins, ce point de contrôle pour lutter contre cette menace à l’environnement.

Près du point de contrôle, un panneau en hébreu apposé par le ministère de l’Environnement avertit qu’il est illégal de trans­porter des déchets dans cette zone. Un panneau que les déchar­geurs clan­destins ignorent.

Mesures prévues

Gidi Schmerling de la muni­ci­palité de Jéru­salem a déclaré dans un com­mu­niqué écrit adressé à IRIN que son bureau avait déjà contacté les forces de sécurité pour « coor­donner les mesures prises à l’encontre des déchargeurs ».

« En outre, les ser­vices muni­cipaux de pro­tection de l’environnement ont pris des mesures pour gérer cette décharge illégale » et recycler les maté­riaux de construction déchargés dans la zone.

M. Schmerling a ajouté qu’au cours des pro­chaines semaines, Jéru­salem se lan­cerait dans un nouveau projet visant à éliminer les décharges illé­gales et à prendre des mesures à l’encontre des cri­minels qui en sont responsables.

Pour B’tselem, le cas de Dahiyat a-​​Salam « illustre la négli­gence grave dont la muni­ci­palité continue de se rendre cou­pable à l’égard des quar­tiers de Jéru­salem Est ».

« Cette négli­gence se mani­feste dans tous les domaines qui sont du ressort de la muni­ci­palité : l’éducation, la col­lecte des déchets, l’approvisionnement en eau, le déve­lop­pement et les permis de construire », selon l’association de défense des droits humains.

Témoignage

Le 10 juin, Basma, une femme d’âge mûr, a vu sa maison démolie par les auto­rités israé­liennes car elle n’avait pas obtenu de permis pour la construire.

Sa famille vit aujourd’hui dans une petite cabane construite par les acti­vistes du Comité israélien contre les démo­li­tions de domi­ciles, a-​​t-​​elle confié. « Je m’inquiète à l’idée qu’ils puissent détruire cette maison aussi ».

Sa famille, qui habite tout au bout de la décharge, sur le flanc d’une colline, souffre plus que la plupart des habi­tants du quartier.

« L’odeur, la pous­sière et la saleté sont ter­ribles, mais nous n’avons nulle part d’autre où vivre », déplore Basma, ajoutant : « Ils n’ont plus de place près de ma maison, alors main­tenant ils déchargent plus loin le long de la route ».

Là-​​bas, un petit groupe d’enfants bédouins, tout aspergés de l’eau sale qui s’écoule d’un égout à ciel ouvert, jouent au milieu des ordures.