Israël : Le tueur de l’année

Gideon Lévy, mercredi 8 octobre 2008

« L’homme qui, au cours de l’année écoulée, n’a fait que de bonnes choses ». « Un homme qui pourrait, de ses mains, trancher la tête de ter­ro­ristes avec un cutter… Un exé­cuteur avec le couteau entre les dents ».

A la veille de la fête [du Nouvel An juif], une fumée blanche s’est élevée du feu de camp de la tribu : la chaîne d’informations de Canal 2 avait élu « l’Homme de l’Année ». C’est au terme d’une dis­cussion super­fi­cielle et absurde, que les com­men­ta­teurs du média le plus couru et le plus influent du pays ont élu leur homme. Argu­ments invoqués par les membres du jury présidé par Emmanuel Rosen, porteur de la nou­velle : « L’homme qui, au cours de l’année écoulée, n’a fait que de bonnes choses ». Et qui est cet homme rare et éminent qui n’a fait que le bien ? Le chef du Mossad, Meir Dagan. Il y avait aussi, parmi les motifs avancés par un Rozen sur­excité : « Un homme qui pourrait, de ses mains, trancher la tête de ter­ro­ristes avec un cutter… Un exé­cuteur avec le couteau entre les dents ».

A l’appui de leur choix, ils ont également pré­senté une « prouesse jour­na­lis­tique excep­tion­nelle » : la ren­contre mise en scène et acca­blante d’ennui entre notre héros et le Premier ministre sortant [Ehoud Olmert]. Notre télé­vision évoquait la Corée du Nord et la Rou­manie d’autrefois : Ehoud Olmert invitant Meir Dagan, Meirkeh comme l’appelle George Bush, à entrer dans son bureau, les deux hommes étant filmés sans qua­siment échanger de paroles.

« Vous avez bien fait », a dit Olmert à Rosen. Deux témoins de moralité : d’une part le général de réserve Yossi Ben Hanan qui a raconté que Dagan avait un jour tué un ter­ro­riste de ses propres mains, sans bien sûr pré­ciser comment et que Dagan et lui-​​même avaient autrefois voyagé ensemble en Extrême-​​Orient – élément à l’appui de la dis­tinction accordée aujourd’hui. Et d’autre part, le Ministre Ben­jamin Ben Eliezer qui a déclaré : « Je ne vous conseille pas de vous approcher de lui… Mais je recom­mande que votre article soit bon ». « En langage de gang : un tueur », selon le bon mot de Rosen. « ‘Exé­cuteur’ est plus joli », a dit Ben Eliezer, revenant à plus de sobriété.

Par la suite, d’autres lourdes allu­sions ont encore été semées à propos du bon­homme et de son activité au cours de l’année de son élection : l’assassinat d’Imad Mugh­niyeh, dont per­sonne n’a encore montré la moindre utilité, d’autres assas­sinats mys­té­rieux et superflus, et bien sûr ce fameux bom­bar­dement en Syrie, autant d’opérations pour les­quelles notre Meirkeh mérite « au moins dix Prix Israël ».

Donc notre Homme de l’Année à nous est un tueur déclaré. Au cutter ou à la voiture piégée, tuer est son métier. L’art du tueur est aussi pour nous une source de fierté, le sommet de notre créativité.

Il faut être recon­naissant à Rosen et à ses amis de ce qu’ils n’ont pas même essayé de jouer les ver­tueux. Pas un intel­lectuel, pas un scien­ti­fique, pas un indus­triel, pas un écrivain et pas même Meni Mazouz (arrivé en deuxième position), ni Olmert (classé troi­sième). Dagan est notre tueur de l’année. Le pro­blème, ce n’est pas tant Dagan que le culte qui est rendu à des gens comme lui.

Jamais encore il n’y avait eu à la tête du Mossad un per­sonnage aussi obscur et pro­blé­ma­tique, avec autant de sang sur les mains ; jamais encore on n’avait songé ici à choisir, parmi toutes les pos­si­bi­lités, pré­ci­sément un homme à la tête du Mossad comme Homme de l’Année. Je doute qu’il y ait dans le monde un autre pays libre dont les jour­na­listes les plus en vue auraient l’idée de choisir leur homme de l’année au sein de la direction d’une orga­ni­sation obscure. Il n’y a qu’en Israël.

Il n’y a aussi qu’en Israël qu’il n’est pas pos­sible de donner le détail des méfaits passés de Dagan. Le Gaza des années 70 et le Liban des années 80 sont saturés du sang qu’il a versé. Une enquête acca­blante menée il y a quelques années par un duo de jour­na­listes dignes de foi sur l’activité de Dagan au Liban n’a jamais été publiée. Au sein de la fine équipe de rêve de la chaîne d’informations de Canal 2, cette enquête aurait seulement ren­forcé, encore et encore, le culte et la véné­ration pour le tueur avec un cutter entre les dents.

Nous en sommes là de notre bestialisation.