Israël. Iqrit, le clocher sans village

samedi 14 juin 2008

Malgré la des­truction du village par l’armée israé­lienne en 1951 et l’interdiction aux habi­tants d’y retourner, l’église reste un lieu de culte et de mobi­li­sation pour les Palestiniens.

Le village a un nom, une église et un cime­tière. Mais pas la moindre maison. Pas âme qui vive non plus. Sur la grande route 899, qui longe la fron­tière liba­naise et passe tout près, aucun panneau ne révèle son exis­tence aux auto­mo­bi­listes. La carte, elle, men­tionne sim­plement l’existence de ruines antiques. Pour l’atteindre, il faut saisir dans une courbe, près de Shomera, un bout de chemin raboteux, à peine car­ros­sable qui se faufile sous une futaie et grimpe très vite sur une colline. Un large panneau vous apprend en anglais, arabe et hébreu que vous êtes arrivés : « Bien­venue à Iqrit. » Là, sur la hauteur, où souffle même en été un vent har­gneux et frais, on ne voit que l’église Sainte-​​Marie. Trapue, râblée, ramassée autour d’un petit dôme bleu, elle est en général fermée à clé. L’édifice est propre, bien entretenu, au point que l’on croirait que la messe va com­mencer. Un calen­drier est ouvert sur le mois en cours. Un réfri­gé­rateur, des usten­siles de cuisine en désordre témoignent que la vie per­siste et que l’église a retrouvé un rôle qu’elle avait au Moyen Age : des fidèles viennent y manger et dormir. Dès lors, on soup­çonne ce village fantôme de Haute Galilée d’avoir une exis­tence secrète, de cacher un mystère.

Soldats bien accueillis

Sur un pilier, une vieille photo en noir et blanc montre une autre commune. C’est l’église, iden­tique, qui permet de deviner qu’il s’agit bien d’Iqrit. On la voit entourée de fermes solides, avec de belles assises. Celles-​​ci, en fait, sont tou­jours là. Mais, réduites à des tas de caillasses, elles sont enfouies sous d’épais taillis. Iqrit n’est donc plus qu’un village mort depuis bien long­temps dont l’église, seule bâtisse sur­vi­vante, seul témoin de la tra­gédie, rap­pelle qu’il a vraiment existé. Et aussi qu’il n’a pas com­plè­tement disparu. Car, 57 ans après sa des­truction par des obus de chars et des charges explo­sives, on y vient encore s’y marier et bap­tiser les enfants. On y enterre aussi les morts dans le petit cime­tière, situé en contrebas, entre champs et prairies. Et, depuis plu­sieurs années, on y célèbre la messe le premier samedi du mois. Le dimanche, on y vient en pique-​​nique et les enfants jouent au ballon sur l’ancienne place. Car, les anciens habi­tants, des Arabes de confession grecque catho­lique, mais aussi leurs enfants et petits-​​enfants, n’ont jamais accepté d’en avoir été chassés en 1948 par l’armée israé­lienne. Et pas davantage sa dévas­tation quelques années plus tard.

Des photos, que l’on peut voir au musée de Tsahal (l’armée israé­lienne), montrent l’arrivée des soldats israé­liens, le 31 octobre 1948, lors de la pre­mière guerre israélo-​​arabe. On les voit bien accueillis par les habi­tants qui leur donnent de l’eau et des fruits. Iqrit, à la dif­fé­rence de la plupart des loca­lités arabes, était considéré comme un « village ami » même s’il devait faire partie de l’Etat arabe prévu par le plan de partage de l’ONU de 1947. Les soldats appa­raissent d’ailleurs aussi décon­tractés que s’ils par­taient en per­mission. « On ignorait quelles étaient leurs inten­tions. On leur a donné à manger. Croyez-​​moi, il n’est plus resté un seul poulet au village », se sou­vient Daoud Dib Daoud, 85 ans, « la mémoire d’Iqrit », qui vit réfugié depuis soixante ans dans le village arabe de Rami, à une ving­taine de kilo­mètres. A cette époque, Iqrit compte quelque 490 habi­tants. Il a même une école. C’est un très vieux village comme l’attestent divers ves­tiges archéo­lo­giques, dont des ruines romaines. Il est aussi prospère, entouré de 600 000 m2 de bonnes terres.

« Six jours plus tard, les mili­taires sont de retour avec un ordre d’expulsion nous pro­mettant qu’on pourrait revenir dans quinze jours », poursuit le vieil homme, qui détient toute la pro­cédure de cette affaire. Houda, sa femme, inter­vient : « Les jeunes du village n’ont pas voulu obéir, qu’on les force à monter dans les camions. Alors, les soldats ont voulu les fusiller. Le curé s’est jeté à leurs pieds pour les sup­plier de ne pas tirer. »

L’irréparable est commis

Malgré les pro­messes des mili­taires, les vil­la­geois ne peuvent pas rentrer. Ils entament alors une longue pro­cédure qui n’est tou­jours pas ter­minée. Ils sai­sissent, comme il se doit, la Cour suprême qui ordonne leur retour. Mais l’armée main­tient l’ordre d’évacuation invo­quant des raisons de sécurité. La butte où s’est ancré le village domine de façon sai­sis­sante toute la région : à l’ouest, le regard plonge sur la Médi­ter­ranée, du côté de Saint-​​Jean d’Acre ; à l’est, il saisit le Mont Hermon qui domine le plateau du Golan ; au nord, il agrippe les pre­miers vil­lages libanais, de l’autre côté de la fron­tière. En 1948, la stra­tégie de l’état-major israélien était de « désa­ra­biser » la zone fron­tière en éliminant les vil­lages palestiniens.

En décembre 1951, l’irréparable est commis. Le mokhtar (maire) et les anciens sont convoqués par l’armée sur une colline proche d’Iqrit. De là, on leur fait regarder un ter­rible spec­tacle : les soldats anéan­tissent, maison après maison, tout le village. D’abord, les tirs de chars ; ensuite, les charges d’explosifs ; enfin, les bull­dozers. « Cela s’est passé la veille de Noël. Pour nous empêcher à tout jamais de revenir chez nous. Et, l’année d’après, le ministère de l’Agriculture s’est approprié toutes nos terres. Le mokhtar en est mort de chagrin », raconte Daoud Dib Daoud.

Seule l’église va échapper aux des­truc­tions. Les soldats ont-​​ils hésité à détruire un bâtiment reli­gieux ? Ou est-​​ce parce qu’elle avait déjà été vendue à l’Etat israélien par l’évêque Maximus le Ve, à la grande colère des habi­tants qui, depuis, le vouent aux gémonies. C’est depuis cette église, qui ne leur appar­tient plus, mais qui témoigne que le village a bien existé et qu’on y vivait bien, que les habi­tants d’Iqrit et leurs des­cen­dants - environ 1 500 per­sonnes - mènent une gué­rilla paci­fique pour récu­pérer leurs terres. Ils ont mul­tiplié les requêtes judi­ciaires, saisi la Knesset (le Par­lement israélien), lancé des péti­tions. Ils ont obtenu du pape Jean Paul II qu’il inter­vienne - en vain -, lors de sa visite his­to­rique en Terre Sainte, en 2001. Un nouvel évêque, Mgr Youssef Rahia, a même fait quatre jours de grève de la faim devant la Knesset. Mais face à une armée toute puis­sante, ils sont allés d’échec en échec. Ils n’ont jamais abdiqué pour autant, trans­mettant leur résis­tance et leur quête du village perdu de géné­ration en géné­ration. Et, peu à peu, sans trop le clai­ronner, bien qu’ils soient dis­persés dans toute la Galilée, ils ont com­mencé à revenir dans leur village. Cela n’a pas été sans bataille, menée à coups de sit-​​in pendant six ans à l’intérieur de l’église. D’abord, ils ont arraché le droit d’enterrer leurs morts. « La pre­mière fois, l’armée est venue déterrer le cadavre », indique Daoud Dib Daoud. En 1970, ils sont par­venus à célébrer un premier baptême. Après, il y a eu des mariages. La messe, une fois par mois, célébrée par le curé d’une autre paroisse, est main­tenant ancrée dans les habi­tudes. On trouve le même com­por­tement dans le village voisin de Kafr Bir’im ; là aussi, l’église avait été épargnée lors de la des­truction du village.

Pour l’historien israélien Benny Morris, l’expulsion par l’armée des habi­tants des vil­lages d’Iqrit et Kafr Bir’im mais aussi de Nabi Rubin et Tar­bikha (devenue la localité israé­lienne de Shomera) s’est faite « sans que le gou­ver­nement le sache, en débatte et l’approuve […] mais il l’a, de façon presque inévi­table, validée post-​​facto » [1]. Depuis, la position des auto­rités n’a pas évolué. Comme si elle avait été figée par la décla­ration faite en 1972 par Golda Meir, alors Premier ministre : « Ce n’est pas seulement des consi­dé­ra­tions de sécurité [qui empêchent] une décla­ration offi­cielle concernant Iqrit et Kafr Bir’im mais le désir d’éviter un pré­cédent. » Autrement dit, per­mettre aux Arabes de ces deux com­munes, qui ont la natio­nalité israé­lienne, de retrouver leurs maisons et champs - exploités aujourd’hui par des fer­miers juifs - ouvrirait la porte à de nom­breuses demandes ana­logues d’habitants chassés de leurs vil­lages. En 2003, les gens d’Iqrit ont une nou­velle fois saisi la Cour suprême qui les a encore déboutés.

Salves de roquettes

« Iqrit, c’est comme une cou­ronne sur nos têtes. Impos­sible de l’oublier », s’exclame Wardah, une ins­ti­tu­trice d’une qua­ran­taine d’années, qui n’a pourtant jamais habité le village. Comme la majorité des réfugiés d’Iqrit, elle est née à Rami, localité arabe par­tagée entre chré­tiens et musulmans. « Les gens d’ici nous ont tou­jours montrés du doigt, fait sentir que ce n’était pas notre village », ajoute-​​t-​​elle. « N’oubliez jamais que der­rière un nom [de village], il y a des gens et une âme », ren­chérit d’emblée Habib Daoud, l’un des fils de « la mémoire d’Iqrit ». A Rami, cet ancien infirmier formé à l’université hébraïque de Jéru­salem, a ouvert un petit res­taurant qui ne paye pas de mine. Il y pré­serve la « pure cuisine shami [levantine] d’Istanbul à Jéru­salem ». Une cuisine qui est aussi un peu un acte poli­tique, une mémoire de l’ancienne Palestine, que, confie-​​t-​​il, Ehud Olmert et Tzipi Livni, la ministre israé­lienne des Affaires étran­gères, sont pourtant venus déguster. Pour lui comme pour sa femme Minerve, sauver la cuisine des ori­gines procède de la même volonté que res­sus­citer le village anéanti : vivre dans l’ancienne Palestine quelles que soient les difficultés.

Ici, on ne veut rien devoir à Israël. « Nous ne lui prenons que son éducation pour nos enfants », dit Minerve. Et, pendant la guerre de juillet 2006, quand les salves de roquettes du Hez­bollah libanais se sont abattues sur la Galilée, on était peut-​​être ter­rifiés - plu­sieurs Arabes israé­liens ont d’ailleurs été tués -, mais pas mécon­tents. « La plupart des juifs se sont enfuis mais les Arabes sont restés. Nous, on a eu pendant un mois notre pays. Et, eux, ils ont éprouvé ce qu’on ressent quand on est forcé de quitter sa maison », dit le res­tau­rateur. Lui, le chrétien, ne cache pas son admi­ration pour Hassan Nas­rallah, à la tête du Parti isla­miste chiite, le seul leader à ses yeux du monde arabe. « Récemment, mon père était affaibli par une opé­ration. Je lui ai montré sa photo pour le requinquer », plaisante-​​t-​​il.

Même si les aînés d’Iqrit se refusent tou­jours à baisser les bras après soixante ans de résis­tance, ils savent qu’ils ne retour­neront jamais ter­miner leur vie dans leur village natal. « Nous n’y revien­drons que pour aller au cime­tière », conclut tris­tement Houda. Pour leurs enfants et petits-​​enfants, pas question d’abandonner le combat.

[1] 1948 and after ; Israel and the Pales­ti­nians. Oxford Uni­versity Press (1994).